Interview David Médioni - Eloge de la Séduction

Sur les ailes du désir – Interview de David Médioni

Faire parler des penseurs d’une autre époque sur les questions actuelles est sans doute un rêve que nous avons fait, un jour, toutes et tous. David Médioni nous en propose un dans son Eloge de la Séduction. L’auteur et journaliste donne vie à Giacomo Casanova qui s’émeut du monde dans lequel nous vivons et évoluons : un monde où un post #MeToo interroge les relations homme-femme, comme jamais. Au-delà du désir et de la séduction, cet essai panse, réinvente et construit un monde égalitaire contre les dogmatismes. Une belle inspiration en ces temps étouffés !

 

Eloge de la Séduction Livre

 


 

La Pause Philo : Dans votre essai Eloge de la séduction, votre imagination vous entraîne vers une Venise sublimée comme capitale de la séduction et Casanova, avec qui vous dialoguez, semble déconcerté par #MeToo. La construction des rapports homme-femme a-t-elle régressée depuis les Libertins ?

David Médioni : Je ne sais pas si la construction des rapports homme-femme a régressé depuis les Libertins.  Ce que je sais en revanche, c’est qu’un malaise profond existe. Dans ce livre j’imagine un dialogue avec Casanova pour tenter de poser les mots sur une virilité nocive qui est l’un des éléments du dérèglement dans les relations homme-femme. Je choisis Casanova à dessein, car dans Histoire de ma vie, il trace des lignes d’une masculinité hybride et inventive à des kilomètres de la virilité de vestiaire et de la figure de Don Juan tournée vers la quantité et à l’origine d’une certaine culture du viol. Déjà en 1975, Romain Gary vilipendait d’ailleurs Don Juan en le qualifiant de « vil profiteur ». C’est tout cela, qu’à travers Casanova et les Libertins (au sens philosophique du terme), j’ai voulu raconter et rappeler. Surtout, chez les Libertins, dans les salons, les femmes sont les égales des hommes.

Casanova est un amoureux de la vie et des autres. Il est fidèle en amitié et toujours amoureux. Au contraire de Don Juan qui est fourbe et qui ne vise que la manipulation des cœurs à son service. Quand Don Juan s’enorgueillit de triompher des résistances d’une femme, Casanova explique que l’une des plus grandes laideurs humaines est de forcer une femme. En sortant du donjuanisme pour aller vers le casanovisme, nous réinventons profondément notre façon de « relationner » ensemble.

 

LPP : Vous répétez « Je vous écris » à plusieurs reprises au début de votre essai. À qui vous adressez-vous et pourquoi cette formule ? Faire naître un désir d’adelphité ? 

DM : La formule « je vous écris » est un clin d’œil à celle, célèbre, de Virginie Despentes qui dans King Kong Théorie l’utilise pour dire « je vous écris de chez les moches, les mal-baisées etc… », pour dresser ensuite les lignes d’un féminisme nouveau. Comme mon but est de réfléchir au masculin je trouvais la forme intéressante. L’adresse est destinée à l’Humanité dans son ensemble : hommes et femmes. Parce que c’est ensemble que l’on construira du nouveau. Parce que, comme le rappelle souvent Elisabeth Badinter, nous avons plus de commun que de différences. C’est dans ce commun que je veux construire. C’est d’ailleurs le sens du mot « Adelphité ». Souvent on reproche à « fraternité » de ne s’intéresser qu’aux frères et on reproche à « sororité » de ne concerner que les sœurs. Avec « adelphité » qui désigne des êtres issus de la même matrice, on est dans une nouvelle approche. Plus en phase avec la séduction égalitaire et généreuse que j’appelle de mes vœux.

 

LPP : La littérature est très présente dans votre essai. Romain Gary, Le Tellier, Kundera, et bien d’autres encore… Pensez-vous que la culture livresque, d’où qu’elle vienne, puisse aider les générations futures à engager des réflexions sur le sujet ? Internet n’aide peut-être pas à œuvrer en ce sens, il véhicule beaucoup de clichés sur les hommes et les femmes.

DM : Je suis persuadé que la littérature, comme les arts en général, est un outil puissant pour réfléchir à la question et surtout changer les mentalités. Les héroïnes inspirantes sont légions chez Kundera, chez Le Tellier, chez Reinhardt, chez JK Rowling. Avec cette expérience sensible d’un personnage, les lecteurs se mettent à la place de l’autre. C’est déjà le début de quelque chose.

L’art est l’une des solutions, oui. Pour modifier nos imaginaires. C’est un long processus, mais il est crucial.

 

LPP : Vous citez la phrase de Talleyrand : « Tout ce qui est excessif est insignifiant » en parlant du discours militant de certains mouvements dits « féministes ». Cette excessivité est-elle peut-être le symptôme d’une « surdité » et/ou d’un silence qui perdurent dans le temps. Vous parlez d’ailleurs du « silence » de vos congénères.

DM : Oui l’excessivité est le retour de bâton de longues années de surdité et parfois il faut être dans l’excès pour être entendu. Les hommes sont restés longtemps sourds. Ceci dit, je reste persuadé que nous devons construire ensemble, et que la nuance (radicale) doit être notre guide. Loin des anathèmes, des caricatures et surtout d’un affrontement qui n’apportera rien de constructif.

 

LPP : « On ne nait pas femme, on le devient » doit se prolonger selon vous par « on ne nait pas homme on le devient ». Pensez-vous qu’il manque une Simone de Beauvoir au masculin afin que les hommes se libèrent enfin du poids d’une virilité construite et subie ?

DM : Il ne faut jamais chercher de figures tutélaires et d’idoles. Ceci dit, il est certain que les voix d’hommes réfléchissant à ces questions sont beaucoup trop rares. C’est notamment l’une des motivations de ce livre. Qu’est-ce que cela veut dire aujourd’hui d’être un homme ? Pourquoi la séduction est-elle un outil pour pacifier les relations homme-femme ? Peut-être parce qu’elle renverse les choses. La séduction généreuse, empathique, humble et bienveillante, est un moyen de répondre au mouvement #MeToo en ce sens qu’elle est la création d’un moment « à part », en égalité profonde avec l’Autre. C’est parce que l’on accepte de se mettre à nu que l’autre peut entrer en relation avec nous. Pour une minute, une heure, une soirée, une nuit, une vie, peu importe. Ce qui compte c’est la création de ce « à part » égalitaire.

 

LPP : L’égalité femme-homme est une question Politique. Cette dernière utilise la séduction pour convaincre. Que pensez-vous de cette première campagne présidentielle post #MeToo et que dirait Casanova des discours politiques actuels – femmes et hommes confondus ?

DM : Dans la séduction casanovienne, ce qui importe, c’est l’attention réelle, vraie, sincère portée à l’Autre. Certainement que Giacomo trouverait que la séduction des politiques n’est qu’un pis-aller. Pis-aller dans le sens où elle manque d’écoute et d’intérêt pour l’Autre que constitue l’électeur.

 

LPP : Votre essai pose des questions philosophiques sur l’existence, la place de l’Autre, le désir. Auriez-vous un conseil de lecture pour prolonger vos réflexions et faire une Pause Philo ? 

DM : Sur le désir, l’altérité, la relation ce que j’ai lu de plus intéressant ces derniers temps est l’œuvre complète de Belinda Cannone. Cette philosophe, essayiste et romancière est l’une des plus fines qui soient quand il s’agit de penser la relation, la question de l’Autre et de nous. De ce que cela entraîne. De ce que nous pouvons, ou non, construire ensemble.

 

– Le livre Eloge de la séduction, par David Médioni, aux éditions de l’Aube

 

Une interview réalisée par Sophie Sendra Toutes ses publications

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