« La philosophie est directement solidaire des enjeux stratégiques d’une direction. » Interview de Marion Genaivre

« La philosophie est directement solidaire des enjeux stratégiques d’une direction. » Interview de Marion Genaivre

Comment faire entrer la philosophie en entreprise et amener chacun à la pratiquer ? Nous avons eu le plaisir d’interroger Marion Genaivre à ce sujet, co-fondatrice avec Flora Bernard de Thaé, une agence de philosophie qui aide les organisations à cultiver leur leadership en (re)donnant du sens à ce qu’elles font et sont au quotidien.

Elle nous raconte son parcours et ce qui l’a amenée après ses études en philosophie à travailler auprès d’entreprises. A quoi ressemble une intervention philosophique au sein d’une entreprise ? En quoi la philosophie apparaît comme une ressource privilégiée pour guider l’action ?

La Pause Philo : Pouvez-vous nous présenter votre parcours et expliquer ce qui vous a donné envie de vous lancer dans le consulting et l’entrepreneuriat après vos études en philosophie ?

Marion Genaivre : Je dois commencer par dire que mon parcours a une cohérence que je n’aurais pas pu deviner au moment où tout s’est joué, mais, dès mes années de recherche universitaire, j’avais l’envie de rendre la philosophie plus pratique qu’elle ne l’était. J’ai adoré la recherche, toute cette spéculation intellectuelle que j’ai trouvée très stimulante, mais j’étais fréquemment visitée par une frustration : il peut y avoir un écart gigantesque entre le monde des concepts et la vie pratique.

Je lie ma volonté de réduire cet écart au fait de vivre une spiritualité de façon très assidue, puisque je pratique le bouddhisme depuis une quinzaine d’années : je fais l’expérience au quotidien d’appliquer une philosophie à ma vie, de mettre mes idées au service de mes actions, de mon comportement et de la société. Après mon deuxième Master de recherche, alors même que j’étais très fortement encouragée par mon ancien directeur de recherche à passer l’agrégation et à me lancer dans une thèse, je me suis vraiment sentie appelée à faire de la philosophie autre chose qu’une discipline universitaire. C’est à ce moment-là que j’ai su que le Master Ethires était créé à la Sorbonne et j’ai sauté sur l’occasion !

« J’avais envie de m’adresser aux entreprises, car j’avais la conviction que les organisations lucratives sont des acteurs majeurs de la société aujourd’hui. »

Durant ce Master professionnel de philosophie appliquée, je me projetais déjà dans l’entrepreneuriat. Et j’avais envie de m’adresser aux entreprises, d’aller à leur rencontre car j’avais la conviction que les organisations lucratives sont des acteurs majeurs de la société aujourd’hui, avec un pouvoir d’influence qui concurrence directement celui du politique.

À la fin du Master Ethires, j’avais décidé que je ferai mon stage dans une grande entreprise et j’étais surtout déterminée à être embauchée en tant que philosophe. Grâce à la bonne rencontre au bon moment, je suis parvenue à faire ce saut. Un associé du groupe Deloitte a décidé de tester ce que pouvait donner ma compétence philosophique dans son équipe. À l’époque, je venais de la recherche universitaire et je ne savais pas du tout que Deloitte était un gros cabinet d’audit visé par les étudiants d’écoles de commerce et de Sciences Po… Je suis donc entrée en stage de 6 mois, qui s’est ensuite transformé en CDD. J’avais un double rattachement dans la firme. J’ai d’abord travaillé avec le département de la gestion des risques, en les aidant à développer une offre sur les risques de réputation des organisations, et une autre sur l’audit de la démarche éthique des organisations – j’ai d’ailleurs participé à leur première intervention sur cette nouvelle offre. Par ailleurs, en interne j’étais attachée à l’associé responsable de l’éthique et de la gouvernance, et je l’aidais dans la formation des collaborateurs. Comme je ne faisais pas encore assez de philosophie à mon goût, j’ai créé une « Pensée de la semaine », une newsletter complètement informelle qui a commencé à avoir du succès en interne. Je m’étais également mise à animer des petits apéros philo, pour ceux qui souhaitaient parler philosophie après le travail.

Malgré ce contexte favorable et le soutien dont je bénéficiais de la part de l’associé qui m’a fait entrée, je sentais qu’il fallait pousser encore plus loin la pratique de la philosophie en entreprise, avec quelque chose de plus animé et interactif. Je me sentais appelée par quelque chose de plus socratique et j’avais envie de sortir de cette posture du philosophe « sachant », qui délivre une expertise. Dès lors que l’on veut que la philosophie soit pratique, il me semble essentiel de faire sens ensemble, sans rester dans ce solipsisme du chercheur, cet entre-soi académique. On repasse alors par ce qu’est la philosophie à l’origine, l’exercice de son propre entendement appliqué aux choses du monde et à sa vie. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré la personne qui est aujourd’hui mon associée, Flora Bernard, et que nous avons créé Thaé. Nous y avons développé et consolidé une méthodologie d’animation liée au dialogue philosophique.

LPP : Thaé accorde beaucoup de place aux notions de cohésion, de bienveillance et de respect au sein d’un groupe ; d’ailleurs le management fait parti de vos thèmes de prédilection, comme l’illustre le dernier livre de votre associée Flora Bernard, Manager avec les philosophes. Pouvez-vous nous raconter en quoi consiste un atelier philosophique et quels en sont les bénéfices pour les participants ?

MG : Nous présentons souvent Thaé comme une agence de philosophie qui aide les organisations à redonner du sens à ce qu’elles font et ce qu’elles sont. Nous cherchons à renouer le “penser par soi-même” et le “penser ensemble”, ce qui est tout le défi du dialogue et de l’intelligence collective. Nous pouvons nous adresser à n’importe qui dans une organisation, du dirigeant au collaborateur. Les managers sont une population particulièrement intéressante parce qu’ils sont l’intermédiaire entre les directions et les équipes. Ils ont une influence directe sur le quotidien du collectif et ont des responsabilités et des enjeux particuliers parce qu’ils amortissent toutes les injonctions paradoxales des organisations. Nous nous adressons souvent à eux pour les aider à développer de nouvelles ressources intérieures pour animer leurs équipes.

Nous intervenons principalement sous la forme d’ateliers et de formations : des ateliers philosophiques sur des thématiques stratégiques et des formations au questionnement et à l’argumentation.

Pour les ateliers philosophiques, nous sommes parties de l’idée que la matière première de la philosophie ce sont les mots, les concepts. C’est notre porte d’entrée privilégiée dans l’organisation et dans le travail avec le collectif : en rencontrant notre client et en dialoguant avec lui, au fur et à mesure d’un questionnement assez poussé, nous essayons de dégager des concepts qui nomment ses problématiques. Nous réunissons ensuite l’équipe concernée et, sur une durée pouvant aller d’une demi-journée à plusieurs mois d’accompagnement, nous fouillons ensemble ce concept et les problématiques qui lui sont associées.

« Au-delà de l’aspect définitionnel du concept, nous montrons qu’il est plus qu’un mot, mais un monde. »

Ces ateliers peuvent n’être qu’une « respiration philosophique », deux heures de plaisir à penser autrement, sans enjeux et sans livrable. Mais ils peuvent aussi porter sur un enjeu stratégique. Ils durent alors plus longtemps et aboutissent sur des éléments opérationnels. Nos ateliers reposent sur les trois leviers de la philosophie : le questionnement (ou la problématisation), l’argumentation (la capacité à expliquer pourquoi on pense ce que l’on pense), et la conceptualisation (la capacité à identifier les bons mots et à leur redonner du sens). Au-delà de l’aspect définitionnel du concept, nous montrons qu’il est plus qu’un mot, mais un monde. Cela permet aux participants de toucher du doigt le fait qu’un concept a des répercussions pratiques directes.

Pour un même groupe donné, nous pouvons faire varier les thèmes, leur permettre de les explorer ainsi d’une manière originale, et sur le long terme cela leur permet d’engranger une certaine pratique de la philosophie. Au fur et à mesure, ils s’entrainent et commencent à s’habituer à être plus exigeants et rigoureux dans leur argumentation, à faire plus attention aux mots qu’ils utilisent. Ce faisant, on travaille sur les postures, presque sur l’être-au-monde des personnes !

Quant aux formations, c’est une idée venue directement de nos clients, qui souhaitaient animer leurs équipes avec certaines de nos ressources. Une nouvelle posture managériale est appelée à se développer dans les organisations, et le questionnement et l’argumentation en sont des clefs déterminantes. Aujourd’hui des universités d’entreprise et des conseils d’administration font appel à nous pour ces formations.

« Dans les ateliers, nous partons déjà beaucoup du vécu des participants ; il s’agit de travailler à partir de tout ce qui fait l’expérience humaine. »

Nous sommes également à un moment de notre réflexion et de notre expérience où nous cherchons à réhabiliter le corps dans la pratique philosophique, car nous avons la conviction que l’on pense aussi avec son corps. Nous nous sommes d’abord mises à accorder de plus en plus d’importance aux espaces ; on ne philosophe pas de la même façon dans un sous-sol sans fenêtres, à côté de la cantine, qu’en Islande ! Nous commençons également à nous demander comment laisser place dans la réflexion philosophique à l’émotion, la sensation, l’intuition, et si mettre le corps en mouvement à certains moments pourrait faire vivre la pensée. Dans les ateliers, nous partons déjà beaucoup du vécu des participants ; il s’agit de travailler à partir de tout ce qui fait l’expérience humaine.

Ces réflexions nous ont conduites à développer des interventions philosophiques expérientielles en Islande, offrant un dépaysement total de nos clients français. Nous avons un partenaire sur place qui fait de la mise en scène de formations : l’objectif est de créer des expériences, des ambiances autour des formations, afin de fournir une caisse de résonance aux apprentissages. Nous avons déjà monté deux expéditions et une troisième est programmée au mois de mai. Ce que j’aime particulièrement dans ces expéditions en Islande, c’est cette idée du voyage, que l’on retrouve pour moi dans la philosophie pratique : on se met en marche intérieurement, on chemine dans l’existence. Avec ces expéditions, j’ai l’impression de redoubler ce voyage intérieur avec un voyage physique complet, c’est une expérience holistique.

Notre façon de procéder est très incrémentale, nous expérimentons en permanence. En matière de pratique philosophique, il y a beaucoup à inventer. Il faut tester, revoir, re-tester… Avec ce défi de savoir jusqu’où il s’agit de philosophie et où cela commence à ne plus l’être. Il arrive souvent qu’on nous dise que ça ressemble au co-développement, au coaching d’équipe… C’est inévitable.

LPP : La question de l’impact social et environnemental de leurs actions est devenue une problématique incontournable pour les entreprises, et de multiples méthodes se développent afin de les aider dans ces démarches de responsabilisation et de recentrement sur leurs valeurs. En quoi la philosophie apparaît comme un outil privilégié pour donner du sens et guider une action ?

MG : La philosophie est la discipline du sens par excellence et se trouve dans cette mesure directement solidaire des enjeux stratégiques d’une organisation. Le sens, c’est bien ce de quoi se préoccupe une direction, c’est dans le nom : elle doit donner la direction et du sens, c’est-à-dire une signification aux actions qui sont menées par ses collaborateurs. Il y a également dans la philosophie cette capacité à discerner l’essentiel du secondaire, une appréhension aigüe du réel.

Cela a à voir avec la vision : comment est-ce que je regarde le réel et comment je m’y projette ? Peut-on repenser sa stratégie, se projeter ou innover sans re-questionner l’existant ? C’est le questionnement philosophique primaire : pourquoi les choses sont-elles comme elles sont ? Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Les dirigeants n’ont évidemment pas besoin de pousser le questionnement jusque-là, mais la transformation du monde les conduit de plus en plus à revoir la gouvernance de leurs organisations. Certains comités de direction ou conseils d’administration font déjà appel à nous pour faire évoluer leur mode de fonctionnement. L’un de leur grand défi, c’est la transversalité. Or cela implique typiquement plus de dialogue. Et dialoguer s’apprend, car c’est autrement plus exigeant que de débattre ou simplement converser.

Il y a bien sûr encore des réticences liées au fait que la philosophie apparaît comme quelque chose de fumeux, d’abstrait… (il y a de lourds préjugés à déconstruire) ! Mais rien ne nous a découragées jusque-là, et nous restons déterminées à offrir une expérience de la philosophie qui la révèlera naturellement comme une ressource stratégique pour les organisations de demain !

 

Découvrir le site de l’agence Thaé

 

Interview réalisée par :

Marianne Mercier

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