La sagesse peut-elle être la chose du monde la mieux partagée ? Entretien avec Opium Philosophie

La Pause Philo a le plaisir de publier cet entretien croisé avec deux Président.e.s, l’une ancienne, l’autre actuel, de l’association transuniversitaire Opium Philosophie, dont l’objectif est d’œuvrer pour la diffusion aussi large que possible des savoirs et pratiques philosophiques. Apolline Escalière -de son nom de plume- a été Présidente d’Opium de 2012 à 2013, un an après sa création, et a fondé, avec son équipe, la revue papier de l’association. Elle est aujourd’hui conseillère en transformation des organisations. Armand Thomas est, quant à lui, l’actuel Président d’Opium en parallèle de son Master 2 en Philosophie à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

“Il s’agit ainsi de sortir d’un académisme propre à la philosophie telle qu’elle est déployée dans les formations les plus classiques.”

La Pause Philo : Armand, vous êtes l’actuel Président d’Opium Philosophie. Pouvez-vous nous présenter les ambitions et les modes d’actions de l’association ?

Armand : Opium Philosophie, c’est une association étudiante qui a un pied à l’université et un pied dans la société. Son ambition en découle naturellement : transmettre une discipline universitaire en la partageant comme universelle. Il s’agit ainsi de sortir d’un académisme propre à la philosophie telle qu’elle est déployée dans les formations les plus classiques.

Cela passe par l’organisation d’événements où cette discipline devient inclusive, fondement d’un lien social nouveau ; surtout, notre volonté est de donner le goût de la réflexion au plus grand nombre. La philosophie a cela de fondateur qu’elle forme et ouvre au débat, elle devient le biais même par lequel nous nous interrogeons sur ce qui est advenu, advient et adviendra.

Dans les faits, Opium ce sont des cafés-philos, des ateliers en prison et en école (tous niveaux confondus), des conférences, un ciné-club, une radio et surtout une revue annuelle. Des dizaines d’étudiants se transcendent chaque année pour offrir des événements les plus riches possibles en région parisienne.

LPP : Apolline, vous avez été Présidente d’Opium Philosophie de 2012 à 2013. C’est à vous et à vos coéquipiers que l’association doit le lancement de sa revue. Elle se vend aujourd’hui dans 47 libraires en France et sa diffusion grandit d’année en année. Pourquoi avoir parié sur ce format et quels sont, d’après vous, les ingrédients de son succès ?

Apolline : Je pense que la revue est portée par la belle ambition qui l’anime depuis ses origines, l’alliance d’un engagement sincère et d’un soin tout particulier porté à l’esthétisme ! Avec l’équipe fondatrice de la revue, nous avions pris le temps de mûrir notre vision et de la condenser dans un manifeste. Nous souhaitions faire vivre la pensée philosophique étudiante et lui offrir un espace de publication propre.

Nul besoin d’un sceau quelconque pour s’emparer de son clavier et proposer un article à Opium Philosophie ! Dès le début, les étudiants qui ont pris la plume venaient d’horizons divers, de différentes formations et de différentes universités. Nous avons d’ailleurs publié des articles en version bilingue, d’élèves étrangers rencontrés sur les bancs de l’université.

C’est un triple parti-pris que nous voulions ainsi défendre : légitimation de la pensée étudiante, dialogue interdisciplinaire et volonté de penser le monde contemporain, à travers des thèmes annuels percutants. Cette ouverture et ce dialogue devaient à nos yeux s’incarner dans une revue, support du temps long, de la réflexion patiemment murie, puisque Opium Philosophie est publiée une fois par an, à la fin de chaque année universitaire.

C’est d’ailleurs un élément important car la réussite d’Opium, c’est, je crois, avant tout, de réussir à fédérer une année durant de jeunes auteurs, artistes et philosophes en devenir autour d’un projet enthousiasmant. La revue offre ainsi un véritable espace, un bel espace, à des premières publications, des premières œuvres, et encourage des jeunes auteurs et des jeunes artistes à se lancer et à poursuivre dans cette voie.

“Nous voulions ainsi une revue vivante, une belle revue, une revue désirable, comme l’est d’ailleurs la philosophie à mes yeux.”

LPP : Vous avez mentionné l’esthétisme de la revue et il est vrai qu’on ne peut s’empêcher de remarquer le très grand soin apporté à l’apparence du support. Faut-il y voir autre chose qu’une stratégie éditoriale (fort bienvenue au demeurant) ? Une pensée se savoure-t-elle mieux quand sa mise en forme flatte nos sens ?

Apolline : Dès le départ, nous voulions incarner notre projet dans un bel objet, d’encre et de papier. Ce lien presque charnel avec la revue s’incarne dans le grand coin blanc que l’on retrouve sur chaque couverture, en bas, à droite, symbole de la page que l’on corne, que l’on plie, pour mieux y revenir. Ce rapport physique et affectif au papier est bien connu des lecteurs ! Dès le début, nous avons ainsi fait le choix de ne pas séparer le fond et la forme. Nous avons fondé la revue main dans la main avec deux graphistes et artistes de talent, qui avaient à cœur de faire résonner les articles avec de véritables œuvres d’art (peintures, photos, etc.).

Nous consacrons d’ailleurs des pages entières à des projets exclusivement artistiques qui permettent de penser autrement le sujet abordé. Nous voulions ainsi une revue vivante, une belle revue, une revue désirable, comme l’est d’ailleurs la philosophie à mes yeux. Pas une science morte, pas une discipline ossifiée, mais une pensée et une pratique fécondes ! L’esthétique de la revue n’est, à ce titre, pas un simple support, mais plutôt l’incarnation d’une certaine conception de la philosophie.

“La discipline telle qu’elle est enseignée dans les formations universitaires s’ancre parfois seulement dans une histoire d’elle-même, mais il s’agit à travers nos réalisations, de la faire cohabiter, et même entrer en collision avec la contemporanéité.”

LPP : Armand, l’association se donne pour mission de réhabiliter la « fonction pratique » de la philosophie et ce de façon inclusive. Cela évoque au moins deux questions :
– Quelle est cette fonction pratique de la philosophie ?
– Que pensez-vous de l’idée selon laquelle tout le monde peut philosopher ?

Armand : La fonction pratique de la philosophie se noue dans son approche. La philosophie peut s’adresser à tout le monde et à toutes les situations. Cette philosophie, si elle s’incarne d’abord dans un corpus académique et des méthodes, disons, érudites, nous essayons de faire en sorte, comme d’autres, que cette richesse soit un pont permettant de développer des réflexes constructifs face au monde. Ces réflexes sont de l’ordre d’une interrogation, d’une mise en relief des événements et des idées qui constituent notre vie et celle de l’actualité. La discipline telle qu’elle est enseignée dans les formations universitaires s’ancre parfois seulement dans une histoire d’elle-même, mais il s’agit à travers nos réalisations, de la faire cohabiter, et même entrer en collision avec la contemporanéité.

Ainsi tout le monde peut philosopher dès lors que l’on saisit une approche qui problématise, remet en question un ou des faits. Personne n’a le monopole du corpus et encore moins du positionnement philosophique.

Opium philosophie, en un certain sens, cherche à briser ces codes qui attribuent la parole à des experts, des objecteurs de conscience, qui ne font que transmettre les résultats d’un certain point de vue plutôt qu’une façon d’aborder les différents points de vue. La philosophie, comme d’autres disciplines telles que l’économie, la géopolitique, apparaît comme la chasse gardée d’une élite qui éduque moins qu’elle catapulte un certain discours. C’est un devoir que de rétablir une équité dans cette capacité d’analyse, et ainsi réfléchir ensemble pour court-circuiter toute tentative d’imposition d’un point de vue biaisé par une inégalité fondamentale vis-à-vis de l’érudition universitaire.

“La puissance de la philosophie se conçoit, à mon sens, dans sa formidable capacité à dialoguer avec autre chose qu’elle-même.”

LPP : Opium Philosophie s’engage en outre à permettre le « développement d’une pensée philosophique indépendante parmi les étudiants ». La référence à l’indépendance peut surprendre de prime abord tant la figure du philosophe est associée à celle du libre penseur. Toutefois, cela n’est pas sans évoquer les initiatives, encore éparses, d’intégration de la philosophie à l’entreprise. Que pensez-vous de ce mouvement ?

Armand : Tout d’abord la liberté peut se concevoir d’abord et premièrement par l’indépendance. C’est cette dernière qui garantit la capacité à se positionner, et donc le choix. Par ailleurs ce mouvement d’intégration de la philosophie à l’entreprise résulte, selon moi, d’une volonté là aussi de mise en relief du monde du travail, soumis à des lois semblant échapper à toute volonté. Travailler ce serait intégrer une fonction parmi un système qui dicte ses règles aux participants. Se positionner à l’intérieur du monde du travail c’est ouvrir ce dernier à d’autres nécessités, d’autres facteurs, pour tenter d’en comprendre les enjeux actuels.

J’espère que ce mouvement pourra se développer et sortir d’une caricaturale recherche d’éthique qui caractérise parfois l’utilisation de cette discipline dans les entreprises. Il ne s’agit pas de justifier par la philosophie ce qu’est le monde du travail, mais de le mettre en branle, de discuter ses lois par une approche réflexive. Mais je laisserai ensuite la parole à ma camarade Apolline, qui saura mieux vous répondre à ce sujet, étant elle-même concernée au plus près par ce mouvement.

Apolline : La puissance de la philosophie se conçoit, à mon sens, dans sa formidable capacité à dialoguer avec autre chose qu’elle-même. Elle se révèle ainsi d’une extraordinaire fécondité, pour développer une pensée critique et autonome, une pensée juste, pertinente et percutante. Il n’y a d’ailleurs pas d’objets secondaires en philosophie, de sujets triviaux, face à des sujets qui seraient plus nobles. Aussi la philosophie peut-elle et, d’une certaine façon, doit-elle s’intéresser à l’entreprise, mais aussi aux administrations, aux ONG, etc.

Elle peut le faire de deux façons : de l’extérieur, pour ainsi dire, par la recherche, la publication d’articles et d’ouvrages, etc. ou de l’intérieur, par des pratiques originales au sein même des organisations de travail (conférences, ateliers, missions de conseil…). Dans le premier cas, l’entreprise est l’objet de la réflexion. Dans le second, elle en est l’objet, le contexte et le sujet ! C’est un défi énorme.

Cela pose des problèmes pratiques : Comment intéresser l’entreprise à ces questionnements philosophiques ? Comment expliquer ce qu’elle peut offrir, ce à quoi elle peut ouvrir, de façon claire et lisible ? Mais aussi déontologiques : Comment ne pas dénaturer la philosophie, la faire passer pour ce qu’elle n’est pas ? Comment éviter toute instrumentalisation ? pour ne citer que quelques exemples.

La position des praticiens en entreprise est unique, car elle permet de faire vivre la philosophie in vivo, face à des enjeux particulièrement criants (mutations profondes du monde du travail, besoin de vision et de sens, exigence d’éthique, etc.), mais elle est aussi expérimentale. A ce titre, elle mérite que l’on s’y intéresse pleinement, qu’on l’investisse et qu’on la questionne. C’est assez naturellement d’ailleurs que ces questionnements ont émergé parmi plusieurs anciens d’Opium Philosophie, pour mûrir, avec d’autres, un projet dédié à ces interrogations.

 

Pour aller plus loin :

 

Une interview réalisée par Julien De Sanctis Toutes ses publications

 

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