« Les philosophes pensent à partir de et pour les moments non-principalement philosophiques de l’existence » – Adrien Payet

« Les philosophes pensent à partir de et pour les moments non-principalement philosophiques de l’existence » – Adrien Payet

Pour Adrien Payet, philosophe au sein de l’agence de design d’information et de communication de projets bdc conseil, la philosophie est une activité dérangeante. Elle dé-range ce que l’évidence semble avoir rangé une bonne fois pour toute dans des catégories ou des vérités bien identifiées ; mais elle dérange aussi par l’étrangeté, l’incompréhension de l’acte philosophique essentiel que la remise en question peut engendrer. Quelle portée ce double dérangement peut-il avoir pour une organisation ? Le dérangement serait-il le meilleur pont entre théorie et pratique ?

Diplomé d’un M2 en philosophie (Lyon 3), Adrien Payet s’efforce de faire le lien entre des champs qui s’opposent trop souvent, tels que art/entreprise/université, théorie/pratique. Il travaille aujourd’hui comme philosophe chargé de la prospective et des partenariats chez bdc conseil, agence de design d’information et de communication de projets qui exerce principalement auprès d’acteurs publics dans le secteur de la mobilité.

Le philosophe, un trouble-fête ?

La Pause Philo : Peux-tu nous présenter ta vision de la philosophie ?

Adrien Payet : Je note le singulier de ta question : la philosophie. Je ne suis pas sûr qu’il y ait une philosophie, la philosophie, et c’est un début de réponse. La philosophie me paraît foncièrement plurielle : un ensemble de pratiques parfois franchement distinctes. Certaines pratiques philosophiques convoitent les sciences, leurs méthodes, leur crédit peut-être. Certains philosophes me semblent en fait convoiter la mention « scientifiquement prouvé ». Je ne m’y retrouve pas. Le type scientifique du discours me paraît avoir une tendance à l’hégémonie dont il faut nous garder. Je dis bien une tendance. Peut-être est-ce d’ailleurs là un rôle pour la philosophie : contribuer à résister aux tendances hégémoniques, à prendre soin de la diversité non seulement des idées mais des formes de pensée. Toute philosophie serait alors en principe résistante. « Notre vraie guerre (…) est contre les pouvoirs », affirmait Roland Barthes dans sa leçon inaugurale au Collège de France. Lui-même insistait sur ce pluriel qui n’est probablement pas sans rapport avec la pluralité des philosophies.

D’autres philosophes flirtent avec la littérature, voire la poésie. Je pense en particulier à l’œuvre d’un Gaston Bachelard. D’autres sont presque dramaturges. Platon écrit des dialogues. On est apparemment loin de la forme devenue classique de la dissertation… Et que dire des philosophies en forme d’aphorismes ? Des philosophes qui n’ont pas écrit ? De la philosophie comme sagesse pratique ? Et où situer Héraclite ? Et Nietzsche, le philosophe anti-philosophique ? C’est un ensemble très protéiforme. Je tiens à cette pluralité bien que, et en fin de compte pour autant qu’elle pose problème, je le reconnais.
Je pourrais d’ailleurs aussi bien dire que les philosophes dérangent. Où qu’ils se trouvent, quand ils ne font pas l’objet d’une fascination sûrement pas toujours dénuée de fantasme et de mystification, ils génèrent de la méfiance voire de la suspicion : que font-ils concrètement ? Quelle est leur utilité ? À quoi servent-ils, au juste ? Ils agacent en particulier parce que, sans qu’on sache bien ce qu’ils font et ce à quoi ils servent, ils se mêlent manifestement de tout : des arts, des techniques, d’histoire, des sciences, de droit, de morale, de la ville, de la nature… La philosophie semble sans objet précis. Et tandis que chaque discipline s’efforce de marquer nettement son territoire, de définir son objet et son périmètre propre, son domaine d’expertise, les philosophes s’immiscent partout, faisant mine d’ignorer les frontières que d’aucuns s’évertuent à tracer et à entretenir. Ils s’incrustent, comme on dit, dans tel ou tel domaine, comme si de rien n’était, comme s’ils s’en moquaient, au fond, de ces frontières, de ces expertises, de ces disciplines… résolument indisciplinés.

Or les frontières ce n’est pas rien. Bien sûr je ne crois pas que les philosophes s’en moquent vraiment, loin s’en faut, je crois au contraire qu’ils s’en soucient hautement et qu’ils en prennent soin, mais leur attitude ressemble parfois à de la déconsidération si ce n’est à du mépris pour les frontières disciplinaires et, par conséquent, pour les disciplines. Les humains y tiennent pourtant particulièrement, elles leurs sont chères. Et pour cause : elles définissent des communautés d’appartenance. Je suis français, je suis designer (c’est un exemple, je ne le suis pas). Ce sont des ensembles, des catégories dans et par lesquelles des personnes se comprennent et que les philosophes dérangent en demandant : qu’est-ce qu’être français ? Qu’est-ce qu’être designer et qu’est-ce que ça implique ? Es-tu sûr d’être designer et pas autre chose, architecte, dessinateur, ingénieur ou que sais-je ? Habituellement ces questions ne se posent pas. Les réponses sont tacites et nous sommes tranquilles. La fête peut continuer. De ce point de vue, qui à mon avis n’est heureusement pas le seul possible, les philosophes sont un peu des trouble-fêtes. Ils nuisent à la tranquillité, au repos.

Les situations reposent, précisément, sur des principes, des hypothèses, des postulats, des axiomes, et les philosophes troublent ce repos. Ils mettent à jour les réponses tacites qui sous-tendent les situations pour qu’on puisse en discuter, pour voir si on est d’accord, pour vérifier qu’on s’entend toujours. Ce n’est pas anodin puisqu’on risque de se rendre compte que, tandis qu’on voulait et qu’on pensait être designer, en réalité, la plupart du temps, on est concepteur ou dessinateur. Mais être designer, n’est-ce pas être les deux en même temps ? C’est une définition possible. Il reste que poser de telles questions, c’est dérangeant. Voilà le genre d’embarras dans lequel nous mettent les philosophes.

Je parle sur un mode un peu trivial mais je crois que c’est bien de cela qu’il s’agit avec la philosophie : de déranger. J’entends aussi ce mot en un sens très trivial : les philosophes dérangent ce qui est rangé. Bien rangé même, classé en catégories, étiqueté, labellisé. Et ils sont à mon avis précisément là pour ça, bien dans leur rôle en l’occurrence, à questionner les façons de ranger, les catégories, les classements, les classes. Pour quoi faire ? Quel service est-ce rendre aux humains que d’en critiquer les catégories de pensée ?

Alors que je prononce mentalement « catégorie », c’est l’image de la boite qui me vient. Du rangement, donc. Je crois qu’on peut dire, en allant un peu vite mais ici nous n’avons pas le temps de tout élucider, que les sociétés sont bâties sur des systèmes de rangement, d’étiquetage, de labellisation très élaborés et qui conditionnent l’agir. Pourquoi donc les philosophes dérangent les catégories ? Je vais d’abord le dire d’une manière négative. Pour qu’elles ne durent pas trop longtemps, autrement dit pour lutter, par cette intermédiaire-là – celui, disons, de la critique –, contre l’inertie des principes qui fondent les situations. Pour éviter que les humains ne s’enlisent dans des situations qui, au fond, ne leur conviennent plus mais qui durent malgré tout, pour diverses raisons à étudier. Il y a sûrement d’autres moyens d’y résister. Et peut-être que celui-ci ne suffit pas. Peut-être qu’il faut des actions conjointes. Je le pense. Et je le dis maintenant de manière positive et un peu abrupte : les philosophes travaillent à entretenir le dynamisme des situations d’existence humaine par la mise à jour de principes alternatifs. Cette compréhension du travail philosophique repose sur un principe. On peut encore troubler ce repos : est-on bien sûrs que les situations concrètes d’existence découlent de principes intelligibles ? On peut en douter. Quoi qu’il en soit, voilà une question qui dérange le travail philosophique.

Au-delà de la critique philosophique qui consiste, en gros, à dire que telle manière de voir, de penser ou de faire n’est pas la seule et peut-être pas la meilleure, la philosophie a un horizon positif, celui de créer des concepts. Deleuze a beaucoup insisté sur ce point. Les concepts captent (-cept) ensemble (con-) des éléments distincts. En ce sens, ils sont aussi des rangements, d’autres catégories que celles qui nous servent quotidiennement. Un philosophe propose un concept, un nouveau rangement et dit en filigrane : essayez-le et voyez comme le monde se range, s’ordonne, s’organise différemment, voyez si une telle organisation du monde ne vous convient pas mieux. En même temps qu’un concept, il propose un monde organisé selon ce concept et éventuellement d’autres qui cohabitent dans une théorie. Quel que soit ce monde, peu ou prou, il est différent de celui que l’on connaît. Ce n’est pas le monde actuel, mais un monde relevant d’une organisation théorique possible. Indépendamment de ses spécificités, le fait que ce monde soit spécifique compte en soi. Spécifique, c’est-à-dire aussi différent, distinct. Il me semble que la philosophie cherche à produire de telles différences. En un sens au moins, la philosophie fait la différence, et en faire ou non, ce n’est pas indifférent. Ceci éclaire peut-être l’obstination des philosophes à distinguer parmi les notions. Distinguer, faire la différence…

Voilà comment je vois la philosophie, comme une pratique qui cherche à faire la différence parmi les idées et qui veille, ce faisant, à la possibilité de situations différentes. Mais chercher à faire la différence et chercher des différends, ce n’est pas si loin. Et de fait, la philosophie a beaucoup de différends avec beaucoup de monde… Au sein même de la philosophie les différends sont nombreux. C’est un ensemble non seulement protéiforme mais particulièrement hétérodoxe. Je crois que c’est normal, essentiel et qu’il faut par conséquent l’accepter, l’aimer même. Ou ne pas faire de philosophie.

Comment bien philosopher ?

LPP : Tu as un parcours aussi riche qu’éclectique : philosophie, musique, journalisme, auto-entrepreneuriat, graphisme etc. Michel Serres, dans une interview aux Chemins de la Philosophie sur France Culture, affirmait que pour bien philosopher, il faut « être passé partout ». Comment interprètes-tu cela ? Es-tu d’accord ?

A. P. : M’exprimer à ce propos suppose que je sache ce que c’est que bien philosopher. Je n’en suis pas sûr. Par ailleurs, je ne prétends pas être un professionnel de la musique, du journalisme ou du graphisme. Loin s’en faut. Je dois le dire d’abord. Je pratique en amateur. Cela dit je ne suis pas sûr de souscrire tout à fait au propos de Michel Serres, mais je ne connais pas cette interview et je ne sais pas ce qu’il a voulu dire précisément.

Je vais dire quand même, de façon plus modérée, qu’il me semble que, pour bien philosopher, il faut, par ailleurs, faire autre chose que philosopher, et avoir cette autre chose à l’esprit au moment de philosopher : il faut vivre, disons, de cette vie courante qui nous est commune à tous ; ce qui, au demeurant, est inévitable (qu’on s’en rassure). Tous les philosophes vivent des vies plus ou moins courantes, certains l’oublient seulement parfois, ou bien tiennent sciemment l’ordinaire de leurs vies à l’écart de leurs méditations, ce qui pose à mon avis problème. Lorsqu’on pense, il est important, me semble-t-il, de tenir compte de la vie qu’on mène quand on n’est pas ou pas seulement en train de penser, par conséquent de n’être pas toujours ou pas toujours seulement en train de penser. Sans quoi la pensée tourne à vide alors qu’elle doit être pleine, pleine de vie précisément. Et j’ai du mal à concevoir d’autres vies que des vies courantes. C’est par conséquent cela que les philosophes servent.

Quoi d’autre ? Je crois qu’ils pensent à partir de et pour les moments non principalement philosophiques de l’existence. « Penser en homme d’action et agir en homme de pensée », disait Bergson. Et il me semble que c’est en partie ce qu’il voulait dire par là : être humain, c’est être homme d’action et de pensée, et ses deux dimensions doivent s’entretenir. Il faut assumer nos actes au moment où nous pensons, et assumer ce que nous pensons au moment d’agir. Si donc, par ailleurs, outre ma pratique philosophique, je fais ceci ou cela de non-philosophique et si, qui plus est, je l’inscris publiquement, c’est probablement pour lutter contre une certaine idée, hélas parfois aussi une certaine réalité, du philosophe comme être séparé du monde commun, incapable d’y prendre part. Dans ce cas vraiment les philosophes risquent de ne servir plus à rien d’autre qu’à eux-mêmes. La philosophie tend alors à devenir une pratique hermétique voire égoïste, que l’on fait pour soi seul. Masturbatoire ? En même temps, faire quelque chose pour soi seul, n’est-ce pas une manière de prendre soin de soi ? On parle justement de « se cultiver ». Est-ce que c’est une mauvaise chose ? Utilité publique de la philosophie et utilité privée : tout ça n’est pas simple à penser. Ce n’est pas simple, ça ne l’est jamais quand on y pense.

En tout cas, cultiver par ailleurs des pratiques non-philosophiques est une manière d’être des autres, comme on dit « je suis des vôtres », autrement dit d’être en commun et pour le commun. J’y appartiens et je m’y dédie de fait. Quant à « être passé partout », comme dit Michel Serres, pourquoi pas si c’est possible, mais je ne crois pas que ce soit une condition nécessaire. Je ne crois pas qu’il faille nécessairement être passé partout pour bien philosopher. En revanche, être passé par ailleurs que la philosophie, par la vie courante, celle qui court sans s’arrêter, et s’en souvenir au moment, justement, de s’arrêter pour philosopher, ça sûrement.

Être philosophe au sein d’un cabinet de conseil

LPP : Tu travailles aujourd’hui pour bdc conseil. Que fait cette entreprise et quel est ton rôle de philosophe en son sein ?

A. P : Bdc conseil est une agence de design d’information et de communication de projets. Nous travaillons pour des projets que nous estimons d’utilité publique, par conséquent majoritairement portés par des acteurs publics. Nous avons deux grands cœurs de métier : la signalétique et la communication de projets. Nous intervenons principalement quand la ville change et quand, par conséquent, l’espace est perturbé. Avec deux objectifs majeurs : rendre l’espace lisible et praticable, et faire en sorte que le projet responsable de la perturbation soit compréhensible par tous pour, en fin de compte, minimiser la perception qu’ont les gens de la nuisance.

Mon poste n’existait pas et nous n’avons pas fini de l’inventer. Il a évolué et je crois qu’il est voué à évoluer encore, peut-être toujours. Nous en avons d’ailleurs récemment changé l’intitulé. Je suis actuellement chargé de la prospective et des partenariats.

Prospective, d’abord. Il ne faut pas confondre prospective et prospection. La prospection, c’est le démarchage commercial. En gros le porte à porte, le mail à mail, le téléphone à téléphone… La prospective est davantage un travail qui œuvre en amont et qui consiste à envisager des avenirs possibles pour en discuter, identifier ceux qui nous conviennent, qui nous correspondent et nous tentent, puis à étudier les moyens de s’en approcher. Étant donnés l’époque, l’état de notre secteur d’activité, nos expériences, nos références, nos clients actuels, nos savoir-faire, nos envies, nos valeurs, nos aspirations communes… que pourrait-on devenir et comment y parvenir ? Il me semble que la prospective est une activité proprement stratégique, qui regarde la direction à tous les sens du terme : la sphère de direction de l’agence et les directions que l’on donne à son développement. Je travaille donc en particulier aux côtés de la sphère de direction, à envisager des directions et à frayer des chemins pour avancer conformément à nos volontés.

Concrètement, nous identifions des axes de développement liés notamment à ce que nous entendons par « utilité publique ». Aujourd’hui nous travaillons principalement dans le secteur des transports en commun. Mais l’utilité publique telle que nous l’entendons excède ce secteur. La culture ? La santé ? L’éducation au sens large ? La sensibilisation aux enjeux environnementaux ? Que pouvons-nous apporter dans ces différents secteurs ? Nous nous posons des questions de ce type. Nous travaillons à y répondre et à mettre en place les actions concrètes qu’elles impliquent, par exemple élaborer de nouvelles offres, s’essayer dans des secteurs inhabituels pour nous… En fin de compte, nous essayons simplement de nous développer de manière réfléchie, conformément à ce que nous sommes et voulons être, sans céder à l’opportunisme.

Quel rapport avec la dimension partenariale ? Nous avons conscience que pour travailler sur certains projets qui nous tentent, il faut des savoir-faire que nous n’avons pas. Mais nous avons aussi conscience qu’un véritable savoir-faire ne s’acquiert pas comme ça. Il faut beaucoup faire avant de savoir faire. Nous préférons alors nous associer à d’autres qui savent faire ce que nous ne savons pas faire, plutôt que de nous improviser experts en ceci ou cela. C’est pour cette raison la démarche partenariale est inséparable de notre mode de développement, et que la même personne est chargée de la prospective et des partenariats.

Alors pourquoi, tu me diras, placer un philosophe à cet endroit-là, le charger de ces affaires-là qui semblent bien éloignées de la pratique philosophique ? Pourquoi ne pas y mettre un business developer, par exemple, sans doute plus conscient des opportunités du marché ? Plusieurs éléments me viennent et je ne vais pas pouvoir parler de tout. Il me semble qu’un savoir-faire philosophique est de construire des positions, et que ce savoir-faire peut s’appliquer au positionnement d’une entreprise. Je m’explique. Admettons que le développement d’une entreprise est étroitement lié à son positionnement général, lequel est sous-tendu par différentes positions particulières. Le positionnement de bdc conseil est par exemple sous-tendu par des positions particulières relatives à la façon dont on comprend l’utilité publique, une certaine idée de la rigueur, notre responsabilité en tant que designers et communicants… Les positions particulières qui sous-tendent le positionnement général d’une entreprise ne sont pas toutes ou pas toujours clairement formulées. Elles ne sont pas évidentes, pas manifestes. Sous-tendre… si l’on tend l’oreille on entend d’ailleurs qu’elles sont en-dessous, en retrait donc.

Un bref détour par l’étymologie me paraît en l’occurrence éclairant. Le mot « position » vient du latin positio qui traduit le grec thesis : thèse. Une position qui sous-tend un positionnement, on peut l’appeler autrement une supposition (littéralement une sous-position). En grec, supposition se dit hupóthesis : hypothèse (hupó voulant dire « sous »). Je crois qu’on peut considérer les différentes positions qui sous-tendent le positionnement et par conséquent l’activité d’une entreprise comme ses hypothèses. Et précisément, la critique philosophique consiste à mettre à jour les hypothèses qui sous-tendent les thèses, autrement dit dans un langage issu non plus du grec mais du latin, à mettre à jour les suppositions qui sous-tendent et fondent les positions.

Un philosophe est formé à mettre à jour des suppositions et à élaborer des positions : des thèses. À ce titre, il est peut-être à sa manière disposé à contribuer à la construction du positionnement d’une entreprise, et au développement spécifique que ce positionnement appelle. Mais construire un positionnement d’entreprise, est-ce faire de la philosophie ou est-ce seulement mettre en œuvre une capacité développée par la pratique philosophique ? C’est une question compliquée.

Le philosophe, un communicant comme les autres ?

LPP : Quand on parle de philosophie en entreprise, la question du lien avec la communication revient souvent. Quelle différence fais-tu entre le travail d’un philosophe en entreprise et celui d’un communicant ?

A. P. : D’une certaine manière je crois que c’est une question qui hante la philosophie, peut-être depuis toujours. Je commence par les ressemblances qui font qu’il est tentant de placer un philosophe à un poste de communicant. Les philosophes lisent, écrivent, parlent, manient les mots. Ils sont en principe plutôt habiles en rhétorique, ce qui, assurément, sert en communication. À leur manière, ils ont parfois un certain sens de la formule. « Le cœur a ses raisons que la raison ignore. » Quel que soit le sens de cette phrase de Pascal, il faut reconnaître qu’elle sonne bien. Philosophie et communication mobilisent toutes deux des capacités rédactionnelles mais aussi d’analyse et de synthèse, d’argumentation, de planification, d’organisation…

Qui plus est, philosophes et communicants créent des concepts. J’entends encore l’indignation teintée de dédain de Deleuze, dans l’Abécédaire, concernant l’usage qui est fait du mot « concept » en communication : comparer un concept philosophique et le concept d’un paquet de nouilles… Fondé ou pas, ce rapprochement contribue sûrement au fait de les prendre l’un pour l’autre, le philosophe pour un communicant, le communicant pour un philosophe.

Je crois que l’enseignement philosophique développe en effet des capacités utiles à la communication, sans doute efficacement applicables à des problèmes de communication. Néanmoins, à mon avis la philosophie n’est pas réductible aux capacités qu’elle développe effectivement. De la même manière, la pratique du tennis développe une dextérité qui peut sans doute être mise au service d’autres activités, mais la dextérité n’est pas le tennis. Alors qu’est-ce que le tennis ? Qu’est-ce que la philosophie ? Qu’est-ce que la communication ? Qu’est-ce qui les distingue ? Encore une fois ma réponse ne saurait être que très partielle. Des éléments de réponses tout au plus. Je suis d’ailleurs ici bien embarrassé par la pluralité que j’essayais d’assumer au départ : s’il n’y a pas une philosophie, un philosophe type, comment je peux répondre ? Je vais devoir dire des généralités.

Il me semble qu’une différence importante réside dans le fait que les communicants emploient du langage tandis que les philosophes travaillent la langue, ce qu’ils ne sont pas les seuls à faire. Si cette proposition n’est pas immédiatement claire, c’est justement parce que les distinctions qui la structurent, entre emploi et travail, entre langage et langue, ne sont elles-mêmes pas évidentes. Elles ont demandé et demandent probablement encore un travail de la langue, notamment philosophique.

Pour les communicants, le langage est un moyen parmi d’autres (les visuels, de plus en plus aussi les sons et les odeurs, disons généralement les signes et les signaux) pour diffuser des messages dont les objectifs sont auparavant définis selon une commande liée à un problème rencontré par un tiers, et dont l’opération de communication est une solution. La communication emploie donc le langage, avec d’autres moyens, au service d’objectifs extérieurs au langage : minimiser la perception d’une nuisance liée à un chantier urbain, pour ce qui est d’un objectif récurrent des opérations de bdc conseil, l’agence dans laquelle je travaille.

Les philosophes quant à eux, généralement, travaillent la langue. Les problèmes qu’ils se posent sont internes à la langue. Ce sont des problèmes de qualifications, de définitions, de distinctions. Ils seront travaillés et le cas échéant résolus à même le langage, par le langage, par remise en question et déplacement des significations, par le jeu des signes. Les philosophes désordonnent sans arrêt la langue pour résister dynamiquement à l’ordre qui tend sans arrêt à s’y installer avec ses effets de pouvoir : « Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif (…). C’est à l’intérieure de la langue que la langue doit être combattue, dévoyée », disait encore Roland Barthes dans sa Leçon.

Poétique de la philosophie et poésie philosophique

LPP : Tu as consacré des travaux passés à la poésie. Peux-tu nous nous en toucher deux mots et nous éclairer sur ses liens avec la philosophie ?

A. P. : Il était bien question de poésie dans mon travail de fin d’étude. Pas seulement de poésie d’ailleurs, mais d’image à tous les sens du terme, à commencer par les « images parlées », comme dit Gaston Bachelard. Une longue tradition de pensée, encore vive de nos jours, s’est efforcé de faire le procès des images, de l’imaginaire et de l’imagination, cette « folle qui se plait à faire la folle », écrit Malebranche, « cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours », écrit aussi Pascal. La liste des chefs d’accusation portés par des philosophes serait longue… Si l’on admet que la philosophie commence avec Platon, le procès des images commence avec la philosophie, et dure depuis. Si tant d’efforts furent, et dans une certaine mesure continuent à être déployés pour circonscrire et en fin de compte réduire l’imagination, c’est peut-être parce qu’elle ne s’est jamais laissé faire. Personne n’en est venu à bout. On n’a su qu’en signaler les écueils, jamais prohiber l’imagination pour de bon, y compris au sein même du travail philosophique. Les textes de philosophes sont loin d’être exempts d’images. Elles s’y installent, s’y déploient, s’y développent, ici chez elles comme partout dans l’existence humaine. J’écris d’ailleurs ceci entrainé par l’image d’une demeure.

« Ce qu’on ne peut prohiber, il faut nécessairement le permettre, en dépit du dommage qui peut en résulter », écrit Spinoza. Je pousse souvent mentalement cette pensée un peu plus loin : ce qu’on ne peut prohiber, ce qu’on ne peut pas ne pas faire dirait Pierre-Damien Huyghe, philosophe, ami à qui je dois beaucoup, il faut nécessairement non seulement le permettre mais, sur un mode plus positif, le cultiver, le conduire à l’épanouissement. Mais cultiver ça ne veut pas dire laisser pousser n’importe comment. Pierre-Damien Huyghe n’aura cessé de revenir sur ce point. Cultiver implique de se soucier des poussées, de nourrir, éventuellement d’élaguer par endroit, de protéger les bourgeons, de récolter les fruits…
Bon nombre de philosophes ont délaissé la culture de l’imagination, laissant le champ libre. (Une image me guide à nouveau). Je suppose que c’est aussi parce que ce champ de la culture était particulièrement dégagé que d’autres s’y sont installé avec autant de force et, en un sens, de succès par rapport à leurs objectifs. Un vaste pan de la culture commune de nos jours, avec ses mises en scènes et ses récits en tout genre, des films aux scénographies des espaces commerciaux, est largement au service d’une industrie spécifique, que Marx appelait la grande industrie, moins soucieuse de ce qu’il convient de produire que de ce qui est facile à vendre. Ce qui est à craindre en l’occurrence, c’est la tendance qui, plutôt que de cultiver l’imagination, l’instruit en un sens dominé par l’économie, tendance qui, en ce sens, économise l’imagination quand on voudrait au contraire la voir se développer.

C’est à résister à cette tendance déjà bien installée que j’ai œuvré dans le petit travail que tu évoques. Mais tout compte fait, avec le recul, je ne crois pas m’y être pris comme il fallait. Alors j’espère que tu ne m’en voudras pas de ne pas entrer dans le détail de mon travail…

 

Une interview réalisée par :

Julien De Sanctis

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