Peinture représentant des commérages

À quoi riment nos rumeurs ?

« Sans doute les inventeurs du concept de rumeur, Stern et Oppenheim, n’avaient-ils pas idée que l’on ferait de leur découverte un élément majeur de la construction sociale de l’espace public, entre “journalisme d’investigation” (la rumeur servant aux journalistes tantôt de repoussoir tantôt d’outil) et “respect de la vie privée” (la rumeur qui “brise” les vies, la rumeur qui révèle), entre “mythe” (la rumeur comme rituel) et “infamie” (la rumeur comme outil de propagande, de manipulation, de désinformation)… »

Pascal Froissart, « L’invention du “plus vieux média du monde” in Médias 1900-2000, L’Harmattan, 2000.

 

Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. Ça avait commencé aussitôt les épreuves du baccalauréat bouclées. Ce moment inédit où il devenait mon « ancien professeur ». Ça a duré deux ans et ça a été douloureux. Destructeur à certains endroits.

Le temps aidant, je me suis finalement résolue à parler. Main courante, lettres à la proviseure, alerte à quelques collègues, courrier d’avocat, enquête… Rien n’y fit. Pourtant la même enquête montrait explicitement que je n’étais pas la seule. D’autres « anciennes élèves » auront fait les frais de ce prédateur et du système qui le protège.

Parmi les diverses pirouettes et autres refoulements inquiets qui convergent depuis les administrations pour polir les discours jugés menaçants ou faire taire les esprits effrontés, on m’a fait le coup du bruit de couloir : “ce n’étaient que des  rumeurs”.

Une stratégie particulièrement délétère, sous ses airs spécialement innocents.

Qu’est-ce qu’une rumeur ? Que partage-t-elle avec les “bruits de couloirs” et ceux qui courent, avec les on-dits et légendes urbaines ? Quelles sont les implications politiques du discrédit total et a priori qu’il est de bon ton de lui conférer ? Nos rumeurs n’ont-elles vraiment rien à nous apprendre ? Pourquoi et comment travailler à leur réhabilitation, sans céder aux toutes puissantes et non moins destructrices fake news ? À quel régime de vérité la rumeur peut-elle prétendre, sous quelles conditions et à quelles fins ? Qui étouffe-ton quand on étouffe une rumeur ?

La rumeur et le flou

Il y a dans la rumeur quelque chose comme un flou essentiel. La rumeur ne connaît ni émetteur.ice déterminé.e ni exactitude du récit. Elle est structurellement instable, essentiellement changeante. Elle a beau avoir été « lancée » un jour – par une personne, donc – sa singularité est bien de se régénérer à mesure qu’elle est transmise. De bouche en bouche, son contenu évolue : certains détails disparaissent quand d’autres apparaissent, certaines explications émergent et quelques chiffres varient, les prénoms changent. C’est que la rumeur a ceci de commun avec la mythologie qu’elle se décline en autant de versions qu’il y a d’émetteur.ices.  La rumeur est donc toujours collective et bien malin.e qui se croit capable de l’attribuer à une responsabilité individuelle ou de détenir la version exacte des faits. Voici donc un premier aspect, structurel : l’incertitude généralisée qui caractérise la rumeur, que ce soit du point de vue du fond, de la forme ou de ses origines.

Le deuxième élément que je voudrais présenter est conjoncturel : il s’agit de l’époque dans laquelle nous nous inscrivons. « L’ère de la post-vérité ». Ce moment de l’histoire sévèrement marqué par une crise de la confiance et une mise à mal des hiérarchies qui permettaient jadis de catégoriser les informations. L’ère de la post-vérité est avant tout celle de l’essor des médias de masse, d’internet et des réseaux sociaux. Autrement dit : un nombre infini d’informations circule en permanence. Attribuer ces informations à des émetteur.ices déterminé.es, examiner leur niveau d’exactitude, cela devient une gageure.

Incrédulité, mécréance, discrédit

Dans un tel contexte, une seule posture convient d’être endossée : celle du scepticisme radical, systématique, éventuellement définitif. Les informations sont si souvent erronées et le niveau d’injustice encouru est tel – puisque les informations en question sont fréquemment inquisitrices – que la seule conduite responsable qui se dessine est celle du rejet de principe.

Les observations que j’ai pu réaliser révèlent quelque chose comme une contamination. La réaction de méfiance souvent justifiée dans le champ médiatique semble avoir été introduite dans d’autres contextes. Ces contextes, ce sont ceux des communautés que représentent par exemple les quartiers, les entreprises, les écoles ou les villages. Et à travers eux, les rumeurs qui les habitent.

Non pas que les rumeurs auraient préalablement connu un âge d’or à travers lequel elles auraient été l’objet d’attentions particulières et de prises au sérieux. Non pas que les rumeurs mériteraient d’être prises pour argent comptant. Pour autant, le discrédit que connaissent les rumeurs – surtout  lorsqu’elles véhiculent des accusations particulièrement polémiques – semble bénéficier d’une légitimité encore plus évidente, depuis que s’est instaurée la défiance systématique vis-à-vis des informations et des gestes complotistes qui l’accompagnent parfois.

Résultat : il est de bon ton de rejeter en bloc toute préoccupation liée à la moindre thématique qui serait soulevée par une quelconque rumeur. Allez, je pousse un peu : l’existence même de la rumeur devient quasiment l’indice de la bassesse et de la futilité du sujet qu’elle soulève. On a donc vite fait de jeter le bébé avec l’eau de son bain. Si je radicalise encore, à toutes fins pédagogiques utiles : pour étouffer un scandale ou éteindre une polémique, lancez une rumeur sur le sujet. La seule existence du « on-dit » pourrait suffire à décrédibiliser le propos en question (et du même coup, ses messager.e.s). Il y aurait donc de la fumée sans feu…

À quoi donc riment nos rumeurs ?

Seulement voilà. Si la méfiance est légitime, et même bienvenue pour se garder de toute déconvenue diffamatoire, sa conversion en une défiance totale est politiquement condamnable. C’est du moins la thèse que je voudrais ici soutenir : toute communauté a le devoir de prêter attention à ses rumeurs et de les prendre au sérieux. Cela ne signifie pas du tout qu’il faille d’office les créditer de vérité. Au contraire, si les rumeurs sont dignes d’intérêt, c’est bien pour ce qu’elles révèlent plus que pour ce qu’elles disent.

Et si l’inexactitude et la versatilité d’une rumeur indiquaient autre chose qu’un cruel manque de sérieux ? Si elles étaient par exemple la traduction d’une angoisse collective face au poids d’un tabou ? Et si certaines des rumeurs portaient en elles l’indice d’un dysfonctionnement que le collectif refuse sans parvenir à le dénoncer ?

Et si, finalement, les rumeurs n’étaient pas vides de sens ? Les rumeurs seraient-elles quelque chose comme un balbutiement timide, incertain, collectif ? Un appel à l’aide à moitié assumé ? Une revendication inconsciente ?

On parle avec mépris des « bruits de couloir » comme d’un raffut puérile et autotélique. Et si au contraire, les groupes s’appliquaient à « faire du bruit » pour se faire entendre ?

Certaines rumeurs ne vaudraient donc pas pour elles-mêmes, mais pour ce qu’elles invitent à questionner. Elles fonctionneraient sur le mode de l’invitation et auraient leur propre régime de vérité : elles entretiendraient avec la vérité objective un rapport indirect, collectif et tâtonnant. Quand bien même le contenu manifeste de la rumeur serait ponctuellement inexact, incertain, sans preuves, c’est le contenu latent qu’il conviendrait d’explorer, de révéler. Il faudrait alors comprendre ce qui dans certaines rumeurs constitue un indice, une alerte, un appel, une provocation.

Dès lors, il est question de responsabilité collective et « les rumeurs » deviennent « nos rumeurs ». Il nous reste alors à disqualifier l’argument du discrédit radical, définitif, systématique, qui consiste à dire : « Je ne savais pas. Je n’ai pas prêté attention, car ce n’étaient que des rumeursJe ne pouvais pas savoir. ».

Il convient de dénoncer l’hypocrisie qui consiste à se cacher derrière la rumeur pour se dédouaner de n’avoir pas cherché plus loin. De n’avoir pas répondu à l’appel. De n’avoir pas écouté. D’avoir consenti à l’immobilité, au silence. D’être devenu.e complice.

Bien sûr, le constat que je dresse est rude et chacun.e n’est pas tenu.e d’ouvrir une enquête à la moindre rumeur. Bien sûr, les réalités sont complexes et le sujet est délicat. Bien sûr, la diffamation doit être combattue. Mais le discrédit d’office qu’autorise la stratégie de la rumeur doit être réfuté. Il n’a pas d’autre vocation que de préserver l’ordre établi, tout injuste et violent fût-il. La rumeur devient alors un prétexte pour fermer les yeux et garder le silence.

Ce n’étaient pas « rien que des rumeurs ». Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas du tout. Vous aviez beau ne pas connaître les faits ni les preuves, il était de votre responsabilité de poser les questions plutôt que de fermer les yeux et de me faire taire.

 

Un article par Camille Lizop Toutes ses publications

Un commentaire pour “À quoi riment nos rumeurs ?

  1. Merci pour cet excellent billet. J’étais encore étudiant lorsque j’ai lu La Rumeur d’Orléans qui m’avait impressionné, et a nourri ma réflexion personnelle. Un essai dans lequel Edgar Morin et une équipe de chercheurs ont mené l’enquête. Pourquoi et comment se propage une rumeur ? Cette rumeur véhicule-t-elle un mythe ? Quel est ce mythe et que nous dit-il sur notre culture et sur nous-mêmes ?

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