« La philosophie est plus que jamais nécessaire » – Interview d’Eugénie Vegleris

« La philosophie est plus que jamais nécessaire » – Interview d’Eugénie Vegleris

Quels enjeux reposent derrière les entreprises et leurs mutations actuelles, et quelles sont les réponses que les philosophes peuvent y apporter ? Et, surtout, comment penser un accompagnement des individus, premiers à devoir affronter ces transformations profondes ?

La Pause Philo a eu le plaisir de rencontrer la consultante-philosophe Eugénie Vegleris, qui nous a exposé son parcours et sa vision de la philosophie appliquée au monde de l’entreprise. Auparavant enseignante agrégée en philosophie, elle a ouvert son cabinet de consultation philosophique il y a près de 20 ans et est une pionnière en la matière en France.

Face aux multiples mutations du monde du travail, le recours à la philosophe apparaît comme une voie alternative et libératrice pour les individus.

 

La Pause Philo : Pouvez-vous nous présenter votre parcours et ce qui vous a amenée à pratiquer la philosophie en dehors des cadres traditionnels ?

Eugénie Vegleris : Professeur de philo heureux grâce à la vivacité des élèves et la pertinence de leur impertinence, j’ai pourtant ressenti une forte lassitude au bout de 15 ans : les mêmes passages pédagogiquement obligés, la même classe d’âge, les mêmes programmes et une éducation nationale qui, indifférente au monde qui change, avait maintenu programmes et systèmes d’évaluation périmés. La lassitude devenant épuisement, j’ai choisi de quitter l’enseignement par la « force du désespoir » et j’ai pu le faire grâce à un travail psychologique sur moi-même. Ma conviction que philosopher est plus que jamais nécessaire m’a servi de boussole : sans la moindre idée préconçue, j’ai appris par hasard l’existence des Cabinets de Philosophie en Allemagne, au Canada et à Paris, où Marc Sautet avait, en parallèle, inventé la formule « café philo ». Réagissant au signifiant, je me suis organisée pour ouvrir ma propre officine et mon propre café, à Strasbourg, en 1993. Mes premières consultations m’ont déçue car elles attiraient ceux qui voulaient compléter ou terminer une psychanalyse et que, pour ma part, la philosophie a une fonction civilisatrice et que sa finalité n’est pas le bien-être individuel mais la liberté avec sa dimension sociale. Par la chance qui sourit à celui qui est porté par une conviction forte, j’ai rencontré Henri Lachmann, alors PDG de Steelcase, qui m’a proposé d’y faire un stage et m’a donné la pleine liberté d’explorer son entreprise. Cette expérience m’a ouvert les yeux. Des problèmes techniques advenaient, des projets étaient entravés, parce que les acteurs n’avaient pas pris la peine de clarifier le « quoi », le « en vue de quoi », s’étaient précipités sur le « comment » sans non plus questionner leurs interlocuteurs de peur de paraître ignorants. J’ai pensé alors que l’accompagnement philosophique des personnes qui travaillent en entreprise, tous niveaux et tous secteurs confondus, pouvait éveiller, éclairer, stimuler pour améliorer le passage à l’action.

Se défaire du pseudolangage importé dans les entreprises par les Cabinets de consulting, cesser de réclamer des « boîtes à outils » proposés par les Organismes de formation pour nommer les choses avec justesse et réfléchir sur la meilleure façon de cheminer fait la force – le pragmatisme supérieur – de l’approche philosophique.

 

« La finalité d’une consultation philosophique est que l’autre devienne plus libre. »

 

LPP : Comment se déroule une consultation philosophique individuelle ? En quoi le dialogue philosophique se distingue d’une consultation psychologique classique ?

E.V. : Pour avoir été moi-même en psychothérapie systémique et en psychanalyse et pour avoir fait des études de psychologie clinique, je sais qu’à la différence des psychologues le philosophe ne va pas fouiller dans le passé (à travers les associations libres) ni procéder à une manipulation comportementale stratégique. Il va porter l’attention du présent à l’avenir, il va se situer dans le « quoi ? » et dans le « en vue de quoi ? ». La finalité d’une consultation philosophique est que l’autre devienne plus libre. Par ailleurs, alors qu’en consultation psy se pose la question du « transfert », en philo elle ne se pose pas, car la relation entre le philosophe et son interlocuteur est toujours médiée par le langage (les définitions des mots) et les références opportunes aux grands penseurs.

La consultation philosophique n’est pas non plus du coaching, fondé sur le contrat tripartite avec l’employeur et la neutralité du coach, qui met entre parenthèses sa subjectivité. En philo, le client n’est jamais l’employeur mais l’interlocuteur, le but n’est pas d’améliorer un point mais de se mieux connaître pour ne pas subir les situations. D’autre part, le philosophe consultant ne se prive par de faire part de sa propre expérience, des difficultés existentielles rencontrées s’il peut par ce moyen éclairer son interlocuteur. Enfin, comme je ne suis pas coach –mais « philocoach » comme m’a nommée un directeur éclairé -, je demande la liberté d’échanger avec des interlocuteurs internes de mon client afin de mieux comprendre son environnement professionnel.

La consultation philosophique individuelle commence avec un dialogue désordonné où j’essaie, par des questions et des appels à la clarification, de saisir le « cœur » du besoin actuel sans oublier que l’individu est un tout et que toute demande est à inscrire dans un double contexte, celui d’une la personnalité singulière et celui d’une situation particulière. Le désordre n’est pas l’ennemi de la cohérence, au contraire, il ouvre les perspectives tout en indiquant sans pour autant disperser. Le besoin de mon interlocuteur et mon désir de le voir avancer en liberté tisse le fil conducteur. Entre les séances, je propose deux choses : une synthèse écrite de l’échange en demandant à mon client de la corriger et compléter (c’est un point d’étape et d’accord) et un exercice pratique (expérimentation d’un acte qu’il n’osait pas faire avant). À la fin d’une consultation philosophique, la personne a une vision plus claire de ce qu’elle est et de ce qu’elle veut et, à partir de là, évalue sa situation et choisit les changements qu’il veut/peut apporter ou choisit de changer de situation. Le cœur de la consultation philosophique est de soutenir l’autre pour faire le(s) choix qui sont en accord avec lui-même.

J’ai essayé de tout décrire dans mon livre La consultation philosophique.

 

« L’approche philosophique, en prenant les problèmes à leur racine, permet de trouver des solutions auxquelles on n’avait pas pensé »

 

LPP : Vous vous adressez particulièrement aux managers. Que peut apporter la philosophie au sein d’une entreprise lorsqu’il s’agit de diriger/animer une équipe ?

E.V. : Je m’adresse à tous les professionnels de l’entreprise, quel que soit leur secteur et leur niveau. Mais mon « commanditaire » est toujours un manager, voire un dirigeant, qui souhaite faire avancer grâce à l’accompagnement philo et non ornementer la « com » de ses discours. Philosopher aide le manager et le dirigeant à ne plus rester enfermé dans son équipe, sa spécialité, son secteur, son entreprise, et d’ouvrir la perspective sur le monde, inscrire son activité et les situations rencontrées dans notre monde en pleine mutation. Cela permet de décongestionner son attention, de sortir de son territoire pour se poser des questions sur l’essence de l’innovation, de la qualité, de sécurité, de la prise de risques… Par exemple, lorsque l’on parle en entreprise du monde d’aujourd’hui, de l’arrivée du numérique, des mails etc., a-t-on vraiment réfléchi sur la mutation de nos repères millénaires – notre rapport à l’espace, au temps, à l’autre, à l’outil ? Nous sommes en train de changer d’ère, de passer de l’âge de pierre à l’âge de fer. Réfléchir sur ces questions permet d’exercer autrement son métier, de recruter autrement. Par ailleurs, l’approche philosophique, en prenant les problèmes à leur racine, permet de trouver des solutions auxquelles on n’avait pas pensé.

Quand j’ai écrit Manager avec la philo en 2006, l’entreprise était très différente. Si bien que quand il m’a été demandé de rédiger une préface pour une deuxième édition, j’ai abandonné, persuadée qu’il fallait reprendre tout et écrire un autre livre. Un essai qui commencerait par l’analyse des facteurs pathogènes de ce qu’on appelle actuellement les maladies « psychosociales ». Il prendrait en compte l’opposition entre structure hiérarchisée de l’entreprise et monde plat des réseaux sociaux et décrirait la différence entre jeunes et seniors à partir de ce nouveau mode de relations. Il réfléchirait sur les problèmes posés par la dispersion des entreprises dans le monde entier, le chevauchement des fuseaux horaires, l’adoption d’un anglais sans finesse qui empêche de s’exprimer dans la langue de son aisance et, surtout, la multiplication des process. Avant, un directeur industriel n’avait pas à affronter, en plus des disparitions d’emplois en raison de la robotisation, la concurrence entre usines en France et usines en Pologne. Avant, on redoutait de se tromper mais on n’était pas pris dans l’injonction paradoxale : « innovez, prenez des risques, mais en toute sécurité ».

 

« Ce monde en pleine mutation a besoin des philosophes »

 

LPP : Pour conclure cet entretien, quel message auriez-vous à donner aux jeunes philosophes qui aimeraient se lancer dans la consultation philosophique en entreprise ?

E.V. : J’encourage toujours les jeunes philosophes ! Ce monde en pleine mutation a besoin des philosophes, non pas comme sujets sachants qui exposent narcissiquement leur culture mais comme sujets réfléchissants, qui viennent éclairer les autres en s’éclairant des autres, toujours dans une relation de réciprocité. La philosophie est plus que jamais nécessaire pour clarifier, conceptualiser, comprendre et agir, et a une mission civilisatrice. Dans un monde où les tâches d’exécution seront de plus en plus assumées par des robots et où il faudra inventer de nouvelles professions et de nouveaux modes de vivre, la réflexion philosophique, enrichie de toutes les créations et connaissances qui ouvrent l’esprit, est une source à la fois de stimulation et d’apaisement – elle est le viatique pour mener le voyage qui conduit l’humanité d’une ère à une autre.

 

Interview réalisée par :

Marianne Mercier

4 thoughts on “« La philosophie est plus que jamais nécessaire » – Interview d’Eugénie Vegleris

  1. Le monde de l’entreprise correspond au monde de la mondialisation. La philo ouvre ses espaces d’échanges entre altérités incarnées au sein de la cité et le projet actuel issu d’une prise de conscience collective est celui du bouleversement sociétal impliqué par l’abandon du respect de nos aînés! C’est notamment dans les EHPAD qu’on devrait s’interroger dans le but de revaloriser les actes de langage refoulés, de libérer ces espaces de silence, derniers refuges de dignité de ces “seniors” selon le vocable des DRH…

    1. Merci de nous faire partager les lumières de cette femme profondément humaniste et réelle actrice de changement ! Elle montre par le récit clair et humble de sa propre expérience que la philosophie constitue une aide réelle pour le monde d’aujourd’hui et ses habitants : nous, petits humains souvent perdus en chemin…
      Mais attention…l’intention philosophique conditionne aussi son résultat : une réelle ouverture au monde vers une transformation sociale ? ou une conformation à une logique commerciale vers toujours plus de profit?
      “Mon « commanditaire » est toujours un manager qui souhaite faire avancer grâce à l’accompagnement philo et non ornementer la « com » de ses discours. Philosopher aide le manager et le dirigeant à ne plus rester enfermé dans son équipe, sa spécialité, son secteur, son entreprise, et d’ouvrir la perspective sur le monde, inscrire son activité et les situations rencontrées dans notre monde en pleine mutation.”
      Bravo pour cet article !

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