« Malheureusement, le capital socio-culturel est essentiel pour une discipline comme la philosophie, telle qu’elle est enseignée aujourd’hui » – Interview de Céline Marty

Diplômée de Sciences Po et de Paris IV en philosophie, Céline Marty est professeure agrégée de philosophie et prépare une thèse en philosophie du travail sur l’œuvre d’André Gorz. Cultivant depuis plusieurs années l’art protéiforme de la transmission, Céline navigue entre les espaces d’enseignement, des classes de Terminale aux salles de cours de Sciences Po en passant par les prisons et internet, avec la chaine Youtube META, dont elle est co-créatrice.

La Pause Philo lui a posé quelques questions sur cette diversité d’expériences.

La Pause Philo : Votre agrégation de philosophie fait suite à un double cursus à Sciences Po et en fac de philo. L’enseignement était-il une vocation dès le départ ou s’est-il révélé au fur et à mesure de votre progression dans le supérieur ? 

Céline Marty : Au lycée je voulais être juge d’instruction ! La découverte de la philosophie a changé mes plans, même si la justice reste une préoccupation centrale pour moi. Le double-cursus me semblait un bon compromis entre une formation solide en philosophie et une initiation aux sciences humaines permettant un engagement utile pour la société. Cette dimension a toujours été au cœur de mes préoccupations. Je crois que c’est vraiment ce qui m’a marqué à Sciences Po et ce qui me dérangeait dans mes séminaires sur Schelling : j’ai du mal à concevoir le savoir comme désincarné et coupé des problématiques socio-politiques.

Au fur et à mesure de mes études, j’ai trouvé le droit trop factuel alors que la philosophie restait au cœur de mes centres d’intérêts universitaires et associatifs, ce pourquoi je me suis concentrée dessus, avec un master de théorie politique et un autre d’histoire de la philosophie. J’ai passé l’agrégation ensuite.

L’enseignement public (j’insiste sur ce caractère public !) était une bonne façon d’allier amour de la philosophie et volonté d’engagement. Je l’ai envisagé dès la fin de ma L2 et j’ai commencé à en découvrir certaines des facettes avant de passer l’agrégation, en organisant des ateliers débats avec des classes de lycée, à l’occasion des dernières élections notamment. J’apprécie beaucoup la discussion avec les jeunes adultes !

La vocation n’était donc pas immédiate, mais à présent je m’épanouis énormément quand je fais cours et si je poursuis en recherche, je ne pourrais plus dissocier ma réflexion personnelle de la transmission, qui fait partie de la mission de tout.e chercheur.se.

Le rôle du professeur de philosophie

LPP : On entend souvent dire que l’amour ou le désamour pour la philosophie naît avec le ou la professeure de Terminale. L’étape pédagogique d’introduction à ce qu’est la philosophie et au pourquoi de son enseignement serait trop souvent négligée. Partagez-vous ce constat ? Si oui, comment corrigez-vous ce manquement initial ? 

CM : Je pense que l’intérêt intellectuel d’une discipline est en effet souvent fondé sur une rencontre avec un.e professeur.e. Mais je ne suis pas sûre que ce soit propre à la philosophie, ni que ce soit absolument nécessaire pour découvrir une discipline, puisqu’il arrive que des élèves s’enthousiasment pour une matière par eux-mêmes. Dans les cas où le milieu familial n’est pas là pour aider l’élève, c’est évidemment l’école qui joue le rôle de transmission de ce capital culturel et des intérêts qui lui sont associés.

Personnellement, j’ai eu un rapport très affectif à mes enseignant.e.s, et ma professeure de Terminale a beaucoup participé à mon goût philosophique, mais on ne peut en faire une généralité.

Malheureusement, le capital socio-culturel est essentiel pour une discipline comme la philosophie, telle qu’elle est enseignée aujourd’hui : il faut au moins maîtriser la langue et des étapes argumentatives basiques, pour se lancer ensuite dans la réflexion argumentative et personnelle, ce qui est plus difficile pour des élèves défavorisés socio-économiquement. Hélas, le professeur a une influence bien maigre en la matière, comme nous nous rendons compte tous les jours. Nous sommes une goutte d’eau dans un océan d’inégalités de classe sur lesquelles notre impact n’est que trop limité ! Enseigner en Terminale c’est gagner en humilité…

Je ne suis pas certaine du bien-fondé de l’étape d’« introduction » à la philosophie, qui est parfois trop abstraite : la meilleure façon de faire apprécier la philosophie, c’est d’en faire, en posant des questions concrètes, sur le bonheur, la justice, la vérité, parce que c’est ce qui fait réfléchir ! Cela peut être fait à n’importe quel âge parce que ce sont des thèmes quotidiens dont nous sommes tous familiers, ce pourquoi les ateliers-philo avec les jeunes enfants sont si intéressants !

LPP : Vous enseignez à Sciences Po Paris en parallèle de vos cours en terminale. Ces deux expériences professorales vous nourrissent-elles différemment ?    

CM : J’apprécie la préparation intellectuelle pour mes cours à Sciences Po et les discussions avec les étudiants, peut-être plus spontanées de mon côté qu’avec les élèves, parce que je me retiens moins sur les mots utilisés, les problèmes abordés et les arguments expliqués. Mais j’apprécie énormément l’aspect humain de l’enseignement du secondaire : on suit les élèves toute une année, cruciale de surcroît, avec leurs réflexions existentielles, leurs choix d’orientation et on a le temps de connaître leurs idées, de les voir évoluer, c’est un lien humain très fort et qui laisse de beaux souvenirs.

Décloisonner la philosophie et la rendre accessible

LPP :  Avez-vous une position quant à l’idée d’une initiation à la philosophie dès le collège ?

CM : Je pense qu’il faut décloisonner la philosophie et animer des ateliers-philo aussi bien en primaire (demandez à un enfant s’il trouve juste qu’il reçoive un pain au chocolat alors que son voisin en reçoit deux et vous retrouverez vite la théorie aristotélicienne de l’équité !) qu’au collège et même par-delà les murs de l’école : allons en prison (j’ai animé des ateliers-philo dans le cadre de l’association Opium Philosophie que j’ai dirigée en 2013-2014), en maison de retraites, sur l’agora publique, dans le monde professionnel, dans le train ! Je pense que ces questionnements peuvent faire plaisir à beaucoup, ne serait-ce que pour le lien social qu’ils occasionnent.

LPP : Vous êtes par ailleurs créatrice avec Jim Gabaret de la chaine Youtube Meta. Pouvez-vous revenir sur la genèse de cette initiative ? 

CM : Avec mon compagnon, nous avions envie de partager des idées philosophiques par-delà notre cercle d’amis et Youtube paraissait un bon vecteur pour cela. Comme nous avons des spécialités différentes (Jim plutôt métaphysique/épistémologie et moi plutôt politique/sciences humaines) nous pouvons aborder des thèmes très différents, au fur et à mesure de nos lectures et réflexions personnelles. Par ailleurs, c’est un très bon exercice d’apprendre à parler devant une caméra, je pense que ça a eu de bons effets sur mes cours, et apprendre à réaliser une vidéo est très sympathique aussi !

LPP : La médiation numérique change-t-elle quelque-chose à votre rapport à la philosophie et son enseignement ?

CM : Contrairement à ce qu’on pourrait penser avec META, je n’utilise pas du tout le numérique lors de mes cours en présentiel ! En amont et en aval, j’envoie des supports de cours, de textes et de vidéos, mais en présentiel je privilégie l’explication orale et la discussion avec les élèves, ce qui me permet de m’adapter plus précisément à leurs interrogations qu’avec un usage prédéterminé des outils numériques.

Limites et perspectives de la philosophie en organisations

LPP : Bien que cela soit encore marginal, de plus en plus de personnes cherchent à introduire la philosophie en entreprise. Cela peut se faire dans le prolongement de ce qui existe à l’université (conférences, enquêtes de terrain) ou de façon interventionniste, sur le mode du conseil. Certains vont jusqu’à parler du métier de CPO pour Chief Philosophy Officer. Que pensez-vous de ce second type de rapprochement entre la philosophie et la sphère économique ? La philosophie peut-elle intervenir dans l’administration d’une entreprise sans se compromettre en tant que telle ?

La philosophie en entreprise peut apparaître comme un vernis culturel de façade : les cadres tuent quelques heures en se payant le plaisir de faire les intellectuels et de se rappeler leurs anciens cours de philosophie, en citant les Stoïciens pour se convaincre qu’il faut travailler dur face à l’adversité, et leurs chefs peuvent se targuer d’animer la vie culturelle de l’entreprise. La philosophie commanditée et rémunérée ne peut pas exercer pleinement son esprit critique si elle doit au moins garantir une bonne ambiance lors de la rencontre.

Pourtant, on peut aussi considérer que le rôle de la pensée n’est pas d’entretenir les idées déjà préétablies, mais d’aller au contact du réel, des pratiques humaines et des personnes qui n’ont pas forcément le temps et les moyens de s’adonner à la même réflexivité. Alors qu’elles baignent souvent dans des idéologies non aperçues, ces personnes peuvent profiter de ces moments de réflexion et des armes critiques de la philosophie pour produire des pensées inspirées d’une meilleure connaissance du réel du monde du travail.

Il faut pouvoir trouver un cadre où la parole reste libre, ce qui n’est pas évident, et on peut avoir l’impression de n’être qu’un divertissement, tout comme les enseignant.e.s de Terminale peuvent avoir l’impression de n’être qu’un divertissement pour des adolescent.e.s à garder. Mais la philosophie n’est qu’un effort recommencé et on peut espérer qu’il reste de ces moments des idées et des questionnements qui soient utiles aux personnes qui participent à ces échanges.

 

Pour aller plus loin :

 

Une interview réalisée par Julien De Sanctis Toutes ses publications

 

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