Philodéfi : le jeu au service de l’enseignement de la philosophie – Interview de Stéphane Marcireau

Comment contourner les préjugés concernant la difficulté d’apprendre la philosophie et l’enseigner de façon ludique ?

Nous avons échangé avec Stéphane Marcireau, enseignant en philosophie à Poitiers et créateur du jeu de cartes Philodéfi, qui vise à transmettre le savoir philosophique autrement aux élèves de Terminale, mais aussi à y initier les plus jeunes. Le jeu apparaît ici comme un support pédagogique complémentaire aux méthodes d’enseignement classique, en aidant à la fois à mémoriser et à comprendre des notions parfois abstraites !

La Pause Philo : Pouvez-vous tout d’abord nous présenter votre parcours et ce qui vous a mené vers l’enseignement ?

Stéphane Marcireau : Mon parcours est plutôt atypique au sens où j’ai commencé par une terminale scientifique avant de suivre le cursus d’une école de commerce pour finir par des études de philosophie, avec le Capes et, quelques années plus tard, le Doctorat. C’est une chance réelle d’avoir reçu une formation en sciences, en économie et en philosophie.

Par ailleurs, entre l’école de commerce et la reprise des études de philosophie, j’ai passé deux années à l’étranger dans le cadre de la coopération (Algérie et Maroc). Ces années  ont été l’occasion de découvrir d’autres cultures et de discerner quant à ce qui était essentiel pour moi. Il est apparu que l’enseignement me tenait à coeur…

J’enseigne la philosophie auprès des élèves de Terminale depuis plus de 20 ans. J’ai eu des élèves de toutes les séries générales (ES, S et L) mais aussi des élèves issus des séries technologiques. Dans mon lycée, nous avons aussi une section européenne anglais/philosophie, ce qui me met en relation avec des élèves de seconde et de première.

 

Philodéfi : une démarche pédagogique pour enseigner la philosophie autrement

LPP : Vous avez créé le jeu de cartes Philodéfi : pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste ce jeu ? Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de l’élaborer ? 

S. M. : Comme la plupart des enseignants, j’ai constaté que les méthodes classiques (par exemple le cours magistral…) fonctionnaient de moins en moins avec les élèves. Le public a changé en une vingtaine d’années. En effet les élèves ont plus de difficulté pour se concentrer dans la durée, ils manifestent un besoin de bouger, de se déplacer ainsi qu’un réel désir de travailler en groupe. Il est probable que les écrans jouent un rôle dans cette évolution car ils ne favorisent pas la concentration dans la durée. Les écrans favorisent l’immobilité corporelle et ne mettent pas les individus réellement en relation…

En tout cas, j’ai été amené à modifier mes pratiques pédagogiques, en faisant participer activement les élèves, en variant les supports (audio, vidéo, images). Je me souviens particulièrement d’un cours sur Descartes où il était question des animaux-machines et l’une des mes élèves avait dessiné un « cheval mécanique ». A partir de ce moment je me suis dit que je tenais là une piste : une image, de façon attractive, pouvait résumer les explications. Cette intuition ne m’a pas quitté et j’ai pu la faire aboutir au bout de plusieurs années.

Sortir d’un enseignement classique de la philosophie a été motivé par le désir de mieux faire comprendre la philosophie à mes élèves et de permettre à tous et toutes de réussir. C’est peut-être un lieu commun de le rappeler, mais beaucoup d’élèves et de parents sont paniqués en ce qui concerne la philosophie et l’épreuve de philosophie de Terminale. C’est pourquoi j’ai voulu créer un outil qui permette d’apprendre la philosophie autrement, en maintenant un contenu sérieux et adapté au programme mais avec une présentation esthétique et ludique qui dédramatise l’apprentissage.

J’ai choisi de faire apparaître 12 grands philosophes dans le jeu de cartes : ce sont des auteurs connus, étudiés dans le cadre de la préparation au Baccalauréat et dont les élèves trouvent généralement de nombreux textes dans leurs manuels. Cela explique ainsi la présence de Socrate, Platon, Aristote, Descartes, Pascal, Rousseau, Kant, Hegel, Marx, Nietzsche, Freud et Bergson. Bien sûr, Socrate n’a rien écrit mais nous pouvons faire une exception car comme le dit Merleau-Ponty, c’est le « patron des philosophes ». Quant à Marx, Nietzsche et Freud, que l’on qualifie de « philosophes de soupçon » il me semblait nécessaire de les faire apparaître, l’histoire de la philosophie leur ayant d’ailleurs donné une vraie place.

Le jeu consiste à comprendre et mémoriser l’univers d’un philosophe à partir d’une carte auteur qui concentre en un dessin 7 grandes notions, ou citations, liées au philosophe. C’est le principe de la « carte mentale ». Par la suite, pour une carte auteur, il y a 7 cartes notion associées. Une « carte-notion » reprend une citation ou une notion importante du philosophe sur son recto. Au verso, il y a un dessin qui fait le rappel avec la carte auteur, avec une explication détaillée. Les « cartes-notion » correspondent aux notions qui gravitent autour du philosophe et un élève de terminale peut les utiliser tout simplement comme des fiches de révision.

Le jeu comme support pédagogique

LPP : En quoi le fait de matérialiser des concepts à travers un jeu de carte permet de mieux les appréhender ?

S. M. : Afin d’apprendre la philosophie autrement, Philodéfi se décline en 9 jeux, répartis sur 3 niveaux. Le premier niveau consiste à découvrir l’univers de l’auteur et à le mémoriser. Il y a ainsi un jeu de questions/réponses, et des jeux comme la réussite ou encore celui consistant à reconstituer la carte mentale. Dans le deuxième niveau, les jeux visent à accélérer et confirmer la mémorisation avec des mécaniques de jeux simples et connus comme le jeu des 7 familles ou « questions pour un champion ». La dimension ludique et conviviale permet de se familiariser avec les cartes notion. Puis le dernier niveau consiste en des jeux où se travaillera l’argumentation.

Par exemple, avec l’« incarnation philosophique » les joueurs tirent un sujet du Bac puis chacun choisit d’incarner un philosophe et de reprendre ses arguments (en s’aidant des cartes notion) pour répondre à ce sujet. Il y a aussi « les notions amoureuses » où l’on choisit un thème du programme du Bac ( par exemple la conscience) et l’on devra trouver des cartes notion en lien avec ce thème. J’ai privilégié l’argumentation en vue de la dissertation mais aussi en vue du « grand oral » qui sera une nouvelle épreuve du Baccalauréat à partir de juin 2021.

Les jeux sont pour la plupart des jeux collaboratifs, où il n’y a pas de confrontation entre les joueurs. La concurrence risque en effet de dissuader les joueurs moins doués et nous souhaitons que tous nos élèves prennent confiance en eux et en leur capacité à argumenter et à comprendre.

Dans ces jeux qui se jouent pour la plupart en équipes, les élèves vont s’écouter, s’inspirer des propos tenus, saisir les idées sous d’autres angles… Ce sera une source d’inspiration lorsqu’ils se retrouveront seuls, devant leur copie, et cela souligne combien l’intelligence interpersonnelle est précieuse dans l’apprentissage. Les intelligences visuelle, auditive, spatiale ou kinesthésique sont sollicitées de façon assez rapide avec l’usage de cartes illustrées. 

Cependant d’autres formes d’intelligence, parmi celles recensées par Howard Gardner (cf. les intelligences multiples) sont sollicitées comme l’intelligence intrapersonnelle : plusieurs jeux peuvent en effet se jouer seul et le principe d’auto-correction permet à l’élève d’être autonome. L’intelligence logico-mathématique, elle, est sollicitée à travers la recherche d’indices avec le jeu de questions/réponses ou tout simplement à travers la découverte de la cohérence de l’univers du philosophe. Et enfin c’est à travers l’argumentation et la prise de parole que les joueurs feront appel à leur intelligence verbo-linguistique.

 

L’image pour matérialiser la pensée

LPP : Tout le principe de Philodéfi repose sur une représentation en une image de la pensée d’un grand penseur : pouvez-vous nous expliquer les enjeux derrière cette représentation illustrée, et en particulier pour votre illustrateur Olivier Fagnière ? 

S. M. : Olivier Fagnère a illustré les cartes. Son aide a aussi été très précieuse pour la conception des cartes. En effet, la conception des cartes est le résultat d’une réflexion pédagogique : par exemple le cadre qui entoure chaque carte auteur indique l’époque par sa couleur et ses motifs. Ainsi on observera un cadre bleu avec des coquillages et des colonnes pour l’antiquité grecque. Un cadre marron rappelle le bois, sculpté, pour l’époque classique du XVII, un cadre vert suggère l’espérance en l’homme qui parcourt l’époque des Lumières. Pour l’époque moderne, industrielle, le cadre rappelle les constructions métalliques (comme celle de la tour Eiffel). Le cadre est en rouge pour les philosophes du soupçon, en orange pour Bergson.

Olivier Fagnère a aussi pensé à réserver des espaces dans les coins des cartes auteurs afin de faire apparaître un symbole pour chaque philosophe, ce qui est très utile pour classer rapidement les cartes, jouer au jeu des sept familles… De façon générale le succès du jeu est d’abord dû à la qualité des dessins d’Olivier qui a trouvé un graphisme qui plaît à toutes les générations.

Olivier s’est aussi adapté à un cahier des charges très précis : pour chaque auteur je lui prépare des croquis très précis, et il parvient à mettre en forme un contenu dense et détaillé.

La force du jeu commence avec l’image mais elle se concrétise avec la dimension ludique : la variété des jeux stimule la manipulation des cartes, concentre l’attention et permet la mémorisation. Avoir des posters sur un mur ne permet pas de comprendre et de mémoriser : un beau poster sur un mur est comme une image morte. Au contraire, avoir des cartes en mains, les manipuler, avec des jeux variés, tout cela donne du relief et de la consistance à l’image qui prend vie.

 

Philodéfi, un support accessible à tout animateur d’atelier de philosophie

LPP : Votre jeu rencontre un fort succès, en cette période où beaucoup de parents souhaitent permettre à leurs enfants de pratiquer la philosophie dès le plus jeune âge, comme en témoigne le nombre croissants d’animateurs spécialisés en philosophie pour les enfants. Quelles sont les perspectives et développements possibles pour Philodéfi sur le long terme ?

S. M. : Il y a une réelle demande de la part des parents pour des supports pédagogiques efficaces et prenant en compte la diversité des modes d’apprentissage. Philodéfi répond notamment à cette attente pour des parents dont les jeunes sont au lycée. Les parents sont aussi très sensibles à la transmission d’un patrimoine culturel : vous pouvez en effet jouer aux premiers jeux avec un enfants de 7 ans et pouvoir le familiariser avec des grands noms comme Socrate, Descartes Platon, Rousseau… Le jeu est conçu pour apprendre mais ce n’est pas une corvée puisque la dimension ludique est présente.

D’ailleurs, j’utilise aussi Philodéfi dans le cadre d’ateliers de philosophie avec les enfants. J’ai suivi la formation SEVE (Savoir Etre et Vivre Ensemble, sous l’égide de Frédéric Lenoir) et la demande est croissante de la part des animateurs et animatrices qui cherchent des outils pour leurs animations. Les perspectives de développement concernent des publics très variés comme les café-philo ou encore les membres de l’UIA (Université Inter Ages) auprès desquels j’interviens.

Sur le long terme l’idéal est que les professeurs de philosophie ainsi que les animateurs d’ateliers de philosophie avec les enfants (ou avec d’autres publics) se familiarisent avec Philodéfi et se l’approprient. Si Philodéfi permet de faire aimer la philosophie et d’amener nos contemporains à comprendre qu’il y a une diversité de façons de réfléchir, nous favoriserons un monde plus tolérant où les arguments et la discussion auront plus de poids que la force et la violence. La pratique de la philosophie que ce soit avec les enfants, ou en classe de Terminale … me confirme dans cette intuition. Aristote disait que “la philosophie est fille de l’émerveillement” et rappelons que la promesse de cette merveilleuse activité n’est pas moins que l’atteinte du bonheur !

 

Pour aller plus loin :

Une interview réalisée par Marianne Mercier Toutes ses publications

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