« La philosophie est une manière de vivre. » – Sophie Geoffrion

Qu’entend-on par l’expression « philosophie de terrain » ? Comment rendre la philosophie plus accessible au grand public ?

La Pause philo a décidé de vous faire découvrir Sophie Geoffrion et sa vision de la philosophie « hors les murs ». Fondatrice de l’association Philoland, elle est l’une des principales actrices du décloisonnement des pratiques philosophiques en France. Dans cette dynamique, Sophie Geoffrion propose de nombreuses activités comme des ateliers philosophiques (enfants /adultes), des conférences, des consultations individuelles, des accompagnements en entreprise, et des évènements philo’théâtre (performance, résidence, etc.).

Pour une philosophie de terrain

La Pause Philo : Vous vous définissez comme philosophe de terrain. Pouvez-vous nous dire quelle conception de la philosophie se cache derrière cette expression qui peut, a priori, paraître antinomique ?

Sophie Geoffrion : La philosophie est souvent considérée comme une discipline purement théorique, un refuge intellectuel et aride. D’ailleurs l’image du philosophe est d’ordinaire celle d’un intellectuel coupé du reste du monde et des préoccupations quotidiennes.
Or, il n’en est rien. La philosophie est une discipline vivante, attachée à l’existence même des choses.
Cette expression, « philosophe de terrain » ne cherche qu’à formuler le lien entre la philosophie dite théorique et la réalité pratique. Le terrain est ici associé à une terre que l’on retourne ou laboure pour la rendre fertile. Aller en profondeur, soulever les paradoxes, ne pas avoir peur de défaire, de renverser, de dépasser les apparences, de se défaire de la Doxa est le propre d’une philosophie dite « de terrain ». C’est le propre de la philosophie tout court.

Penser n’est donc pas stérile, cela remue, secoue, fait fourmiller les idées pour leur permettre d’éclore. Ainsi la philosophie a une fonction, elle inscrit en profondeur un processus qui stimule la vie quotidienne. Petit à petit, à force de pratique, on pense, on rationalise. L’usage pratique de la philosophie de terrain reprend l’idée simple, héritée de la pensée antique, que l’exercice philosophique est indissociable d’une manière de vivre. Il s’agit d’une activité qui nous forge et nous augmente. Il faut rappeler que la philosophie n’est pas une formule magique qui promet le bonheur. Elle est souvent rageuse, tempétueuse. Elle nous sort du sommeil dogmatique.

De plus, il y a aussi cette idée d’« occuper le terrain », de ne rien lâcher, d’appréhender l’espace immédiat qui s’ouvre à soi. Tout l’espace. La philosophie occupe tous les territoires : le politique, le scientifique, l’esthétique, l’éthique…
Elle est partout et se répand, de bas en haut en tant qu’activité d’élévation et de compréhension. Son échelle, sa graduation, n’est pas l’érudition, mais bien le jugement rationnel dont nous sommes tous dotés. J’ai coutume de dire que notre pensée est géographique. Elle nous enracine et grâce à cette force d’enracinement nous explorons d’autres terres. Elle évite le stationnement dans un lieu clos et ouvre le champ de l’investigation réflexive.

Aujourd’hui, la philo est partout et c’est une chance immense d’en prendre conscience. Parce que c’est son essence même d’être partout ! Il existe une philosophie académique et une autre qui se diffuse au sein de la société. Mais cela reste toujours de la philosophie. Faire usage de sa pensée est à la portée de tous. Et on a tendance à l’oublier.

Enfin, le terrain, est-il besoin de le rappeler, c’est aussi l’expérience. Depuis les années 90, sous l’impulsion de Marc Sautet qui m’a encouragée, je façonne mon approche pratique de la philosophie. Ainsi, l’école, les scènes de théâtres, l’entreprise, les institutions, les prisons sont des terrains de pratique où j’ai la joie de rencontrer des publics variés. L’expérience de « terrain » n’est pas négligeable, bien que non suffisante, elle est nécessaire pour être en mesure d’initier et de tenir un échange philosophique.

La philosophie est donc une discipline vivante, puisqu’elle concerne tout être humain et s’inscrit dans la dynamique du vivant. Contrairement à ce que l’on peut imaginer, elle aide véritablement à vivre, elle n’est pas exclusivement théorique. Elle se loge dans tous les interstices, dans toutes les failles et dans tous les espaces. La philosophie est une manière de vivre qui transforme notre vie.

 

Une philosophie accessible à tous

LPP : Vous semblez être animée par le désir de rendre la philosophie accessible à tous et de lui redonner ainsi une place dans la cité. Cette intention paraît assez proche de celle qui anime les démarches de vulgarisation philosophique, comme par exemple celle de Monsieur Phi. Afin de mieux comprendre votre démarche, pouvez-vous nous dire où vous situez votre différence ?

S. G. : Toutes les initiatives sont les bienvenues. J’ai eu l’occasion de voir ce que proposait Monsieur Phi sur internet. Ils sont nombreux ceux qui, aujourd’hui, cherchent à rendre accessible la philo grâce notamment aux médias sociaux. Pourquoi pas, après tout ! Si cela repose sur de véritables connaissances et compétences philosophiques, je trouve cela à la fois audacieux et rafraîchissant. Et très utile ! La philosophie n’est pas une discipline poussiéreuse, elle se réinvente et ses modalités d’expressions sont nombreuses.

Pour ma part, je défends l’idée que la philosophie est un bien commun qui a une fonction pratique pour nous permettre de traverser les existences, à la fois individuelle et collective. Si je m’adresse à tous, dans un véritable souci de démocratisation de la pensée, je cherche avant tout à initier une discussion. La pratique philosophique est une expérience vivante qui doit aussi s’incarner au quotidien.

A titre personnel, la visibilité et l’audience ne m’intéressent pas. J’ai conscience que cela n’est pas très actuel comme discours, mais mon travail est un travail de l’ombre qui cherche modestement à clarifier et à donner du sens. Depuis le début ce qui m’importe est la qualité des échanges que j’initie. Et pour cela j’ai besoin d’être en présence directe à l’autre devant moi. Je n’ai pas de message particulier, à part celui-ci : être modestement au service de la philosophie et de tous ceux qui veulent s’y confronter. Ma démarche est davantage un sur-mesure, je m’adapte et épouse la forme de la demande.

Si la pensée s’incarne, elle est toujours un édifice rigoureux. Et là réside l’enjeu de l’éducation dite populaire. Comment faire de la philo sans appauvrir la qualité de la pensée ? D’une manière générale, il faut éviter le bavardage, le récit autobiographique ou la recherche de formule magique.

Notre époque, qui exalte le narcissisme, cherche aussi des remèdes et des expertises. Or si la philo augmente, édifie, structure chaque individu, elle ne délivre aucune solution. Le temps précipite chacun dans un rythme qui n’est plus le sien. Cela va vite, très vite, cela part dans tous les sens. Penser par soi-même nous ramène à notre propre mesure, à notre cadence. Néanmoins la rigueur n’est pas la rigidité et donc une certaine souplesse du jugement rationnel est nécessaire pour faire face à l’autre.

Je me rappelle de Marc Sautet à la Bastille, au café des Phares, qui tous les dimanches matin inaugurait un débat philo, les fameux « cafés philo ». Son succès fut immédiat et retentissant. Pourtant, les institutions académiques, la « philosophie universitaire » le regardait avec un certain mépris, il est important de s’en souvenir. Et cette méfiance était en partie justifiée. Comment rendre accessible une discipline si difficile, si jargonnante et si précise qui nécessite des années d’études ? Ce point de tension est important à clarifier et pose la question du rôle du philosophe autant que celui de la philosophie. Il me semble qu’au-delà de la démocratisation de la pensée, une autre question émerge. A quoi servent les philosophes et la philosophie si elle se coupe du reste du monde ?

A quoi bon avoir des compétences, une savoir, si nous ne le partageons pas, ou peu ? Selon moi aucun intérêt. Ainsi le philosophe pointe ce qui pose problème et n’a pas peur de disséquer, d’analyser et d’argumenter. Il se confronte à la complexité du réel et se présente devant tous. Certes, la philo est une discipline exigeante, nécessitant des connaissances et des concepts indispensables à l’élaboration d’une pensée, mais le philosophe qui dispose d’un tel ‘arsenal’ n’a-t-il pas le devoir moral d’aller au-devant de tous pour permettre à toute pensée de s’affranchir de la Doxa ?

« Estime-toi heureux, dans un tel tourbillon, de posséder en toi-même une intelligence dirigeante » : cette injonction stoïcienne, de Marc-Aurèle, nous devrions ne pas l’oublier. L’intelligence, n’est ni l’érudition, ni la réussite, elle est ce qui doit ‘diriger’ notre perception du monde, notre mise-au-monde. Nous devons nous l’approprier et développer l’esprit critique qui caractérise tout être humain. Cesser de penser comme les autres, mais avec les autres. Et le rôle du philosophe est, selon moi, celui-ci : éclairer les consciences individuelles pour permettre à chacun de penser par lui-même et être avec ceux qui pensent.

 

Un festival qui bouscule les codes de la philosophie

LPP : Nous avons pu voir sur votre site que vous étiez également membre du comité scientifique du festival européen Philosophia. Pouvez-vous nous dire en quelques mots en quoi consiste ce festival et quel est votre rôle dans son organisation ?

S. G. : J’ai la chance de faire partie, depuis quelques années, du comité scientifique du festival Philosophia. Son rôle, en lien direct avec la déléguée générale, est de réfléchir sur un thème porteur et de proposer une programmation à la fois exigeante et grand public. Le monde est concerné par la philosophie et le succès du festival en atteste.
L’événement est aujourd’hui majeur dans le paysage philosophique européen, parce que, depuis 13 ans, il célèbre une pensée vivante et vibrante. Fin mai le village se transforme en un espace de réflexion et en un temps convivial, enrichissant et très créateur. Philosophia est un lieu de mélanges où se croisent tous les philosophes et tous les publics.
Pour cela nous faisons appel à de nombreux philosophes; des médiatiques, des universitaires, des jeunes et mettons en avant les pratiques philosophiques, sous forme de spectacles d’idées, d’ateliers, de master class et bien sûr la philosophie pour les enfants.
J’y développe aussi, des expressions philosophiques, des spectacles philo, des performances artistiques ou des résidences.

La philo est un lieu d’invention et de création, mais elle est aussi un temps de plaisir, où les jeunes sont initiés à la joie de la pensée. Il s’agit de leur transmettre le goût des idées dans le plaisir. Les débats sont riches et fructueux. J’utilise souvent l’art dans mes initiations. Il est un support poreux qui absorbe et autorise l’interpénétration des disciples et qui épouse parfaitement la philosophie. Entourée de comédien et de plasticien, j’associe théâtre, arts plastiques et philosophie au cours de performance où les jeunes créent des expressions et des créations philosophiques. C’est le concept Punk, « do it yourself » qui sert de moteur. Philosophia est un festival populaire et exigeant. Et cela n’est pas incompatible.

J’ai aussi la chance de co-fonder et l’honneur de présider le Prix Philosophia Jeunesse. Ce prix est une aventure puisqu‘il permet à des jeunes d’être d‘impliquer dans un processus réflexif. Ils y développent leur esprit critique, prennent position face aux autres puisqu’ils sont jury et participent au choix du lauréat.

Le prochain festival aura lieu du 23 au 26 mai 2019 et célébrera le thème de l’Histoire. Vaste programme et de belles surprises en perspective !

 

Pour aller plus loin :

Le site de Sophie Geoffrion [redirection vers www.sophiegeoffrion.com]
Son livre Eloge de la pratique philosophique, chez UPPR, paru en mai 2018.
Le site du festival Philosophia

Une interview réalisée par Ludovic Balent Toutes ses publications

Un commentaire pour “« La philosophie est une manière de vivre. » – Sophie Geoffrion

  1. Démocratiser la philosophie, bravo! Mais il faut admettre que la plupart des gens n’ont pas l’
    appétence, ni les prédispositions pour se poser des questions métaphysiques . La vie s’écoule.

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