Pierre Ferrere « Il n’est pas un champ de l’entreprise qui échappe au regard du philosophe, mais les deux ont besoin de faire connaissance »

Pierre Ferrere « Il n’est pas un champ de l’entreprise qui échappe au regard du philosophe, mais les deux ont besoin de faire connaissance »

 Comment penser un accompagnement philosophique des entreprises ? Des liens peuvent-ils être établis entre la pratique de la philosophie et le coaching ? Nous avons interrogé Pierre Ferrere afin d’en apprendre plus sur les moyens de faire se rencontrer ces différents univers.

Après une première partie de carrière dans des grands groupes internationaux comme Kering ou General Electric, Pierre Ferrere a co-créé avec Claire Couroyer une méthode d’accompagnement de dirigeants et d’entreprises alliant coaching et philosophie, Philo&Coaching. Cette méthode repose sur trois grands principes qui ne pouvaient qu’interpeller La Pause Philo : « Connais-toi toi-même », le dialogue socratique comme outil de management, et le questionnement éthique comme guide de l’action en entreprise.

Philosophie et entreprise, une rencontre possible

La Pause Philo : Votre parcours professionnel et votre méthode d’accompagnement de dirigeants et d’entreprises ont conduit la philosophie à rencontrer le monde de l’entreprise, et le monde l’entreprise à rencontrer la philosophie. Ce sont a priori deux mondes n’ayant aucun fondement culturel commun et aucune raison de se rencontrer. D’un côté la philosophie qui, si nous devons la caricaturer, s’intéresse aux grands principes et représentations (métaphysique, esthétique, éthique, etc.) qui sous-tendent le monde et son organisation ; et le monde de l’entreprise qui s’intéresse, si nous devons également le caricaturer, au retour sur investissement (efficacité et efficiences des dispositifs) et raisonne en termes d’objectifs. Malgré ces différences culturelles, quels sont les points de rencontre que vous parvenez à trouver entre ces deux univers ?

Pierre Ferrere : A y regarder rapidement, le monde de la philosophie serait celui de la réflexion à partir d’une observation critique, mais distanciée de soi, d’autrui et du monde, pour en dégager des modèles explicatifs à valeur de vérité. Le monde de l’entreprise serait, quant à lui, celui de l’action micro-économique à partir de processus et d’organisations maximisant leur utilité pour atteindre des objectifs fixés par avance par des actionnaires. Ce n’est pas faux, mais c’est un peu court.

C’est oublier que la philosophie naît avant tout comme pratique vivante avec l’objectif de mieux comprendre le monde pour y vivre pleinement sa vie dans une relation adéquate aux autres. La philosophie est certes une méthode d’analyse et de questionnement qui vise inlassablement au vrai, mais le philosophe est également celui qui veut connaître pour bien faire et bien agir.

L’entreprise n’est de son côté pas seulement le lieu du retour sur investissement. Elle occupe un espace et un temps importants de la vie, dans lesquels se jouent des rapports humains, s’effectuent des choix et s’affrontent des forces.

Si vous prenez les notions enseignées en Terminale dans le programme de philosophie, vous trouverez facilement leur correspondance en entreprise.

  • La notion de Sujet renvoie à la connaissance de soi, de ses compétences et de ses limites, à l’usage des toutes les ressources de son intelligence (raison, émotions et intuition), à la capacité à changer ses perceptions et ses représentations, au désir et à l’envie d’entreprendre.
  • La notion d’Autrui est, quant à elle, liée au management et au leadership, à la gestion des conflits, à la direction des équipes projets, à l’art du dialogue et à la communication d’une vision.
  • Les notions de Raison et de Réel font pour leur part écho à la capacité à conduire des interprétations, à l’usage de la démonstration, à l’établissement de la vérité d’une proposition ou du sens du projet d’entreprise.
  • La Politique, comme notion philosophique, renvoie pour sa part au problématiques relatives aux formes de la gouvernance, à la qualité de l’organisation, aux rapports entre autorité et pouvoir, à la transmission du pouvoir et au recours à la force.
  • La Morale trouve quant à elle des liens avec les réflexions relatives aux valeurs d’entreprise, à la gestion des dilemmes, à la justice sociale, à l’éthique de la décision, aux droits et devoirs.

En fait, il n’est pas un champ de l’entreprise qui échappe au regard du philosophe, mais les deux ont besoin de faire connaissance !

 

Quand la philosophie s’associe au coaching

LPP : Votre méthode d’accompagnement Philo&Coaching associe, comme son nom l’indique, philosophie et coaching. En quoi cette association distingue votre pratique de la seule pratique de la philosophie hors les murs ou du coaching ?

P. F. : La philosophie et le coaching sont deux arts du questionnement. Pour comprendre une situation, un conflit, un changement, une culture dans une entreprise, tout commence par des questions. La philosophie pose des questions, qui nous concernent tous, de manière universelle. Ces questions concernent tous les sujets qu’il est possible de rencontrer en entreprise, car il n’est pas une dimension de la réalité qui n’ait provoqué l’étonnement philosophique.

Par le questionnement philosophique il est possible, dans un premier temps, de créer de nouveaux regards sur ce qui paraissait familier ou évident. Cette première étape de notre accompagnement permet de faire émerger des pistes de compréhension de la situation initiale, des réactions et des étonnements. Cependant, ce point d’appui, cette première étape, n’est pas suffisante et doit être complétée.

C’est le questionnement conduit par le coaching qui va permettre d’approfondir et de personnaliser l’accompagnement en confrontant les personnes à leur propre discours grâce à l’utilisation de leurs mots clés. Cette seconde étape permet d’identifier ce qui mérite d’aller plus loin. Le coaching questionne les écarts entre l’existant et le désiré, pour que chacun s’immerge dans ses besoins fondamentaux, ses valeurs et ses priorités. Ainsi, il fait envisager l’action sous de nouveaux angles.

C’est dans ce double mouvement du questionnement que nous conduisons nos missions avec la conviction que la réponse – ou les réponses- se trouvent toujours au sein même de la personne, du groupe, de l’organisation qui ont été ainsi accompagnés.

Philo&Coaching est une manière de renouer avec l’art de la maïeutique, l’art d’accoucher les esprits pour les faire enfanter la vérité qu’ils portent en eux ; et d’aider à agir, à mettre en œuvre des actions concrètes, en retrouvant du sens dans un monde devenu très complexe.

 

La philosophie au service du coaching

LPP : Bien que votre méthode soit très clairement expliquée sur votre site, sauriez-vous nous expliquer comment votre posture philosophique vient compléter la pratique du coaching de votre associée, Claire Couroyer, lors de vos séances d’accompagnement individuel ou collectif ? Afin de nous aider à mieux appréhender cette complémentarité, comment définissez-vous votre rôle de philosophe lors de ces séances ?

P. F. : Notre objectif un peu obsessionnel est de lier Pensée et Action. Pour paraphraser Kant, des pensées sans actions sont vides, des actions sans pensées sont aveugles. Chacune de nos interventions vise à produire une réflexion qui a vocation à être mise en œuvre.

Concrètement, une session est constituée d’un module dédié à un thème choisi. Par exemple : « Construire son propre chemin », « S’affranchir des conditionnements » ou encore « Accéder aux autres ».

Pour chaque module, c’est la philosophie qui ouvre le bal pour proposer des points de vue, souvent différents et antagonistes, sur le thème choisi. Cette proposition n’est pas un cours, mais une invitation faite aux participants de la session à s’étonner, réagir voire contredire. C’est un dialogue et c’est le premier questionnement décrit précédemment. Il s’agit de philosophie pratique ou de pratique de la philosophie.

Sur le socle des interrogations créées et des réactions observées, le coaching va ensuite interpeller chaque participant et l’aider à identifier et à traduire pour lui-même, les ressources à mobiliser pour entreprendre l’action de transformation. La systémie est l’une des techniques utilisées par le Coaching, pour permettre au participant de se regarder comme un système à part entière, capable d’influence sur les autres systèmes en place. C’est que les Anglo-saxons appellent « l’Empowerment » : donner à l’autre la puissance d’agir.

C’est là le double mouvement du questionnement que nous conduisons toujours en binôme.

Voici quelques exemples des liaisons Pensée/Action que nous cherchons à produire lors de nos interventions :

  • Mettre en perspective les enjeux d’une organisation au regard des mutations sociétales, pour déterminer les moyens de réduire les écarts,
  • Conduire les transformations en définissant une stratégie collective qui fait sens,
  • Transmettre une vision claire pour construire des dynamiques collectives de coopération,
  • Créer des conditions favorables à la coopération et à l’expression des talents collectifs de façon durable.

Philo&Coaching est comme un fluide qui vient se diffuser dans les rouages existants d’une organisation, d’un collectif en considération de leurs enjeux, pour les aider à mieux fonctionner.

 

Une interview réalisée par :

Ludovic Balent

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