L’universalisme est-il encore un idéal ?

Wokisme, islamo-gauchisme, déconstruction… Ces termes ont envahi le débat public et sont devenus des armes pour défendre LA valeur s’il en est parmi les valeurs républicaines, celle qui serait aujourd’hui menacée de toutes parts : l’universalisme.

Nous serions en guerre contre celles et ceux qui auraient à cœur de déconstruire l’unité nationale, de fissurer la communauté française, de renverser les idéaux républicains pour promouvoir un communautarisme contraire au salvateur universalisme.

Mais qu’est-ce que l’universalisme ? Pourquoi considère-t-on qu’il est aujourd’hui menacé ? Et qui souhaiterait s’opposer aux idéaux d’unité et d’égalité ?  Le vivre-ensemble ne peut-il se penser que dans un mouvement vers l’universalisme ? Que cherche-t-on à questionner quand on remet en cause cette idée ?

Un idéal totalisant 

Dans le concept d’universalisme, réside un rêve : celui de trouver les caractéristiques qui, par-delà la diversité des hommes et des femmes, constituent le socle commun du genre humain. De ce rêve, est issu un idéal : produire, enfin, un système totalisant, englobant, à lui seul, l’humanité entière sur la base de ces caractéristiques communes.

Si l’unité du genre humain est incontestable, il devient alors possible de penser, politiquement, un modèle de gouvernance universelle. Il ne s’agirait pas de nier la diversité des modalités concrètes d’inscription des êtres humains dans le monde (c’est évident qu’il existe une grande variété de modes de vie et de cultures). Il s’agit bien plutôt de dévoiler ce qui, par-delà ces divergences, est propre à tou.tes et pourrait alors constituer les fondements d’un idéal politique commun.

Il serait impossible de retracer ici avec rigueur l’histoire de l’émergence et des évolutions du concept d’universalisme. Mais c’est de cette longue histoire que se nourrit le concept d’universalisme républicain. Celui-là même qui fait aujourd’hui couler, directement ou indirectement, tant d’encre en France.

 

La raison : faculté universelle 

Jusqu’ici, difficile de voir quels problèmes peut bien poser un idéal qui, soucieux de reconnaître les différences, voudrait faire émerger, par-delà ces dernières, un socle commun qui nous permettrait de faire le lien entre nous tou.tes au nom de l’humanité. C’est ce qui a conduit une partie de l’histoire de la philosophie à se mettre en quête du “propre de l’homme”, cet élément qui les rassemble et les conduit à se considérer supérieurs au reste du vivant. Il convient de revenir sur une faculté, souvent présentée dans la philosophie occidentale comme universelle : la raison.

La raison, c’est cette faculté qui permettrait à tous les hommes, de juger et de connaître. C’est parce que nous disposons de cette faculté que nous nous pensons infiniment supérieurs aux bêtes. Cette faculté, présente en puissance chez tous les êtres humains, ne serait cependant pas déployée en acte également par tou.tes. Autrement dit, si nous avons la possibilité d’user de cette faculté propre au genre humain, nous n’y parvenons pas tou.tes. Certaines sociétés en auraient alors fait un usage plus complet que d’autres.

 

“L’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire”

Cette idée sera formellement conceptualisée et systématisée par le philosophe allemand du XIXème siècle Friedrich Hegel. Il théorise une idée qui restera célèbre et qui exprime l’esprit d’une époque dont nous continuons à hériter : l’histoire du monde est celle de la progression de la raison.

L’histoire des hommes est donc, elle aussi, celle de l’avancée inéluctable de la rationalité. Mais, chez certains peuples, la raison ne progresse pas aussi rapidement que chez d’autres. Hegel, dans La Raison dans l’histoire écrit : “Celui qui veut connaître les manifestations épouvantables de la nature humaine peut les trouver en Afrique. […] Elle n’a donc pas, à proprement parler, une histoire. Là-dessus, nous laissons l’Afrique pour n’en plus faire mention par la suite. Car elle ne fait pas partie du monde historique, elle ne montre ni mouvement, ni développement […]”.

Cette idée d’une Afrique figée depuis toujours dans une inertie qui l’empêcherait de participer pleinement au destin humain est cruciale puisqu’elle contribue également à justifier, dans les discours tout du moins, une entreprise coloniale française qui vise à “civiliser” des peuples qui, seuls, ne parviennent pas à sortir de “l’état sauvage”. On retrouve donc le discours bien connu de l’européen qui évangélise, par la foi ou la raison, l’étranger bête et non-civilisé, demeuré à l’état primitif.

Si ce discours peut sembler daté, si nous pouvons penser que nous avons complètement dépassé ces considérations vieillottes pour accepter et comprendre la diversité des sociétés humaines, il convient de rappeler le récent discours de Dakar. Écrit par Henri Guaino et prononcé par Nicolas Sarkozy le 26 juillet 2007 à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, le Président de la République française, après avoir rappelé que, même si le colonisateur “se trompait”, certains d’entre eux étaient néanmoins “sincères”, affirme que “le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire”. Des mots qui resteront dans les esprits de nombre de ressortissants de ce vaste continent à la riche histoire qu’est l’Afrique.

 

L’universalisme républicain

C’est sur fond de ces conceptions que naît l’idée d’universalisme républicain. La France des Lumières, désireuse d’œuvrer à construire une unité nationale sous l’égide d’un Etat de droit, développe ce principe d’égalitarisme. Citoyen.nes français.es, nous sommes tou.tes égaux en droit et la République, une et indivisible, ne reconnaît aucune différence entre ses enfants.

C’est pourtant  dans le déchirement que se construit cette unité nationale. Outre la “mission civilisatrice” coloniale débutée au XIXème siècle, se poursuit, à cette même période, l’entreprise d’unification langagière. L’école gratuite pour tous.tes entérine également l’usage du Français comme unique langue de référence, contribuant à réduire, voire à faire disparaître, l’usage de nombreuses langues régionales.

Mais cette unification forcée se présente comme une impérieuse nécessité, un moment sans doute désagréable pour certain.es qui permettra pourtant, à termes, l’avènement indiscutablement souhaitable d’une communauté nationale soudée. En d’autres termes, sans regroupement des différences sous l’égide d’un socle culturel commun, pas de vivre-ensemble.

 

Un universalisme de l’uniformité

Jusque là, rien de bien anormal : il est légitime et, pourrait-on aller jusqu’à dire, souhaitable, que nous mettions de côté nos particularismes au nom de l’intérêt général. Pour que nous soyons tous.tes libres et égaux en droit, il faut que nous fassions partie d’une communauté nationale et que nous acceptions ses règles.

Pourtant, ce qui pose problème, ce sont les conditions de matérialisation concrètes de cet universalisme. En effet, produire l’unité, oui ! Mais sur quelles fondations ?

Étienne Balibar, dans son ouvrage Des Universels, Essais et conférences écrit que vouloir énoncer l’universel, c’est toujours déjà le particulariser. Autrement dit, lorsque l’on cherche à donner un contenu propre à l’universel, à définir concrètement ce qu’il recoupe, on perd son caractère universel

L’universalisme républicain est le fruit d’un contexte, d’un moment particulier de l’histoire de France durant laquelle celle-ci cherchait à faire corps, à définir ses contours. Et faire corps, c’est accepter de taire la pluralité et la diversité au nom de l’unité. Dans son ouvrage Classer, dominer, Qui sont les autres ? Christine Delphy traite de la question de “l’altérisation” (néologisme emprunté à l’anglais othering). Elle cherche à y montrer que les divisions inhérentes à une société sont fondées sur une scission entre celleux qu’elle appelle “les Uns”, incarnation du citoyen universel dont nous parlons, et les “Autres” qui, elleux, n’ont jamais la parole et ne trouvent leur existence légitimée qu’à travers les discours construits par les Uns à leur sujet. Cette altérisation est toujours déjà hiérarchisation et non seulement division, nous dit-elle. « Les Autres sont ceux qui sont dans la situation d’être définis comme acceptables et rejetables, et d’abord d’être nommés » : celleux qui n’appartiennent pas à la norme sont objectifié.es et délimité.es par rapport à une norme qui, elle, en tant que situation « normale », n’a pas à être nommée.

Inutile de dire la norme : c’est l’anormal que l’on définit, que l’on montre et qui permet, en creux, d’entrevoir ce qu’est la norme. L’universalisme républicain, pour forger l’unité républicaine, se construit en creux en désignant ce qu’il n’est pas : pas de langues régionales, pas de religion, pas d’identité qui concurrencerait la citoyenneté française.

Pas de féminisme, l’universalisme. Pas d’antiracisme, l’universalisme. Puisque l’universalisme comprend tout, il devient inutile et même dangereux de chercher à se battre pour autre chose que pour lui.  

 

Aujourd’hui : l’universalisme en question 

Si l’on ne se satisfait plus toujours aujourd’hui de cet idéal qui devrait être le nôtre, c’est parce que l’universalisme a bien souvent servi à invisibiliser les Autres au profit des Uns, à nourrir l’illusion selon laquelle nous serions tous.tes déjà égaux. C’est l’universaliste qui “ne voit pas les couleurs” et pense ainsi désamorcer le racisme en ignorant l’existence même de la discrimination.

Refuser l’universalisme, c’est donc refuser cet “idéal” républicain qui s’est construit sur une distinction et une hiérarchie nettement établie mais niée dans les discours. On interdit les langues régionales mais on déclare tous les Français égaux. Égaux oui, à condition qu’ils et elles acceptent ce pacte républicain et l’adoption d’une langue commune. On peut citer par exemple l’association SOS Racisme dont le slogan, “Touche pas à mon pote” illustre bien le fait que les luttes ne sont légitimées que lorsqu’elles sont portées par les Uns. Celui qui est victime de racisme, c’est forcément “le pote”, celui pour qui on parle, mais à qui on ne donne pas la parole.

Refuser l’universalisme, ce n’est pas refuser de vivre ensemble en paix, c’est refuser de se voir relégué.e au statut de citoyen.ne de seconde zone. C’est refuser d’accepter d’abandonner ses particularités pour endosser celles, “universelles”, des Uns.

Refuser l’universalisme, finalement, c’est refuser un universalisme qui n’en a que le nom, un universalisme qui classe les cultures, les modes de vie et les individus de “l’authentiquement universel” au “dangereux communautariste”. Refuser l’universalisme, c’est donner une place, un espace de parole et de représentation à chaque citoyen.ne. Refuser l’universalisme, c’est refuser d’être juste “ton pote”.

 

Un article par Marie Koyouo Toutes ses publications

4 commentaires pour “L’universalisme est-il encore un idéal ?

  1. Bonjour et merci pour cet article. En effet, je l’ai lu dans son entièreté et ce qui me vient à l’esprit c’est la situation évoquée de l’Afrique (et de l’homo africanus): si Hegel, s’est risqué à de tels propos, s’appuyant uniquement sur des commentaires et descriptions des premiers missionnaires arrivés sur ce continent, et si le discours osé ( loin de tous les artifices flatteurs d’une politique mesquine et trompeuse) de Dakar a bousculé l’imaginaire, c’est dire qu’au fond, on peut admettre qu’il faut un minimum de rapport à l’universel pour espérer un dialogue avec la différence. Ses propos hegelien et sarkoziste, devraient donc être pour l’être africain, non pas une occasion de réactions émotionnels, mais un point vers un sursaut d’éveil.
    Le communautarisme n’exclut pas l’universalisme, et inversement, l’universalisme donne au communautarisme tout son sens. En effet, ne faut-il pas partir de soi-même pour comprendre l’autre et s’ouvrir à l’autre pour se comprendre soi-même ?
    D’un point de vue politique, l’Afrique qui « subit » aujourd’hui encore le poids d’un système de gouvernance imposé par le Vieux Continent, ne doit-elle pas s’ateler à mieux comprendre le fonctionnement et les enjeux de ce système pour parvenir à définir le modèle qui réponde le mieux aux besoins locaux , et partir de ce modèle pour proposer Sa vision au reste du monde ? N’est-ce pas là peut-être pour elle une façon de marquer son entrée véritable dans l’histoire ?

  2. Bonjour,

    Article intéressant et bien amené, le défaut de l’universalisme est donc bien d’être un totalitarisme même si il se veut généreux et incluant, car il n’accepte pas l’altérité et ne se définit que dans le système de valeurs dominantes dont il est l’expression. Néanmoins et si rejoins vos critiques, la difficulté du vivre ensemble dans un multiculturalisme qui veut marquer justement ses différences et ses identités multiples reste entière et sans solutions. Pour faire société ne doit on pas renoncer à une part de soi même? Peut-être faut-il que la culture dominante intègre un peu plus d’éléments d’altération des « autres » qu’elle se doit d’inclure ? Doit on nécessairement renoncer à l’universalisme au risque d’un démantèlement du corps social ?

  3. L’universalisme est un terme qui est dévoyé et que l’on colle souvent à un certain degré de communautarisme. En effet le communautarisme est présent à tous les étages. On parle de la communauté réduite aux acquêts, de la communauté de communes, de la communauté des antillais, des corses, des bretons, des marocains, de communauté des français, de la communauté économique européenne, de communauté blanche ou noire, chrétienne ou musulmane, de la communauté humaine, et enfin la communauté du vivant. Seule cette dernière communauté pourrait être qualifié comme universaliste au fond. Tout le reste, ce sont des communautés qui se créent, qui gonflent, se rapetissent et disparaissent. Le but d’une communauté est bien sûr d’apporter des avantages à ses membres en termes de longévité de vie, de sécurité, de confort, de pouvoir ou de reconnaissance. Ainsi une guerre frappe aux portes d’un pays et cette communauté se renforce, une activité économique profite à une communauté et ses membres peuvent jouir d’un plus grand confort matériel, un nombre de naissances explosent dans cette autre communauté et son poids politique s’agrandit, des stars émergent dans cette dernières communautés et voilà tout à coup la notoriété qui profite à tous les membres du groupe… etc …
    Être universaliste, c’est tendre vers la communauté la plus élargie possible. Être universaliste c’est ainsi défendre la communauté du vivant sur terre et son équilibre bio-physico-chimique (biosphère) face à ce qui l’entoure ( vide intersidérale, météores géants et rayonnement solaire) et face aux communautés internes agressives qui bouillonnent en son sein. Et la communauté la plus guerrière en ce moment est de loin la communauté humaine qu’il faut donc chercher à contrôler, mâter, adoucir si on est réellement universaliste.

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