La Capsule Philo #3 – J’ai lutté contre la fatigue

 

 

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Associée à la souffrance, à la faiblesse, à la dépression, la fatigue semble être le mal de notre siècle. Comment s’en débarrasser ? Est-ce seulement une question de volonté ?

En creusant cette notion, on se rend compte que la fatigue est au cœur de l’humain. Résultat de causes sociales et de notre obligation d’endurer le monde, il semblerait que la solution pour agir commence par donner du sens à la fatigue que nous ressentons. Peut-être de quoi alimenter notre envie de nous révolter…

 


 

J’ai une question pour vous : ça vous arrive de vous sentir fatigué, voire épuisé ? D’avoir un sentiment de mal-être, d’être incapable de faire quoi que ce soit ? Et bien moi, oui ! Ça fait quelques semaines que j’ai des tensions avec mon chef de service, et ça rend mes journées longues et très difficiles.

Je suis certain que ni vous ni moi ne sommes les seuls à être dans ce cas, comme on peut s’en rendre compte en lisant la presse. Le 14 novembre 2021, le  journal les Echos avait titré une tribune « La fatigue des Français, un symptôme, une alerte ».

Le plus étonnant avec la fatigue, c’est la constance des réactions qu’elle provoque en nous-même et pour notre entourage : on nous encourage à nous « secouer » ou, au contraire, on se plaint de la la difficulté de notre situation. Finalement, la fatigue est comprise comme  le signe d’une faiblesse ou de quelque chose de négatif dans le monde.

Bon, d’accord, mais comment tenter d’y échapper ? Se « reprendre en main » ou plutôt « changer le monde » ? Les deux options semblent aussi impossibles l’une que l’autre : je ne peux pas me reprendre en main parce que je n’ai pas la recette magique pour raffermir ma volonté quand je suis déprimé, et je ne peux pas changer le monde parce que je ne suis qu’un être humain dont les forces sont très limitées.

Comme toujours, le premier geste philosophique est de définir les concepts qu’on étudie. J’aimerais ici définir la fatigue comme une sensation produisant une souffrance ressentie avec une certaine intensité. Dans son Essai sur la Fatigue, Peter Handke écrit qu’il sent sa fatigue « avec la face d’une souffrance »

Comme toujours, les définitions ne font que déplacer les questions qu’on se pose à propos d’un terme ou d’une idée. Quand Peter Handke associe fatigue et souffrance,  par exemple, on peut se demander si on peut échapper à la fatigue par la volonté, et si toutes les causes de la fatigue sont comparables ?

Dans son livre “Une histoire de la fatigue du Moyen Âge à nos jours”, Georges Vigarello ne m’a pas beaucoup remonté le moral.  Pour lui « La fatigue est au cœur de l’humain : elle incarne la limite, au même titre que la maladie ou la mort ou la vieillesse. Elle symbolise la fragilité et il est donc difficile d’y échapper. La fatigue serait  inhérente à notre “humaine condition”. Mais il va même plus loin : il  montre que nous avons assisté au cours des derniers siècles à une mutation de la fatigue.  Elle est au départ issue « de la résistance des choses » et s’est transformée en « une fatigue née de la résistance de soi » (UHF p 12). Romain Huët, dans son livre intitulé « de si violentes fatigues » va dans le même sens en indiquant (p 24) que « depuis les années 80, ont été mises à jour des causes sociales de la fatigue qui tendent à écraser les individus et à leur donner le sentiment d’être dessaisis de leur vie.

Faisons le point : la fatigue que je ressens (et peut être vous aussi) serait à la fois la difficulté nouvelle à endurer le monde pour les individus de mon temps, et la conséquence de formes de vie actuelles fatigantes en soi. Je suis donc à la fois responsable et impuissant devant ma fatigue ! Autant dire que je suis doublement foutu.

A moins que…

Si je pousse le raisonnement un peu plus loin je me rends compte que, si mes conditions de vie induisent ma fatigue, alors la fatigue est un indicateur de ce que je dois changer. Comme le dit Christophe Desjours la fatigue « participe de la construction d’un espace moral de l’intolérable », qui devient le support à une protestation, comme par exemple la résistance. Mais résister, c’est agir, et en donnant à du sens à ma fatigue, je parviens à l’utiliser pour changer le monde et moi-même.

C’est peut être cette façon de voir les choses qui peut me sortir de l’impasse : faire preuve d’imagination qui, si l’on en croit Laurent de Sutter, est une faculté première de l’homme bien plus que la volonté.

Concrètement, si la fatigue provient dans certains cas d’une mauvaise appréhension des situations, elle est aussi le produit de situations inacceptables. Lutter contre la fatigue ce n’est pas“se secouer”  ou “se prendre en main” mais se demander, en faisant preuve d’imagination, si il faut commencer par changer les situations ou notre regard sur celles-ci.

Dans certains cas et de manière assez contre-intuitive, la fatigue est peut-être le signe qu’est venu le temps d’une nécessaire révolte.

Deux choses pour finir : d’abord si ces propositions pour tenir en respect la fatigue sont exactes on comprend que tant de gens ne puissent le faire car étant dans l’impossibilité de mettre un quelconque jeu dans une existence où les contraintes sont trop fortes. Ensuite, pour ma part, je vais commencer par demander un entretien avec mon chef de service et réaliser enfin l’adhésion au syndicat que je repousse depuis si longtemps.

 


 

Pour aller plus loin :

 

Merci à l’équipe de La Pause Philo pour cette capsule :

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