La parole des femmes engagées : la condition d’un renouveau sociétal ? 

Un événement curieux, “Debout Citoyennes”, destiné tant aux hommes qu’aux femmes, est organisé par l’association Eklore, membre de l’écosystème de La Pause Philo. Cent femmes engagées, prenant la parole pour les diverses causes qu’elles portent, se tiendront debout le 8 mars la sur la scène du Zénith. Est-ce qu’une telle initiative provient en premier lieu d’une revendication d’égalité, de représentativité des femmes, ou bien provient-elle essentiellement d’une volonté de mise en lumière du féminin dans la société ?

Nous vivons depuis plusieurs décennies une période d’évolution des rapports entre les hommes et les femmes vers plus d’égalité (politique et économique), de considération (sociale) et de légitimité (symbolique). De l’émancipation politique et économique du XXème siècle aux lois récentes pour l’égalité professionnelle, en passant par les mouvements féministes et artistiques, le féminin n’a cessé d’être le théâtre d’affirmations et revendications citoyennes.

Cet “Appel des Femmes au monde”, qui ne vise pas à parler de la cause des femmes, mais à faire parler les femmes sur le monde, amène à un questionnement sur les dynamiques entre le féminin et le masculin dans la société, leur équilibre et les enjeux sociétaux qui en émergent. Il nous interroge également sur la question de la parole des femmes, de leur courage et de leur engagement en tant que citoyenNES !

Masculin et Féminin : une relation mouvementée ?

Le masculin et le féminin ne peuvent être pensés de manière séparée, mais existent en relation dynamique, quel que soit notre genre. Que cela soit biologiquement ou dans les rapports sociaux, les conceptions de ce qui est masculin et de ce qui est féminin ont évolué, avec plus ou moins de variance, d’intensité et de rythme dans l’ensemble des cultures et des époques.

En effet, nos représentations sociales du masculin et du féminin ont été historiquement construites entre complémentarité (fondation d’une famille, répartition entre le foyer et le travail), différenciation (valorisation des attitudes, traits et pratiques spécifiques au genre), domination et rééquilibrage politique et social, comme l’incarne l’histoire du mouvement féministe.

Ces conceptions agissent sur notre manière de construire notre propre identité, et par conséquent d’agir dans les différentes sphères de nos vies. Au même moment, nous jugeons aussi des identités et des actions d’autrui, avec ces conceptions profondément ancrées dans nos imaginaires. N’a-t-on jamais entendu, voire contribué à répéter des représentations genrées de notre entourage, des petits aux grands, sur ce qu’une personne devrait aimer et devrait faire, ne devrait pas aimer et ne devrait pas faire, ce qu’il ou elle pouvait ou ne pouvait pas espérer ?

La spécificité de ce qui “est” masculin se situe encore, dans notre imaginaire collectif, dans le pays du pouvoir, de la conquête. De son côté, ce qui “est” féminin a historiquement été défini à l’opposé du premier, et les femmes ont subi l’inégalité effective sur les plans économiques et politiques, et en subissent encore les stigmates (plafond de verre, faible représentativité dans les instances de pouvoir…). Notre histoire témoigne donc que le féminin n’a pas toujours eu droit de cité, et a été relégué au second rang de la légitimité, de la visibilité, de l’audibilité.

Comment accéder à la spécificité de l’expérience féminine du monde ? Et si l’émergence de ce qui est proprement féminin était une question d’écoute, voire de résonance ?

La résonance, une expérience existentielle du monde

Le concept de résonance, développé par Hartmut Rosa, sociologue et philosophe, peut nous permettre d’explorer une nouvelle relation au monde et à sa propre identité, émancipatrices et émerveillantes.

A partir du constat de la logique d’accélération de la vie moderne, pour contrer le risque de d’aliénation, Harmut Rosa propose la résonance.

“L’aliénation, comprise comme relation au monde muette, froide, figée ou en échec, est dès lors le résultat d’une subjectivité dégradée, de configurations sociales ou matérielles hostiles à la résonance ou bien d’une inadéquation, c’est-à-dire d’un défaut d’ajustement entre le sujet et le fragment de monde.”

“La résonance est un mode de relation où peut se déployer un lien (et un échange) entre moi et quelque chose qui m’est « extérieur » : mon corps, mon esprit, la nature, les autres… […]  C’est un mode d’appropriation existentielle du monde, alors que dans l’accélération nous sommes dans un rapport instrumental au monde. L’accélération transforme le monde en un lieu d’agressivité, où on cherche à se saisir du monde et non à le recevoir.”

Et si la puissance du féminin, tant accessible aux hommes qu’aux femmes, se trouvait précisément dans ces interstices de résonance, mais si subtils à atteindre ?

En effet, recevoir le monde, se laisser pénétrer par des expériences d’empathie, de gratitude, de coopération, d’amour, de contemplation, est-ce envisageable dans des environnements façonnés pour être principalement dictés par les intérêts individuels ou de groupe, la compétition, le court-terme, les résultats, le visible et le tangible ?

A ces signes de déséquilibre provoqué par une certaine vision du capitalisme, pouvant donc être apparenté à l’excès du masculin, pourrait répondre la résonance, différente d’une décélération, qui serait une voie encore peu considérée… Ainsi, l’expérience de la résonance, en permettant à chacun de s’approprier ce que le principe masculin comporte et de se donner à ce que le principe féminin contient, pourrait-il ouvrir la voie à une société plus humaine et harmonieuse ?

Je parle au monde et il me répond” : la parole est essentielle à cette transformation sociétale.

Le courage de la parole

« Un enfant de treize ans est en voiture avec son père quand ils ont un accident. L’ambulance vient les chercher, et le père meurt pendant le trajet. L’enfant est transporté à l’hôpital. Le meilleur médecin de l’hôpital entre dans la salle d’opération, voit l’enfant et s’exclame : “Mais je ne peux pas l’opérer, c’est mon fils !” Comment est-ce possible ? ».

Cette énigme, proposée par l’Institut EgaliGone en 2013 à l’occasion d’un microtrottoir, montre que la prétendue neutralité du masculin dans la langue française fausse en réalité nos représentations : aviez-vous spontanément deviné que le médecin en question pouvait-être une femme ?

Le pouvoir du langage est étudié depuis longtemps dans les études sur le genre : à travers l’absence de féminisation des noms de métier par exemple, on voit comment les femmes sont invisibilisées.

Le langage que l’on utilise au quotidien n’est pas neutre, et nous façonne aussi. Il détermine nos représentations et nos rapports sociaux, jusqu’à nous construire en tant qu’individus. Les personnes parlant plusieurs langues sont d’ailleurs les premières à constater que l’on ne pense pas de la même façon et que nos idées ne s’enchaînent pas de la même manière en fonction de celle que l’on utilise.

Aussi, prendre la parole n’est pas un acte anodin : c’est en soi un acte d’empowerment, où l’individu peut exprimer avec ses propres mots sa réalité.

Ainsi, le titre de l’événement “Debout Citoyennes” renvoie explicitement à notre capacité d’action individuelle. Face à la violence institutionnelle et politique, à la violence symbolique par le biais des représentations véhiculées par la culture, il nous reste la prise de parole, oser se tenir debout. Oser tenir un discours différent est une question de courage.

Le courage est la qualité philosophique par excellence : l’intelligence et la sagesse ont besoin du courage pour se réaliser concrètement. Le courage apparaît comme l’étape nécessaire pour passer des idées à l’action, c’est un commencement. Etymologiquement, le mot “courage” est dérivé de “coeur” : il va au-delà de la raison, c’est ce que l’on a en nous et qui nous pousse à dépasser nos peurs et nos souffrances.

En retour, la question de la parole nous ramène à celle de la responsabilité individuelle envers le collectif et de son impact sur la société. C’est en tant que citoyen.ne.s que nous nous exprimons, nous ne pouvons prétendre être déconnecté.e.s du reste du monde, nous en faisons intrinsèquement partie. Il s’agit alors de s’engager.

L’engagement est multiple et protéiforme. C’est choisir d’emprunter un certain chemin, à partir de son identité, de sa relation au monde et de ses capacités d’action. C’est décider de se battre ou de défendre quelque chose qui nous importe. Être engagé, c’est en premier lieu être tourné vers l’avenir : c’est avoir foi en sa capacité d’agir, et foi dans ses actions et sur la façon dont celles-ci peuvent à leur tour impacter le monde.

 

En conclusion de cet article, par ce voyage dans les contrées du féminin et du masculin réconciliés, le féminin laisse voir l’émergence, le possible, la puissance, le non-advenu, l’utopie, la naissance, lorsque le masculin offre la matérialisation, l’effectuation, la réalisation. Ils oeuvrent à des niveaux différents et complémentaires, et leur dynamique peut porter plusieurs noms. Au quotidien, et si le changement culturel passait par une conscience et une intégration en soi de son principe opposé, de manière à accéder à sa pleine puissance ? Debout Citoyennes, ce sont des femmes qui se lèvent, qui impactent, qui conquièrent leur propre puissance.

 

Pour aller plus loin :

S’inscrire à l’événement Debout Citoyennes, le 8 mars au Zenith de Paris

 

Un article réalisé par Valentin Delagrange Toutes ses publications et Marianne Mercier Toutes ses publications

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