Allons-nous vers un débat public figé et dogmatique ? – Interview d’Isabelle Barbéris

Comment faire la différence entre une pensée mouvante et changeante et une pensée figée et dogmatique ? Là pourrait se résoudre le problème de la « Connerie », thème de l’édition 2021 de la Semaine de la pop philosophie, qui se tiendra à Marseille du 11 au 16 octobre : jusqu’à quel point une attitude ou une idée, dépasse-t-elle les limites du raisonnable pour atteindre celles de la connerie ? D’ailleurs, qu’est-ce-que la connerie ?

Isabelle Barbéris est maîtresse de conférences en Arts du spectacle à l’université Paris Diderot et chercheuse associée au CNRS. Elle est l’auteure de l’essai L’art du politiquement correct (PUF, 2019), dans lequel elle critique ce qu’elle nomme le nouvel académisme anti-culturel. Le 12 octobre prochain, elle participera à une table-ronde dédiée à la « médiaconnerie », aux côtés de Alain Léauthier, conseiller éditorial Marianne, et Benoît Gilles, journaliste, dans le cadre de la Semaine de la pop philosophie. Nous avons profité de l’occasion pour recueillir ses réflexions du moment sur la propagation des idées figées et excluantes dans le débat public.

 

La Pause Philo : Pourriez-vous nous présenter votre parcours et les thèmes que vous êtes amenée à aborder dans vos réflexions ?

Isabelle Barbéris : Mon parcours est assez classique. Je suis une littéraire, qui s’est ensuite, par la pratique, pris de passion pour le théâtre, un art que j’ai ensuite revisité par la théorie dans ma recherche. Je suis aussi très attirée par la philosophie. En fait je suis assez éclectique et généraliste. J’ai des domaines de spécialisation mais j’aime les idées générales – qu’il ne faut pas confondre avec les généralités – qui permettent le débat et la vie démocratique, et ne sont pas définitives !

La bêtise cultivée

LPP : Vous allez participer à la Semaine de la pop philosophie, à Marseille, sur le thème « la connerie dans les médias ». Selon vous, qu’est-ce-que la connerie ? Quelles sont ses principales caractéristiques ? Est-ce la même chose que la bêtise ou que la sottise ?

I. B. : La sottise rend bête, mais elle est plus pernicieuse que la bêtise, car elle est cultivée et se caractérise par une pathologie de la parole. C’est la figure de l’idiot utile, le demi-habile qui se pense immunisé contre la connerie mais l’alimente par la fausse conscience, les demi-vérités (« tout est idéologie », « tout est politique », « tout est artistique ») et qui s’entretient dans ses illusions. Pour paraphraser Brassens, la connerie est une forme de mensonge définitif, sûr de lui-même, persévérant, indémerdable. A l’inverse, la pensée n’est jamais figée, elle reste vivante et réflexive. La connerie, c’est donc le père Ubu, c’est la mise à la trappe : mettre à la trappe la culture occidentale à cause de tels ou tels griefs ; mettre à la trappe Foucault parce que postmoderne, etc… Ce sont des gestes de figement de pensées qui ne l’étaient pas, et donc, de la pensée morte plaquée sur du vivant.

Haine vertueuse et exclusion de l’autre

LPP : Dans vos travaux, vous évoquez souvent le politiquement correct dans le monde de l’art. Pourriez-vous définir ce qu’est pour vous le politiquement correct et s’il s’agit d’une forme de connerie qui apparaîtrait également dans les médias ? Si oui, de quelle manière ?

I. B. : Le politiquement correct est paradoxal, car il relève à la fois d’une certitude du bien (c’est le fameux « signalement vertueux », la haine vertueuse), mais c’est aussi une figure de l’incertitude qui se manifeste par la peur d’offenser, une inhibition qui ronge et émousse la pensée, la rencontre. Un alliage de violence et d’inhibition maladive. Je mets le politiquement incorrect dans le même sac : le nihilisme, le cynisme alimentent la réaction puritaine. C’est la connerie du « piège réactif », pour citer l’expression du philosophe Karan Mersch. On a le « pur » Geoffroy de Lagasnerie parce qu’on a eu l’ « impur » Thierry Ardisson, et c’est au fond la même logique d’excès convoité par les médias, ce qui explique leur succès respectif.

LPP : Selon vous, les acteurs de l’art contemporain ont tendance à vouloir redoubler le réel au lieu de le dédoubler par le biais de la représentation. Pourriez-vous développer cette idée et nous expliquer pourquoi une telle volonté pose problème ? S’agirait-il là d’une sottise, ou pourrait-on envisager la possibilité d’une juste représentativité, notamment dans les médias ?

I. B. : Je ne suis nullement en guerre contre la diversité visible, mais je la convoite par d’autres moyens que le comptage et les quotas qui selon moi avilissent notre relation à autrui : l’assignation empêche les rencontres et l’altérité. On ne peut pas rencontrer quelqu’un que l’on commence par « désigner ». Le problème de la diversité visible, c’est qu’utilisée de manière brutale, elle camoufle l’absence de pluralisme dans les médias, et l’absence de diversité esthétique et poétique dans l’art. Son discours souvent vindicatif et réducteur absorbe toute l’énergie agonistique.

Un hyperréalisme qui cloisonne

LPP : Vous critiquez les nouveaux mouvements décoloniaux — qui s’opposent aux études post-coloniales — qui, sous couvert de « diversité », en viennent à essentialiser les personnes en les enfermant dans des catégories. Cette essentialisation ne s’oppose t-elle pas à cette volonté pourtant assumée par ces mouvements de redoubler le réel ? Vous avez constaté ces dérives dans le milieu de l’art, qu’en est-il dans les médias ?

I. B. : C’est un réel étriqué, c’est bien le problème. Un réel rabougri au « ressenti » souvent formaté par des entrepreneurs de la haine de soi ou de la peur de l’autre ; un réel réduit au spectacle du visible, qui fait de nous des hommes tristes, dépossédés de tout imaginaire. L’hyperréalisme dissimule l’absence de diversité des idées et des sensibilités, qui sont forcément invisibles et recherchent, eux, la vraie rencontre. Nous vivons une époque, l’anthropocène, où toute notre énergie de transformation semble être passée sur le terrain de l’emprise ; et où la transfiguration, la transformation par l’imaginaire font peur. L’art ressemble à un publi-reportage… Notre inaptitude au symbolique parle beaucoup, selon moi, de cette violence désublimée qui s’exerce dans la destruction de la planète, dans l’incivilité des relations, dans les convulsions sur les campus américains, dans le piège identitaire…

 

L’art du politiquement correct, par Isabelle Barbéris aux éditions PUF (2019)

– Plus d’informations sur la table-ronde dédiée à la « médiaconnerie », le 12 octobre à 19h au Théâtre de la Criée à Marseille

– L’ensemble du programme de la prochaine édition de la Semaine de la pop philosophie

 

Une interview réalisée par Elsa Novelli Toutes ses publications

Un commentaire pour “Allons-nous vers un débat public figé et dogmatique ? – Interview d’Isabelle Barbéris

  1. Merci pour cet interview. Pour tout savoir des bêtes, des sots, des ignorants, des errements de jugement, de l’impensée, pour tout dire de la connerie et son insondable profondeur, je vous recommande la lecture autant instructive que réjouissante du « dictionnaire de la bêtise », lequel devrait être lu, et étudié dans les écoles dès la maternelle, et les universités.
    https://books.google.fr/books/about/Dictionnaire_de_la_b%C3%AAtise.html?id=cIBAAwAAQBAJ&printsec=frontcover&source=kp_read_button&hl=fr&newbks=1&newbks_redir=1&redir_esc=y

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