Sacha Carlson « Si tout le monde n’a sans doute pas la vocation de dédier sa vie à la philosophie, tout le monde peut amorcer une réflexion philosophique authentique »

Sacha Carlson « Si tout le monde n’a sans doute pas la vocation de dédier sa vie à la philosophie, tout le monde peut amorcer une réflexion philosophique authentique »

Qu’entend-on par « coaching philosophique » ? Comment penser un accompagnement individuel utilisant une approche philosophique ? Comment se déroule concrètement une séance ?

Après un parcours pluridisciplinaire en musique, théâtre, et philosophie, Sacha Carlson décide de développer une activité d’accompagnement de particuliers et de groupes qu’il nomme coaching philosophique. Cette approche transdisciplinaire, reposant non seulement sur des techniques de coaching et de théâtre, mais aussi sur de l’analyse philosophique (conceptuelle et critique) et la lecture de texte de la tradition philosophique et littéraire, a suscité la curiosité de La Pause Philo.

UN ACCOMPAGNEMENT A LA PRATIQUE PHILOSOPHIQUE

La Pause Philo : Vous utilisez l’expression coaching philosophique pour décrire votre méthode d’accompagnement auprès de groupes et de personnes individuelles. Quelle est la dimension, ou l’apport, de la philosophie dans votre méthode d’accompagnement ?

Sacha Carlson : Il s’agit en premier lieu d’une invitation à penser par soi-même, de manière critique, en interrogeant résolument nos évidences, nos croyances et nos préjugés, jusqu’au vocabulaire que nous utilisons spontanément. Je n’aborde donc pas ici la philosophie comme une discipline universitaire ou érudite, basée sur des textes et des commentaires de textes. Pas besoin d’être féru de philosophie pour s’engager dans le travail qui est proposé : tout le monde peut s’y essayer sans formation préalable !

Il s’agit en fait d’apprendre à nous étonner devant ce qui semble aller de soi, pour en interroger les sous-entendus, pour en questionner la pertinence. En ce sens, il s’agit d’une démarche qui invite non seulement à penser, mais aussi à vivre autrement. C’est une manière de renouer avec la tradition antique, qui concevait la philosophie comme un mode de vie, qui implique une certaine pratique et ses « exercices spirituels » (je reprends cette expression à Pierre Hadot).

Le coaching philosophique consiste donc à accompagner cette aventure de philosophie pratique. D’où le terme « coaching », qui se rattache étymologiquement au terme français de « cocher », à savoir celui qui conduit des voyageurs d’un point à un autre. Mais la signification moderne du terme suggère en outre une dimension d’aide, d’encouragement et d’entraînement. Il s’agit donc d’accompagner des personnes ou des groupes dans ce travail de vie et de pensée, non pas abstraitement, mais à partir de problématiques ou de situations aussi précises que variées.

Il peut s’agir :

  • de la mise en place d’un projet (professionnel, personnel, intellectuel ou artistique) ;
  • de la résolution d’un problème persistant (problème relationnel, problème d’organisation) ;
  • du traitement d’une question ou d’un doute ;
  • de la traversée d’une situation difficile (rupture, perte d’une situation professionnelle ou d’une personne proche, un conflit, burnout) ;
  • de discernement (stratégique et/ou éthique) face à une décision à prendre, devant un choix à faire.

Face à ces situations, le travail de pensée doit d’abord nous permettre de prendre de la hauteur par rapport à ce que nous rencontrons et vivons. Ce faisant, cela nous invite aussi à répondre à l’exigence du principe delphique (« Connais-toi toi-même »), lorsque nous sommes poussés à reconnaître nos propres aveuglements, illusions ou dénis.

Mais l’analyse et la clarification des problématiques ne suffisent pas toujours pour résoudre nos difficultés. Nous trouvons ici la difficile articulation entre la pensée, la volonté et l’action. Penser et comprendre ne suffisent pas toujours ! Il peut m’arriver de dire : « Je sais mais je ne veux pas », ou encore : « Je veux mais je n’y arrive pas ».

Pour lever ces contradictions, il faut non seulement aborder et travailler les différentes inhibitions, peurs, et plus généralement ce que les Anciens (à commencer par les Stoïciens) nommaient les « passions », c’est-à-dire toutes ces tendances de l’âme qui surgissent et se déploient en nous, mais apparemment malgré nous. Mais il faut aussi toucher à la délicate question des conflits internes à la volonté : il arrive très souvent que lorsque nous clamons haut et fort vouloir quelque chose, une autre partie de nous-mêmes veuille autre chose d’incompatible, en neutralisant ainsi partiellement la force du vouloir.

C’est la raison principale pour laquelle de nombreux projets sont abandonnés en cours de route : c’est que la volonté n’a pas été suffisamment clarifiée, orientée et fortifiée. Personnellement, j’ai commencé à étudier ces questions dans ma pratique pédagogique et artistique : que faire lorsqu’un élève n’ose pas chanter de peur de chanter faux ? Comment accompagner un comédien qui se voit paralyser par la peur du trou de mémoire ? Comment aider un artiste en panne d’inspiration ? Ce sont donc le plus souvent des techniques artistiques et de créativité – rien de tel que de remettre un peu de jeu en plein milieu d’une séance de philosophie ! – que j’utilise en premier lieu pour accompagner mes clients dans cette démarche.

LA PHILOSOPHIE COMME QUETE DE SENS

LPP : Sur votre site vous mettez en avant la pluridisciplinarité de votre parcours et la transdisciplinarité de votre méthode de coaching. Est-ce que vos « coachés » manifestent, malgré la richesse de votre offre, un goût pour la philosophie quand vous commencez votre travail ? Si oui, quelles sont leurs attentes en matière de philosophie ?

S.C : L’attente de mes clients en matière de philosophie tient en premier lieu en ce qu’ils sont tous sensibles et interpellés, d’une manière ou d’une autre, par la question du sens. Et même s’ils viennent me voir dans l’optique de résoudre un problème concret, et parfois extrêmement pratique, ce n’est pas juste une technique d’action ou de transformation qu’ils cherchent, mais aussi une manière de prendre de la hauteur par rapport à leur situation (à leur problème ou à leur enjeu du moment), c’est-à-dire aussi à trouver davantage de profondeur dans leur pensée et leur action. De mon côté, j’insiste beaucoup sur ce qu’il ne faut pas avoir peur de la philosophie dans son aspect technique ou érudit pour engager un travail de réflexion philosophique pratique – certains mauvais souvenirs de terminale peuvent être parfois persistants… Si tout le monde n’a sans doute pas la vocation de dédier sa vie à la philosophie, tout le monde peut amorcer une réflexion philosophique authentique.

Cela dit, il arrive régulièrement que certaines personnes demandent ou apportent des éléments plus précis de la tradition philosophique. Ainsi, cet ingénieur qui lors d’une séance m’a récemment sorti ses notes de lecture de Hegel, alors que nous travaillions la question du désir. Je pourrais aussi évoquer ce patron d’une petite entreprise qui ne quittait plus son Spinoza, ou encore ce jeune pianiste qui s’était engagé dans la lecture des œuvres complètes d’Aristote… Dans ces cas-là, je propose bien sûr certaines clefs qui permettent de préciser et d’approfondir la lecture ; mais j’insiste surtout sur la nécessité de réeffectuer par eux-mêmes et pour leur propre compte les concepts et enchaînements de concepts extraits des textes pour les appliquer à des situations concrètes.

Cela donne souvent lieu à des discussions extrêmement stimulantes (pour eux comme pour moi), comme lorsque tel client entendait réfuter la thèse énoncée par Hegel dans le chapitre 4 de la Phénoménologie de l’esprit, selon laquelle le désir est toujours désir du désir de l’autre. Ou encore lorsqu’il s’agissait de comprendre la pertinence concrète et pratique de la critique spinoziste de la liberté humaine comme illusion qu’il convient dissiper par la connaissance des causes réelles de ce qui advient. Ou encore lorsque nous avons examiné avec certains élus politiques la pertinence des différentes formulations de l’impératif catégorique kantien pour guider la décision politique, à partir d’exemples tout à fait concrets de leur quotidien.

Cela étant, de manière générale, mes clients arrivent avec une problématique qu’il s’agit d’abord d’analyser et de clarifier, mais dont ils n’attendent pas forcément un traitement directement lié à la tradition textuelle de la philosophie. Le travail consiste essentiellement à éclairer la problématique pour y faire émerger une dimension de sens. À quoi il faut ajouter que le sens dont je parle ici ne se réduit pas à une pure « signification intellectuelle » : il englobe aussi, comme le terme français y invite, tout à la fois une direction (comme quand je parle du sens de la marche) et une capacité de sentir (comme l’on parle des cinq sens). Le travail consiste donc non seulement à analyser de manière critique une situation ou un problème, mais aussi à trouver une direction qui oriente nos projets et nos actions, et dans le même mouvement, à recouvrer notre capacité de sentir, c’est-à-dire d’accueillir tout ce que nous rencontrons. C’est que le sens n’apporte pas toujours immédiatement le bonheur, mais il apporte la sagesse et la vie, qui est une condition du bonheur durable.

LE COACHING PHILOSOPHIQUE EN PRATIQUE

LPP : Bien que votre site décrive assez bien votre intention de coach philosophe et vos champs d’intervention, il est difficile de se représenter comment s’organise un coaching philosophique : quel est votre rôle lors des séances, quelle est la responsabilité du « coaché » ou du groupe de personnes accompagné dans le dispositif,… ? Auriez-vous un cas ou des exemples de situation à nous présenter qui nous permettraient de mieux comprendre tout cela ?

S.C : Cela dépend évidemment du contexte et de la demande. Disons que dans le cadre d’un accompagnement individuel, les séances se déroulent tout d’abord sous la forme d’un dialogue de type « socratique » durant lesquelles il s’agit d’abord de clarifier la situation, c’est-à-dire aussi d’en visiter les angles morts, les points aveugles. Dans le cadre d’une formation en groupe, l’ensemble du processus est plus structuré pour permettre à chacun de trouver sa place dans le processus de travail.

Mais puisque vous me demandez des exemples, commençons par celui-là : Matthieu (je change bien sûr les noms), un jeune homme de 23 ans, ne savait pas s’il « devait continuer ses études d’ostéopathie ou bien partir dès à présent en Afrique pour s’engager dans la coopération au développement » : un doute qui avait fini par le paralyser complètement. Matthieu avait un discours prolixe – à peine ai-je pu en placer une pendant les 20 ou 30 premières minutes de la première séance ! – pour m’assurer que le choix le plus courageux et « éthique » (c’est son terme) serait de partir au plus vite pour suivre sa « vocation » ou son « destin » qu’il finirait par suivre tôt ou tard. Je lui ai ensuite demandé, lorsque j’ai réussi à reprendre la parole, pourquoi il venait me consulter, s’il était tellement certain de son choix – en ajoutant au passage que si son « destin » était bien de partir en Afrique, rien n’empêchait qu’il termine d’abord ses études. Une fois la brèche faite, nous avons repris son discours pour y interroger tout ce qu’il m’avait d’abord présenté comme étant allant de soi (à travers des formules comme : « c’est sûr », « on sait que », etc.), pour mettre en évidence toute une série de préjugés, de croyances, mais surtout, en dessous de cela, beaucoup de peurs qui influençaient son discours. Cela a été l’occasion d’interroger ensemble la notion de destin et de vocation, non seulement dans le dialogue, mais aussi à partir d’un travail de lecture de certains textes classiques (littéraires et philosophiques) et d’un travail d’écriture de sa part. Tout cela a finalement conduit Matthieu à travailler (à voir, à accepter et à traverser) les peurs que nos séances avaient mises en évidence : mais ce travail a convoqué des outils qui ne sont plus tout à fait de facture philosophique.

Prenons un autre exemple : un chef d’entreprise s’interrogeait sur les critères éthiques qui lui permettraient d’orienter ses décisions, tiraillé qu’il se disait entre l’exigence de rendement de sa société et son souci de « rester humain » cela même qu’il associait aussi à un désir d’être « juste », de « bien faire », etc. J’ai commencé par l’interroger sur toutes ces notions qu’il convoquait spontanément (justice, éthique, humanité ou humanisme, bien, etc.) pour tenter de clarifier sa question et sa demande. Nous en sommes progressivement venus à comprendre que la dimension éthique à laquelle il faisait appel ne désignait pas tant un état de chose ou de fait à constater, qu’une exigence à laquelle il convient de répondre dans un véritable processus de responsabilisation. Or comment répondre à cet appel ? Nos séances nous ont conduits à comprendre dans le vif de la discussion ce qu’en fait, toute une tradition (néo-)kantienne s’est employée à penser (alors même que mon client n’était pas vraiment désireux de multiplier les références à la tradition philosophique) : à savoir que si l’on peut établir un certain nombre de procédures formelles susceptibles de guider la réflexion dans sa tentative d’éclairer l’action, ces procédures a priori ne permettent pas en elles-mêmes de prendre une décision éthiquement fondée. C’est qu’il faut, en outre, mettre en jeu une « intuition éthique » qui dépend à chaque fois de la situation concrète et singulière à laquelle l’on est confronté : une intuition qui ne peut être que celle de quelqu’un, à savoir d’un sujet libre et responsable qui prend le risque de sa décision.

Je terminerai par un dernier exemple : celui d’un groupe de responsables d’une startup qui cherchaient à clarifier leur identité commerciale dans le cadre d’un projet d’agrandissement de leur entreprise sur un autre continent. Ils avaient tous un discours déjà bien huilé sur les axes et objectifs de leur groupe, si bien que la discussion, quoique structurée par une série d’exercices, finissait par tourner en rond. C’est pourquoi j’ai fini par provoquer un dépaysement assez radical, en les guidant dans une séance d’improvisation musicale (à partir de chant, de rythme, et même de trois claviers que j’avais apportés pour l’occasion), et basée sur certains termes clefs de leur entreprise (j’avais bien entendu vérifié qu’aucun des participants n’était musicien !). Cette expérience a provoqué tour à tour fous rires, moments de malaise ou de panique, inhibition, et finalement beaucoup de plaisir et de bonne humeur. Et c’est ce travail de jeu et de créativité qui a permis de faire la brèche dans leur discours, et qui a finalement fourni le matériau à partir duquel nous avons engagé une réflexion plus profonde sur leur identité de groupe.

Pour aller plus loin :

Le site de Sacha Carlson

Une interviewé réalisée par :

Ludovic Balent

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