« Je préfère parler des arguments plutôt que des auteurs ! » Interview de Monsieur Phi

« Je préfère parler des arguments plutôt que des auteurs ! » Interview de Monsieur Phi

Les chaînes de vulgarisation scientifiques font désormais parties des formats phares de Youtube, et de multiples vidéastes ont tenté l’aventure pour expliquer au plus grand nombre la physique, la biologie, l’histoire… Mais qu’en est-il de la philosophie sur cette plateforme ? Le format vidéo peut-il permettre la transmission d’idées philosophiques, sans tomber dans un déballage pur et simple de culture générale ?

Le vidéaste Monsieur Phi a accepté de répondre à nos questions sur le sujet ! Présent sur Youtube depuis un an et demi, sa chaîne compte désormais près de 67 000 abonnés et 2,6 millions de vues. Il nous expose son parcours de créateur au regard de son expérience de professeur de philosophie, et les multiples possibilités qu’ouvre le format vidéo pour la transmission de connaissances.

La Pause Philo : Professeur de philosophie, vous avez fait le choix de vous mettre en disponibilité afin de vous consacrer à votre chaîne Youtube. Qu’est-ce qui vous a motivé à faire ce choix ? Comptez-vous reprendre l’enseignement ou envisagez-vous de continuer à expérimenter en dehors de l’éducation nationale ?

Monsieur Phi : Je me suis lancé dans ces vidéos sans trop savoir où j’allais ; j’avais renoncé à chercher un post-doc après mon doctorat et je cherchais quelque chose de nouveau à faire pour ne pas m’encroûter dans mon enseignement au lycée (je commençais ma quatrième année). Et comme je regardais beaucoup de vulgarisation sur YouTube et que je commençais à bien connaître les codes, je me suis dit : pourquoi pas ? Je n’avais aucune expérience de ce genre, je ne savais ni comment me filmer, m’enregistrer, ou monter une vidéo. J’ai découvert tout ça en l’espace d’une année scolaire, tout en continuant de donner des cours au lycée à côté ; mais j’ai appris relativement vite et, vers la fin de l’année scolaire, j’étais assez satisfait de la qualité des vidéos. Surtout, je me suis rendu compte que cette façon de “faire cours” me satisfaisait bien davantage.

Une classe, c’est une trentaine d’élèves dont il est bien difficile de capter l’attention, et une fois que le cours est donné, que vous ayez été génial ou médiocre, c’est fini, cette performance n’aura pas d’autre public que celui-ci ; avec un peu de chance, certains élèves en auront vraiment retiré quelque chose mais, bien souvent, pour une majorité d’entre eux, il n’en restera bientôt presque rien. En somme, faire cours représente énormément d’énergie dont la majeure partie est juste dépensée en pure perte ; c’est s’épuiser à jeter des seaux dans l’espoir que quelques uns recueillent des gouttes.

Une vidéo représente encore plus d’énergie, mais au moins, une fois diffusée, elle reste disponible indéfiniment et, peu importe son succès initial, elle finira par être vue non pas une trentaine de fois mais des milliers de fois, et même des dizaines de milliers de fois au fur et à mesure que la chaîne grandira. L’échelle est tout autre. En outre, je percevais de plus en plus un gouffre entre l’accueil passif que la plupart des élèves pouvaient faire à un de mes cours et celui que ma communauté réservait à la vidéo traitant exactement le même sujet ; au fond, je ne crois pas être très bon pour convaincre des élèves ; c’est le genre de chose qui finissait par me donner à penser que j’étais peut-être plus utile comme vidéaste de philosophie que comme prof.

Vers la fin de l’année scolaire, ma chaîne commençait à bien marcher (j’avais passé les 12 000 abonnés), j’avais quelques grosses collaboration en vue, et j’ai pensé que c’était le moment de passer à la vitesse supérieure. Me mettre à plein temps m’a permis de passer à presque une vidéo par semaine pendant les premiers mois ; je n’ai jamais autant travaillé, même durant ma période de rédaction de thèse ! Mais c’est un rythme intenable, surtout que mes vidéos tendent à être de plus en plus longues à écrire et à monter ; il faut que je trouve un compromis plus vivable. Les dons des tipeurs (Tipeee est une plateforme permettant de faire des dons en ligne) me permettent maintenant de vivre de ce que je fais depuis plusieurs mois et c’est une grande fierté ; et tant que je peux continuer à en vivre ainsi, je compte bien continuer sur cette voie car j’ai encore beaucoup, beaucoup de projets pour ma chaîne !

LPP : Votre chaîne semble rencontrer un grand succès chez les lycéens et certains professeurs de philosophie diffusent même vos vidéos pendant leurs cours. Cela pose la question des limites de l’enseignement classique de la philosophie et de sa réception chez les adolescents : quel complément peut offrir le format vidéo ?

M. Phi : Il semble que ma chaîne ne rencontre en fait qu’un succès très relatif auprès des lycéens : les moins de 18 ans ne représentent qu’entre 3% et 4% des viewers et, en fin de compte, le principal public de ma chaîne est plutôt dans les 25-34 ans. Il y avait bien eu un gigantesque pic de fréquentation des lycéens l’année dernière, durant les quelques jours avant l’épreuve du bac de philosophie, mais ce pic s’était totalement écroulé à l’heure exacte du début de l’épreuve… Par contre, et c’est une chose assez rare dans la vulgarisation pour être soulignée, ce groupe est remarquablement mixte avec 44% de filles. Chez la plupart des créateurs, les femmes sont en très forte minorité sur presque toutes les tranches d’âge, autour de 10% souvent.

Je sais qu’il y a un certain nombre de profs de philosophie qui utilisent mes vidéos en cours ou qui y renvoient leurs élèves pour les regarder chez eux. Mes vidéos ne peuvent pas se substituer à un cours car elles sont trop denses et rapides, surtout pour des Terminales, mais elles ont l’avantage d’être suffisamment courtes pour être faciles à projeter dans une séance, et le prof peut ensuite développer et expliquer plus longuement les notions et les textes dont j’ai parlé. Cela s’y prête bien et les élèves sont réceptifs à ce genre de format comme à tout ce qui brise la monotonie dans une salle de classe.

Mais il y a bien plus à faire avec ce format : j’utilisais déjà beaucoup de vidéos de vulgarisation scientifiques dans mes cours de philo, car les ponts avec les sciences sont nombreux. Il y a tellement de pépites sur Internet, on aurait tort de s’en priver, et ça peut inciter les élèves à aller voir par eux-mêmes ces créateurs, à développer leur curiosité pour les sciences. (D’ailleurs, je crois qu’on ne sait pas encore grand-chose du contenu de cette nouvelle discipline humanités numériques et scientifiques qui sera dotée de 2h hebdomadaires en 1re et Terminales, mais j’imagine qu’il serait possible d’y faire une large place à la bonne vulgarisation scientifique sur Internet.)

Beaucoup de vidéos offrent un support pédagogique précieux pour le cours de philo. Par exemple, la vidéo de Science étonnante sur les couleurs ou une vidéo comme celle de Florence Porcel sur ce que « voient » les télescopes : ce sont non seulement des vidéos qui présentent des connaissances scientifiques passionnantes (et que je serais bien incapable de présenter à moitié aussi bien en cours) mais ce sont aussi des points de départs féconds pour la réflexion philosophique sur la perception.

LPP : La philosophie s’avère très peu représentée parmi les chaînes Youtube de vulgarisation, tandis que l’on ne compte plus les chaînes consacrées aux sciences dites “dures”. L’explosion de votre nombre d’abonnés ces derniers mois semble pourtant montrer une grande attente de la part du public sur ces sujets. Comment expliquer selon vous qu’aussi peu de philosophes se soient emparés de ce format ?

M. Phi : Je n’en sais rien, c’est un peu étonnant, et c’est une des choses qui m’ont poussé à me lancer.

Il y a tout de même des chaînes de philosophie politique comme le Stagirite ou Politikon dont l’audience grossit petit à petit, mais des chaînes de philosophie générale, en effet, c’est bien plus rare. Cyrus North est l’un des rares en France à s’être mis sur ce créneau avec succès, mais en restant à niveau de vulgarisation très légère en terme de contenu philosophique. Et même dans le YouTube anglo-saxon, il n’y a pas de Vsauce ou Veritasium de la philosophie ; c’est assez frappant.

La difficulté tient peut-être à ceci que beaucoup de vidéos de philosophie sont des sortes de résumés d’auteurs ou de tradition ; et ce n’est jamais bien intéressant. En général, on ne comprend pas vraiment de quoi il s’agit, ça va forcément très vite et on voit mal la rationalité et la pertinence de l’ensemble. L’auteur de la vidéo semble parfois n’avoir lu lui-même que des résumés d’auteur pour la préparer, et du coup c’est aussi intéressant qu’une page d’Annabac racontée par un autre. Et même lorsque c’est plus informé, il est souvent de toute façon impossible de faire comprendre la cohérence et la pertinence de la pensée d’un auteur en quelques minutes. Alors on ressort de tout ça avec deux citations, trois noms de concepts, quelques dates et le sentiment diffus d’avoir appris quelque chose parce que, tout de même, c’est de la philosophie, ça doit bien être profond quelque part… Le mieux qu’on puisse faire pour transformer ça en vidéo qui marche, c’est ajouter un maximum de blagues qui rappelleront qu’on est sur YouTube. Et voilà !

En fait, je ne sais pas s’il y a si peu de chaînes de philosophie (en particulier en anglais), mais en tout cas il y en a peu qui ont rencontré un succès même modeste en effet, et je me demande si la raison ne tient pas à cette approche de la philosophie un peu trop centrée sur l’histoire et les auteurs. Ce n’est juste pas le plus adapté pour des vidéos courtes sur YouTube.

Je n’ai jamais eu cette approche. Je préfère parler des arguments plutôt que des auteurs. Bien sûr, j’ai fait quelques vidéos sur des auteurs, tout de même ; mais en fait, même lorsque je parle d’un auteur, j’essaye de tirer un seul argument ou une idée bien précise de ce qu’il dit, et c’est avant tout pour développer le plus clairement possible cette idée que je parle de lui.

Cela m’attire souvent les foudres des hooligans de cet auteur qui considèrent que je lui fais une injustice en n’expliquant pas parfaitement et complètement sa pensée (et en général ils oublient de préciser à quel point l’explication de sa pensée est loin de faire consensus, de toute façon), mais cela permet d’avoir une vidéo plus stimulante intellectuellement puisque centrée sur des problèmes et des arguments.

Le fétichisme des auteurs, je le ressens un peu comme la plupart des philosophes mais je ne me fais pas d’illusion quant au fait que c’est une marotte dont on ferait bien de se méfier ; la philosophie est d’abord affaire d’idée, de problèmes et d’arguments, et c’est cette partie-là qui gagne le plus à être exposée.

Découvrir la chaîne de Monsieur Phi

Interview réalisée par :

Marianne Mercier

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