Jean Mathy – « Le 21e siècle va être le grand siècle philosophique »

Jean Mathy – « Le 21e siècle va être le grand siècle philosophique »

Quelle place peut prendre un philosophie intervenant au sein d’une organisation ? Comment permettre à cette organisation de s’approprier pleinement la réflexion philosophique ?

Jean Mathy, le co-dirigeant de l’agence Noetic Bees, nous présente son parcours entrepreneurial et sa vision de la philosophie pratique. Créée en 2013, Noetic Bees est l’une des agences pionnière en matière de conseil philosophique auprès des organisations en France et est spécialisée dans l’accompagnement des dynamiques de changement.

De la philosophie à l’entrepreneuriat

La Pause Philo : Pour commencer, pouvez-vous nous présenter votre parcours ? Qu’est-ce qui vous a mené à vous lancer dans une aventure entrepreneuriale en tant que philosophe ?

Jean Mathy : Je n’ai vraiment pas choisi d’être entrepreneur ! Je travaillais à l’origine à l’éducation nationale, et c’est de fil en aiguille que j’en suis venu à créer une société.

Déjà lorsque j’étais en Master, qui était pourtant un Master traditionnel d’histoire de la philosophie, j’avais la question du soin au coeur de mes interrogations. C’est un milieu où on a beaucoup recours à la psychanalyse et aux thérapies cognitives et comportementales (TCC) : or, la philosophie est à l’origine des deux disciplines, il me paraissait donc tout naturel que la philosophie contemporaine réinvestisse cette question, notamment par le biais de la phénoménologie psychiatrique.

J’ai eu un grand choc en découvrant Paul Ricoeur, en particulier concernant sa réflexion sur comment devenir un véritable sujet : il explique qu’il faut passer par la psychanalyse pour devenir un vrai sujet, mais qu’il faut également y ajouter quelque chose de l’ordre la philosophie pratique. C’est à partir de cette question que j’ai eu l’envie de trouver un terrain d’expérimentation.

« J’ai mené des entretiens thérapeutiques par le prisme de tout ce que nous offre la philosophie en termes d’histoire, de textes, de médiation. »

J’ai alors envoyé un mail au docteur Jean-Claude Marian, PDG du Groupe Orpéa, en lui exposant mon idée de faire de la philosophie pratique pour le soin. Il m’a répondu dans la nuit, en me disant qu’il trouvait ce projet très intéressant, et m’a mis en lien directement avec le patron de la psychiatrie du groupe, le docteur Patrick Lemoine à l’époque. J’ai donc pu emprunter la grande porte d’entrée de la psychiatrie ! J’ai mené des entretiens thérapeutiques par le prisme de tout ce que nous offre la philosophie en termes d’histoire, de textes, de médiation. A l’époque j’étais professeur vacataire à l’éducation nationale, je faisais cette mission pour le plaisir !

Après quatre séances gratuites le groupe, qui me pensait consultant, me commande une année de formation pour leurs équipes, pour leur permettre d’intégrer la pratique de la philosophie en tant qu’approche thérapeutique supplémentaire. L’ironie de l’histoire, c’est que je ne signe pas ce contrat, mais qu’entre temps pour réaliser la transaction j’ai créé une société et je suis allé chercher une associée. Finalement, avec l’envie qui est née de ce projet, nous avons décidé de continuer d’avancer et d’expérimenter. Grâce à cette expérience réussie au groupe Orpéa, j’étais convaincu que la philosophie avait un rôle à jouer dans les organisations. J’ai donc appris à démarcher, à faire du commercial, j’ai pris un parrain dans un dispositif d’entrepreneuriat à Lyon, et tout cela m’a fait devenir un très jeune chef d’entreprise.

« Là où le marché parle de « conduire le changement », nous parlons d’accompagner les métamorphoses, ou de créer des épochès collectives. »

Avec mon associée, comme nous connaissions déjà très bien la psychiatrie, nous sommes allés vers d’autres institutions de soin et des hôpitaux. Notre approche concernant le soin les intéressait, mais leurs préoccupations principales concernaient la modernisation de leurs organisations, alors en plein développement et changement. Face à ces bouleversements et au mal-être que cela générait, on nous a alors proposé la commande de rêve : comment penser ensemble ?

Nous avons avancé sur ces questions en même temps que notre client, et c’est un esprit que nous avons gardé dans notre démarche actuelle. Là où le marché parle de « conduire le changement », nous parlons d’accompagner les métamorphoses, ou de créer des épochès collectives. Nous revenons alors à la racine de la philosophie, le fait de prendre soin. Souvent, on considère la philosophie comme étant la recherche de la sagesse, mais je crois que le vrai sujet de la philosophie est de lutter contre déni. Si philosophos renvoie au désir du savoir, alors ne pas savoir c’est être dans le déni. Nous permettons aux organisations que l’on accompagne de sortir du déni des problèmes qu’elles rencontrent, et de voir dans leurs histoires ce qui leur permet d’intégrer ces problèmes, et d’exister en tant que collectif.

 

Vers une pollinisation du monde

LPP : D’où vient le nom « Noetic Bees » ?

J. M. : En plus de Ricoeur, j’ai été beaucoup influencé par Bernard Stiegler, et c’est de lui que nous avons tiré ce nom. Si j’ai un message à faire passer aux jeunes philosophes, c’est de courir acheter Stiegler ! Derrière les abeilles noétiques, il y a d’abord un combat politique, en tant qu’engagement dans l’existence et dans le vivre ensemble. Tout le monde a un potentiel philosophique et nous voulons polliniser le monde de controverses et de dialogues, plutôt que de débats et d’affrontements. Nous pensons que le 21e siècle va être le grand siècle philosophique et que la philosophie va devoir jouer le rôle des religions, en tant que manière d’être ensemble dans le monde et de remise de l’espérance au coeur de la cité. Philosopher, c’est non seulement se mettre en marche avec nos idées, mais c’est aussi un signe d’espérance et de respect dans la manière que l’on a de se parler philosophiquement, et de s’écouter dans une saine conflictualité.

 

La pratique de la philosophie, un artisanat

LPP : Le conseil philosophique pour les organisations est en plein développement actuellement : en quoi la philosophie est un moyen privilégié d’accompagner une organisation ? Quelle est sa spécificité par rapport à d’autres modes de conseil ?

J.M. : Philosopher est à la fois un acte psychique, social et technique, ce que les autres disciplines ne proposent pas forcément, et il faut être dans les trois en mêmes temps sous peine de ne pas faire de la philosophie. Pour simplifier, si on est uniquement dans une approche psychique, alors ce que l’on fait relève de la psychologie ; si on est dans le social, alors c’est de la sociologie ; enfin, si on est dans le technique, on créé des process dans lesquels on s’enferme.

« Lorsque l’on intervient en tant que philosophe, on pense avec notre client et on construit le modèle théorique avec lui. »

La philosophie ne produit que de la pensée ; penser consiste à se dés-automatiser pour se faire ré-automatiser. Par rapport aux autres sciences, lorsque l’on intervient en tant que philosophe, on pense avec notre client et on construit le modèle théorique avec lui ; il ne s’agit pas d’un modèle visant à lui dire la vérité, mais d’un modèle lui permettant de se dés-automatiser. Il s’agit presque d’artisanat. Quand bien même le résultat final ne fait que reprendre des choses que d’autres sciences auraient pu dire, ce qui est important est d’être avec le client et de vivre sincèrement les choses à ses côtés, c’est à la fois la valeur ajoutée de la philosophie et sa spécificité. C’est très une approche finalement très socratique, qui renvoie à l’origine de la philosophie. Nous avons de très fortes relations avec nos clients et nous sommes très impliqués à leurs côtés. Le versant négatif est que cela a des coûts psychiquement en tant qu’intervenants, car on ne peut pas arriver avec des modèles préconçus. Pour faire ce métier, il faut être prêt à se transformer pour comprendre ce qui n’est pas nous.

 

Inviter à philosopher

LPP : Noetic Bees mobilise de nombreuses autres disciplines aux côtés de la philosophie : psychosociologie, neurosciences, psychiatrie, mais aussi des approches dites « créatives ». En quoi ces disciplines peuvent se compléter ? Quelle est la place de la philosophie dans cet écosystème interdisciplinaire ?

J. M. : La philosophie est la colonne vertébrale ! Notre seule exigence avec nos collègues d’autres disciplines est qu’ils soient aussi philosophes, c’est-à-dire qu’ils pensent avec les clients, à leurs côtés. Nous sommes pour une philosophie intégrative et nous invitons des anthropologues, des psychosociologues et mêmes des psychanalystes avec grand plaisir à travailler avec nous. Il faut penser avec les autres sciences. D’ailleurs, le nom de l’entreprise et notre signature ne comportent pas le mot philosophie : c’est un paradoxe que nous assumons depuis le début, pour nous philosopher est plus important que la philosophie.

« Croire que l’on peut tout régler en changeant les croyances et les représentations chez les individus et les groupes est l’un des pièges dans lesquels les philosophes peuvent tomber. »

Notre grand enjeu en ce moment est de « re-corporéiser » toutes nos interventions, de ne pas oublier le corps ! Croire que l’on peut tout régler en changeant les croyances et les représentations chez les individus et les groupes est l’un des pièges dans lesquels les philosophes peuvent tomber. Un intervenant digne de ce nom a compris que ce travail sur les représentations ne suffit pas, qu’il y a d’autres enjeux. Nous avons donc intégré des créatifs à nos équipes, en complément à des approches relevant des neurosciences, pour créer des dispositifs ludo-éducatifs et re-sensibiliser nos questions.

Concrètement, ça peut passer par du jeu. Par exemple, pour s’interroger sur le leadership et travailler cette question, on peut chanter de manière nietzschéenne ! Nous avons également créé un jeu de cartes, où nous avons inscrit des pensées formulées par des philosophes et autour desquelles nous invitons les gens à faire des batailles d’idées, en trouvant des objections à ce qu’on pu dire ces philosophes. Grâce au jeu de cartes, les gens peuvent ressentir de la « rétention tertiaire » : les cartes en tant qu’objets cristallisent la mémoire des individus, d’une façon qui est palpable.

J’aimerai vraiment pouvoir dialoguer et débattre avec d’autres collègues sur la question de ces écueils et de comment les éviter ! J’appelle d’ailleurs les autres praticiens et les jeunes philosophes à nous contacter pour partager, car je pense qu’on ne peut grandir qu’à plusieurs. Nous allons aussi aller vers eux, puisque nous allons lancer les Assises des philosophes praticiens, une journée complète à échanger sur le travail qui nous attend en tant que philosophes. Car même si les machines s’apprêtent à remplacer les travailleurs, penser ça ne s’arrêtera jamais, même et surtout si nous sommes appelés à penser avec elles !

 

Pour en savoir plus :

Le site de l’agence Noetic Bees

 

Interview réalisée par :

Marianne Mercier

One thought on “Jean Mathy – « Le 21e siècle va être le grand siècle philosophique »

  1. Comment devenir une belle personne ?
    Cette question me tient à cœur et me paraît quasiment impossible cependant je ne baisse pas les bras et je me nourrit de votre réflexion pour continuer à avancer. Votre article me fait du bien et encourage ma réflexion .
    Merci

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