Retour vers le Futur – Éduquer à l’écologie

A l’occasion de l’appel à contribution de La Pause Philo, je me suis penchée sur un texte que j’avais produit pour le Colloque International BioEd 2008 en juin de la même année, qui avait eu lieu à l’Université de Bourgogne. Intitulé « Développement Durable, Ethique et Éducation à l’horizon 2020 : quels défis pour la biologie ? » (UNESCO, IUBS, CIMEOS), ce colloque avait pour objectif de remettre en perspective les 30 dernières années écoulées en matière de savoirs scientifiques et biologiques et d’alerter sur la nécessité de mettre au cœur de la démarche de développement durable, le citoyen et le futur souhaitable sur les questions d’éducation et de politique publique. Nous sommes désormais en 2023, 15 ans ont passé. Y-a-t-il eu des recommandations qui ont été mises en place depuis ? Des choses ont-elles changé en matière de Bio Education ? Des éléments de mon texte sont-ils désormais obsolètes ? Vous allez pouvoir lire ici les parties les plus importantes de mon discours et ainsi vous faire une idée. J’en terminerai par une mise en perspective des paradoxes civilisationnels auxquels désormais nous sommes confrontés en 2023.

Lost in Translation

Parler de bio éducation à l’horizon 2020 c’est parler d’environnement et de projets d’éducation. C’est également parler de bioéthique et de programmes d’enseignement.

Le but de cet exposé est de cerner la nature de la question qui se pose à nous, d’explorer les traductions possibles de ce que nous « entendons » par « développement durable ».

Réfléchir à une ontologie dans cet enseignement inter-disciplinaire c’est mettre en place un changement de point de vue sur notre civilisation et sur les savoirs que nous voulons dispenser.

Nous tenterons de suggérer des pistes de travail au travers de l’étude des concepts mis en exergue. Loin de répondre aux questions, la philosophie peut baliser un chemin à suivre.

« Il faut se rendre maître et possesseur de la nature » disait Descartes (Discours de la méthode, VI). Cette phrase propose l’idée que la nature est maîtrisable et que nous pouvons la dominer comme objet technique afin de mieux vivre. Cela suppose que nous connaissions ses lois.

Dans un souci de domination et de possession, l’homme a pu penser qu’il pouvait changer ces lois, les contourner, s’en rendre ainsi maître. En agissant ainsi, il s’est extrait de cette nature parce qu’il se pensait différent d’elle. La conception cartésienne de la nature, compréhensible en son temps, influence toujours les esprits, mais la philosophie a su intégrer dans son programme d’enseignement l’explication de cette pensée et les paradoxes qu’elle soulève. Il n’y a pas une cause au problème environnemental que nous traversons, mais plusieurs causes possibles.

Il est clair que l’on ne peut imputer à Descartes la situation que nous connaissons aujourd’hui. Le XVIIème siècle est celui des grands bâtisseurs et de cette volonté de faire de cette nature un outil de magnificence. De la contrôler pour mieux vivre avec elle. Il n’est donc pas question de « trouver le coupable », mais d’expliquer cette notion de durabilité et d’évoquer cette problématique qu’est l’enseignement d’aujourd’hui.

Nature de la question

La philosophie est une science humaine et tout comme les sciences exactes, elle base ses réflexions et son savoir sur le général et le particulier, la théorie et la pratique, la logique et l’intuition, le raisonnement et l’aléatoire. Elle est Science parce qu’elle est Savoir, elle est Savoir parce qu’elle est à la recherche de Sens : celui de la direction et de la signification. Le rôle de la philosophie dans un contexte d’éducation, d’environnement et d’éthique est celui que lui confère son analyse, issue du pluridisciplinaire, qui doit être la sienne en ce XXIème siècle. Le philosophe doit se joindre, en tant que pédagogue, aux discussions engendrées par des problèmes de sociétés tels que ceux engagés par les questions de bioéthique générale, car l’éthique est un des fondamentaux de la structure générale de la recherche en philosophie. Quel rôle la philosophie peut-elle jouer dans un enseignement scientifique ? Comment la philosophie peut-elle expliquer la notion de « développement durable » ? Quels sont les domaines qui entourent la bioéthique et son enseignement ? Comment organiser un enseignement et une pédagogie pluridisciplinaire sans soulever les antagonismes ? Quels enseignements mettre en place pour quels élèves ? Les enjeux ont changé, les élèves ont changé, l’enseignement doit changer mais dans quelles mesures ?

Il est impératif de construire une nouvelle façon d’enseigner les sciences au-delà de toutes sections et de mettre en place une interdisciplinarité qui sera sans nul doute l’avenir de tout système éducatif.

Quel rôle la philosophie peut-elle jouer au cœur de ce débat, au cœur de cet enseignement ? L’enseignement des notions et concepts tels que l’existence, la nature, la culture, la technique, la connaissance du vivant, la constitution d’une science de l’homme, la formation des concepts scientifiques, la théorie et l’expérience sont autant de pistes de travail que donne le programme de philosophie chaque année aux élèves de terminales. Donner la possibilité à la philosophie de s’intégrer dans les écoles primaires et les collèges, à l’instar du Projet de Philosophie dans les écoles de l’Association Canadienne de Philosophie, engagerait l’éveil critique et l’analyse d’un monde souvent catégorisé, hiérarchisé, séparé en plusieurs groupes d’existences : l’homme, l’animal, la nature dans toute sa diversité.

Il n’est pas question, bien entendu, de procéder de la même façon avec des élèves de primaire qu’avec des élèves de terminale, mais la discussion doit être le départ de réflexions partagées visant à remettre en perspective que l’homme n’est pas en dehors de cette nature, mais qu’il en fait partie. Cette dernière phrase peut sembler évidente pour des adultes, mais elle ne l’est pas pour des enfants.  Ils n’ont pas toujours conscience que l’Homme est « un animal comme les autres ». Ils ont conscience d’une supériorité de l’Homo Faber (concept que Bergson explique dans La pensée et le mouvant) de sa possibilité de défier les lois de la nature et, paradoxalement, ils ne pensent pas que cet Homme puisse s’inclure dans le même groupe que cette dernière.

La pensée cartésienne, loin de s’effacer dans le temps, est toujours ancrée dans un inconscient collectif dérangeant qui nous incite à penser que nous serons toujours aptes à faire face à cette force qu’est la nature.

Afin de rendre raisonnable cet inconscient collectif, Il est important de « traduire » cette notion de « développement durable » et de donner aux élèves une partie importante de l’organisation des engagements au sein même des établissements scolaires : dans un premier temps, la philosophie peut donner du Sens là où la signification est hasardeuse. Elle peut expliquer cette notion en faisant une « traduction » des termes engagés, une étude analytique des concepts.

Dans un second temps, une organisation nouvelle doit inclure les élèves dans cette perspective de travail et de réflexion tout au long de l’année scolaire. Des manifestations ponctuelles ont lieu partout en France (notamment, une semaine de l’environnement et du développement durable est organisée chaque année dans les établissements scolaires), mais elles ne les engagent pas dans une perspective de « durée ». Ces manifestations bien que nécessaires et positives n’incluent pas l’enfant au cœur de l’administration des établissements dans ce projet. Leur implication dans une éthique environnementale passe par l’application au quotidien de certaines règles de recyclage et de respect de la nature.

Existence de la traduction

Une démarche analytique nous incite à penser qu’une traduction des termes invitera l’élève à conceptualiser ce dont on parle pour mieux s’approprier ce dont il est question. En comprenant le mécanisme des concepts il est possible d’améliorer la compréhension des enjeux.

Le « développement » fait appel à la notion de « progrès », mais également à la notion d’extension. L’homme veut développer son oikos, son habitat, au travers des critères économiques et sociaux. Mais un problème se pose lorsque nous relions les termes « développement » et « durable », notion hermétique et trop souvent confondue avec l’écologie.

La philosophie peut traduire cette notion de développement durable et l’inclure dans une perspective de bio éducation. Cette traduction peut se faire en adoptant un point de vue analytique.

Le développement ne peut se faire que par l’utilisation de l’« habitat » dans lequel l’Homme se trouve. En ne considérant pas son oikos dans une perspective de durée, l’Homme s’est détaché de sa propre finitude. Il a considéré la nature comme un moyen et non comme une fin. En niant cet impératif catégorique, il a transformé sa propre durée en finitude.

Cette notion de « développement durable » – qui se trouve être au départ la notion de « développement soutenable » – nous incite à penser que cette « durabilité » n’est présente que pour souligner notre propre finitude. En effet, la question est de savoir si ce « développement » se fera avec ou sans nous. Avec notre civilisation, ou sans elle. Cette « durabilité » nous inquiète parce que notre égocentrisme nous a rendu aveugle à notre propre fin. La durée dont il est question est la nôtre. Tant qu’elle ne nous atteignait pas, la « prise » de conscience ne se faisait pas. En intégrant cette notion de durabilité, en prenant conscience de cette dernière, nous avons retrouvé notre oikos et l’aspect « insoutenable » de notre progrès industriel.

Nous avons reconnu la nature comme une fin et l’impossibilité « durable » de la considérer comme un moyen. Nous avons reconnu l’incompatibilité qui existe entre notre développement et les ressources naturelles. Il est désormais important de ne plus théoriser mais d’agir.

L’une de ces actions est celle de mettre en place une bioéthique au cœur de l’enseignement.

Afin de réussir un enseignement cohérent de la bioéthique il faut un changement de notre conception du monde, une nouvelle épistémologie dans laquelle serait inclue la notion de Devoir envers notre oikos.

Loin des clivages sociaux-culturels, l’éthique tente d’établir une universalité dans ses critères. Ainsi, la morale se rapproche de la notion de devoir alors que l’éthique se rapproche des désirs raisonnables en vue de leurs applications dans l’universel.

Cette notion particulière est indissociable de la philosophie car c’est la sagesse qui en est le berceau.

Les domaines qui entourent cette éthique sont nombreux. Au-delà de la philosophie elle-même il faut inclure le domaine de la politique c’est-à-dire cette notion presque oubliée dont le centre est la cité (et ses citoyens), son milieu « naturel », l’oikos. La politique, au sens noble du terme, permet à l’action de se faire jour et permet également une implication de l’Homme pour sa cité, son environnement. L’intention politique est au centre d’une volonté qui se veut active et durable.

Valeur Ontologique – L’étude du discours

La bioéthique, dont on connaît les préoccupations sur le sujet de la génétique, est également le domaine dans lequel s’intègre le développement durable et l’environnement. Cette bioéthique est le centre des actions sur la biodiversité et l’étude sur l’impact de notre développement sur cette dernière. De cette bioéthique dépendent les futures actions et les futures relations entre l’Homme et la nature. Elle est une éco-logie raisonnable, une « éthique » déontologique, une réflexion sur le rapport étroit qui existe entre une éthique qui veut tendre vers l’universelle et le devoir que nous avons envers notre milieu.

La bioéthique mélange donc deux termes qui sont aussi deux disciplines enseignées : les sciences de la nature et la philosophie. Aussi étrange que cela puisse être, l’expérience nous montre que les relations entre ces deux matières ne se font quasiment pas sur le terrain. En d’autres termes, il existe une amitié certaine entre les enseignants et un intérêt certain et réciproque entre leurs matières respectives, mais le lien entre les sujets enseignés ne se fait pas. Il est donc souhaitable que sciences de la nature et sciences humaines forgent des projets pédagogiques communs. C’est dans la continuité et l’éveil des consciences que le développement durable se fera jour. C’est également dans une réflexion conjointe, des travaux de recherches menés entre SHS (Sciences Humaines et Sociales) et SVT (Sciences de la Vie et de la Terre) qu’un projet d’enseignement verra le jour.

Pour reprendre les termes aristotéliciens, il faut une physique et une méta-physique.

La mise en place d’unités de science de l’éducation, d’épistémologie et de didactique des enseignements semblent être un des moyens de se fonder sur une interdisciplinarité des savoirs dans les établissements scolaires. Les relations entre les niveaux d’enseignements en vue d’une concertation sont nécessaires.

Le développement durable, l’écologie, la bioéthique sont des sujets qui méritent, pour l’avenir, d’être intégrés aux cursus scolaires tant dans les programmes qu’à l’intérieur même des structures et des établissements.

Les élèves, quels que soient leurs niveaux scolaires, ont un désir d’implication dans la vie des établissements qu’ils fréquentent. De la sollicitation des nouvelles technologies naissent de nouvelles générations. L’afflux d’informations montre qu’ils désirent savoir sans pour autant comprendre les enjeux à venir.

C’est la différence qui existe entre « avoir conscience » et « prendre conscience ». Ils ont conscience de l’importance de la préservation de la nature, mais ne « prennent pas conscience » de l’importance de la durée. Afin de faire la jonction entre l’avoir conscience et la prise de conscience il faut responsabiliser les élèves dans les activités. Il semble impératif de les intégrer aux projets d’enseignements. Ils se penseront comme faisant partie de cette nature, de cet habitat en étant « acteurs » plutôt que simples participants. Cela permettra de mettre en exergue les relations qui existent entre théories et pratiques.

En libérant la parole de l’élève, en le considérant comme un individu, en lui octroyant une certaine autonomie, notre civilisation a fait le pari d’une jeunesse plus concernée par les sujets de société, d’une jeunesse prenant conscience petit à petit de sa citoyenneté. L’enseignement, lui, n’a que très peu changé. Il doit intégrer l’idée qu’il s’agit là d’un enjeu de civilisation et non plus simplement d’une transmission des savoirs. La « politique de civilisation », termes désormais à la mode et emprunté à Edgar Morin (Auteur notamment de La Méthode, Ouvrage publié en 6 volumes aux Ed. Du Seuil (1977-1991)), doit mettre en avant cette interdisciplinarité dont nous parlions, mais également avoir comme point de départ l’Ecole, lieu de l’éveil des consciences.

Au-delà des impératifs catégoriques, les impératifs de nécessité(s) que nous avons évoqués tout au long de cet exposé, peuvent être les points de départs, de changements. Ils seront la mise en œuvre de liens entre physique et méta-physique, théorie et pratique, épistémologie et didactique.

La bioéducation à l’horizon 2020 doit être interdisciplinaire afin qu’elle puisse faire naître une nouvelle éthique de civilisation – au-delà d’une politique de civilisation.

S’il fallait conclure… en 2023

Force est de constater que le présent révèle notre paradoxe civilisationnel. « Le monde d’après » promis et souhaité par le plus grand nombre à la suite de la pandémie de COVID 19 n’aura pas tenu ses promesses. Les politiques publiques en matière de Bio Education n’ont pas été majeures. La technologie numérique fait désormais partie du paysage de tous les élèves dans leur quotidien. L’Oikos n’est plus en danger, il est à l’agonie comme l’explique Aurore Stéphant dans sa démonstration magistrale « Exploitation minière et croissance verte, ruée minière au XXIème siècle » (USI) en 2022. Les ateliers liés à l’écologie, au développement durable se multiplient mais ne touchent qu’une petite partie de la population. Des Campus naissent et font la part belle à la transition mais ils se basent sur des stages de sensibilisation, du bénévolat, fonctionnent sur des dons. Le « Bio », le greenwashing envahissent les rayons des supermarchés, les entreprises misent sur la consommation de masse et cette « colorisation verte » de leurs produits. Des produits écologiquement responsables restent malheureusement inaccessibles en temps de crise économique et d’inflation. Le manque d’eau fait reverdir les processions religieuses d’un temps où les croyances valaient plus que la science.

L’écophilosophie permettrait peut-être de penser l’Agir, la volonté et la responsabilité des citoyens et celles de la Politique dans la Cité, ceci afin de redéfinir la direction et la signification de ce qui aurait dû être fait il y a 15 ans déjà, à défaut de l’avoir fait lors des dernières cinquante années écoulées. Est-il encore permis d’être optimiste ? Espérons que le futur soit le meilleur des mondes possibles, avec opiniâtreté et détermination.

 

 

Un article par Sophie Sendra Toutes ses publications

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