Quand « l’art bête » bouscule les codes – Interview de Morgan Labar

Qu’est-ce qui relève de la bêtise dans l’art ? La connerie est-elle devenue un phénomène culturel à part entière ? Nous continuons l’exploration des différentes facettes de la connerie, thème de l’édition 2021 de la Semaine de la pop philosophie, qui se tiendra à Marseille du 11 au 16 octobre. Souvent incompris du grand public, repoussant les frontières de l’ordre dominant, l’art contemporain peut soulever de fortes émotions : jusqu’où pousser la bêtise dans une œuvre ?

Pour répondre à ces questionnements, nous avons interrogé Morgan Labar, docteur en histoire de l’art et directeur de l’Ecole Supérieur d’Art d’Avignon. Le 16 octobre 2021, il présentera la conférence « La gloire de la bêtise : régression et superficialité dans les arts depuis la fin des années 1980 », dans le cadre de la Semaine de la pop philosophie.

 

La Pause Philo : Pouvez-vous commencer par nous présenter votre parcours et vos thèmes de prédilection ?

Morgan Labar : D’abord merci de votre invitation. Je suis ancien élève de l’École normale supérieure, diplômé en philosophie (M2) et docteur en histoire de l’art de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Je m’intéresse depuis plusieurs années à la manière dont les catégories esthétiques, les canons et les discours hégémoniques sont construits au sein des mondes de l’art contemporain. Ma thèse s’intitulait La Gloire de la bêtise. Régression et superficialité dans les arts depuis la fin des années 60. Une version remaniée et concentrée sur les trente dernières années doit paraître aux éditions Les presses du réel en 2022.

À la suite de ce travail, j’ai poursuivi mes recherches grâce à la bourse postdoctorale annuelle de la Terra Foundation for American Art à l’Institut National d’Histoire de l’Art (INHA). Ce projet portait sur les rapports de l’art vidéo et de la performance avec la stand-up comedy et le divertissement comique médiatique dans la région de Los Angeles dans les années 1970. J’essayais de cerner la manière dont des artistes ont déjoué – par l’humour et les techniques/tactiques du comique en scène – les attentes et les pratiques artistiques de leur temps : conceptuelles, souvent masculines et tributaires d’une conception téléologique de l’art héritée du modernisme artistique.

Mes recherches actuelles portent en apparence sur des sujets tout autres :  les politiques de l’identité, les indigénéités et les arts contemporains autochtones. Mais il y a un fil rouge : penser les œuvres comme des lieux de résistance aux ordres dominants, aux pouvoirs politiques et aux puissances économiques.

Constellations de l’idiotie, de la stupidité et de la connerie

LPP : Vous utilisez dans vos travaux le terme de « bêtise », plutôt que par exemple ceux d’« idiotie » ou de « stupidité », ou bien encore celui de « connerie » comme le fait la Semaine de la pop philosophie. Faites-vous une différence entre ces termes ? Qu’est-ce que la bêtise ?

M. L. : L’idiotie a plus facilement tendance à être connotée positivement, contrairement à la bêtise qui n’eut jamais de fervents adeptes. Dans la littérature, la première est chargée de connotations favorables et parfois associée à la naïveté. La seconde est une figure repoussoir de la modernité artistique, fustigée aussi bien par Baudelaire que Flaubert : la bêtise est stase, tautologie, suffisance et enfermement dans les certitudes et les idées reçues. L’idiotie passe au contraire pour simple, s’oppose à la prétention, signifie étymologiquement « particulier, unique, non dédoublable ». La bêtise est moins attrayante : au caractère unique de l’idiot elle oppose la foule et l’instinct grégaire, les pensées toutes faites, tautologies de bon sens et idées reçues, aussi bien que régression primale à la bête. Si la bêtise est honnie des modernes, l’idiotie en revanche est vertu, affirmation du singulier contre la masse informe et conformiste. Ainsi les artistes dada revendiquaient l’idiotie (« L’IDIOTIE PURE réclamée par DADA » lit-on dans le tract Dada soulève tout du 12 janvier 1921) mais fustigeaient la bêtise. Le philosophe contemporain Clément Rosset la conceptualise en des termes positifs, Gilles Deleuze fait de l’idiot un personnage conceptuel et le critique d’art Jean-Yves Jouannais va jusqu’à faire de l’idiotie la posture moderne par excellence.

La stupidité est assez proche de certains aspects de la bêtise. Au dix-huitième siècle l’adjectif « stupide » désigne une « pesanteur d’esprit » selon le Dictionnaire de l’Académie Française. La stupidité a trait à l’immobilisme : stupide désigne originairement un sujet frappé de stupeur.

Quant à la connerie… c’est le terme le plus difficile à cerner. Il appartient plus ouvertement à la langue populaire et son étymologie est teintée de misogynie puisque « con » désigne originairement le sexe féminin. Cela dit une tête de nœud vaut bien un con.

Je dirais que ce qui caractérise la connerie, c’est d’être plus intempestive : les cons agacent. D’où des expressions savoureuses comme « quand les cons voleront, tu seras chef d’escadrille ». L’idiotie amuse – on la regarde avec indulgence. La bêtise inquiète car elle peut être dangereuse. Elle a tendance à accéder aux plus hautes responsabilités politiques, en particulier aux États-Unis. La bêtise en politique est nivellement de la pensée. La connerie, elle nous agace mais elle nous fait rire.

Un art bête devenu phénomène culturel

LPP : Qu’est-ce qui relève de la bêtise dans l’art, quelle forme peut-elle prendre ? Quelle est la différence entre l’art bête et l’art comique par exemple ? Est-ce que l’art bête a toujours existé, ou s’est-il particulièrement développé au cours du XXe siècle ?

M. L. : L’art bête a toujours existé, bien sûr. Ce qui a changé c’est sa visibilité. On est passé des marges aux feux des projecteurs. Des supports mineurs (dessins, gravures) aux installations grand format. L’art bête est devenu l’esthétique majeure des années 2000. Mais cela ne signifie pas que les œuvres sont bêtes. Le plus souvent, elles jouent à être bêtes. Parfois elles dénoncent par contrecoup la bêtise du système économico-politique dans lequel nous vivons. Parfois elles profitent de ce système pour « faire le buzz » et accumulent encore plus de capital (attentionnel ou économique). L’art bête peut être éminemment critique et subversif, comme il peut être éminemment complice et cynique.

L’art bête ne fait pas nécessairement rire. Il vise à arrêter l’esprit. L’art comique est une catégorie beaucoup plus large – il existe de très nombreuses déclinaisons du comique : ironie, humour, satire, parodie. L’art bête peut être drôle, quand il s’inscrit dans une tradition de bouffonnerie. Mais il peut aussi n’être absolument pas drôle, quand il vise par exemple la nullité – comme le grand Jacques Lizène qui nous a quitté très récemment.

Ce qui change avec les années 1980 et 1990, c’est vraiment l’ampleur du phénomène : la bêtise devient un phénomène culturel d’ampleur globale, de l’art contemporain au cinéma et à la télévision. Mais ça ne signifie pas que l’époque était bête. Cela signifie que la régression et le refus de l’intelligence sophistiquée ont eu besoin de s’exprimer largement. Et peut-être aussi que nous avions besoin, collectivement, de ce refuge dans la régression, sorte de mise entre parenthèses du monde social normé, des responsabilités et des pressions du système néolibéral.

Secouer nos habitudes de pensée

LPP : « Art bête » et grand public ne semblent pas toujours faire bon ménage. Nous pouvons nous rappeler la polémique autour de « l’arbre de Noël » de Paul McCarty installé place de la Concorde en 2014, et qui avait fini par être saccagé par ses détracteurs. Ces dégradations ont été accusées de relever d’une « misère intellectuelle » et d’une « ignorance crasse » par des personnalités du monde culturel. Plus largement, et au-delà ce que l’on pourrait qualifier d’« art bête », certains pans de l’art contemporain peuvent générer des débats, comme le montrent ces dernières semaines les réactions à l’empaquetage de l’Arc de Triomphe par Christo et Jeanne-Claude. On observe un décalage avec ce que serait une certaine « élite », initiée à l’art contemporain et qui en comprend les codes, et une partie du grand public, en retour qualifiée d’ignorante. Comment comprendre ce décalage de perception d’une œuvre et les réactions qu’elle peut générer ?

M. L. : C’est une question très importante : il ne faut jamais traiter les autres d’idiots, ni mépriser celles et ceux qu’une œuvre choque. Il faut en revanche expliquer qu’une œuvre peut choquer, et qu’il est salutaire, dans une société, que les certitudes et habitudes de pensée soient régulièrement ébranlées. Sinon on s’encroute dans la pensée toute faite. La bêtise (de certaines œuvres « bêtes ») peut donc être un antidote à la bêtise (des certitudes et des idées reçues).

Pour l’épisode que vous mentionnez, il faut tout de même rappeler que les détracteurs qui ont saccagé l’œuvre de McCarthy étaient idéologiquement proches de la droite la plus réactionnaire. Et que nous étions dans un contexte de déferlement de haine homophobe sur la France avec la Manif pour Tous. McCarthy a tout de même réussi le coup de génie d’obséder la Manif pour Tous avec un sextoy anal… En ce qui me concerne, je me demande bien comment ces gens si prudes et bien-pensants connaissaient l’existence d’un tel objet, pour pouvoir ainsi s’en offusquer bruyamment. Cela pouvait en effet être tout aussi bien en sapin de Noël, comme l’indiquait le titre. Et si jamais il s’était agi d’un sextoy anal, l’œuvre n’en aurait pas moins été remarquable d’intelligence (et de bêtise à la fois), répondant au symbole phallique et guerrier qu’est la colonne Vendôme par un objet de plaisir destiné à une sexualité non-reproductive, répondant à la dureté de la colonne par la mollesse d’une sculpture pleine d’air. McCarthy dégonflait le patriarcat, et les défenseurs du patriarcat ne pouvaient que s’en indigner.

Mais soyons clairs : ce qu’il faut, c’est faire œuvre de pédagogie, car ces œuvres apparemment « bêtes » ou faciles sont en réalité complexes et s’inscrivent dans une histoire spécifique. Elles ne sont pas lisibles immédiatement – et cela, on peut le leur reprocher. On peut trouver une œuvre ridicule, snob, prétentieuse. On peut l’aimer ou la détester. Mais on ne peut pas la vandaliser ou vouloir la faire censurer. À titre personnel, je comprends très bien que l’œuvre de McCarthy ait largement choqué, et jamais il ne me viendrait à l’idée de parler de « misère intellectuelle ». Ce genre de formule transpire le mépris de classe. La responsabilité de celles et ceux qui défendent l’art contemporain – dont je suis – est non pas de dénigrer, mais de se faire passeurs et passeuses de ces œuvres qui secouent un peu violemment nos habitudes de pensée.

 

 

Pour aller plus loin :

– Le programme de la semaine de la pop philosophie

 

Une interview réalisée par Marianne Mercier Toutes ses publications

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