« En prison, la philosophie ramène l’homme à l’intime, à ses violences et à son expérience » Robert Bachelot

« En prison, la philosophie ramène l’homme à l’intime, à ses violences et à son expérience » Robert Bachelot

Pourquoi et comment enseigner la philosophie en prison ? Que peut apporter la philosophie à des détenus ? La Pause Philo a rencontré Robert Bachelot professeur d’histoire-géographie à la Maison d’arrêt de Fresnes. Suite à un intérêt croissant pour la philosophie durant ces dernières années, Robert Bachelot a décidé d’introduire la philosophie dans sa pratique professorale auprès des détenus qui viennent à ses cours. La forme de l’atelier philosophique lui a semblé porteuse d’une invitation au partage et à l’élaboration de la parole. Il a accepté de répondre à nos quelques questions et nous le remercions pour ce témoignage, tout droit issu de son expérience de terrain !

La Pause Philo : Robert Bachelot, la philosophie n’est pas votre discipline première, comment y êtes-vous venu et quel est votre rapport avec elle  ?

Robert Bachelot : Par plusieurs biais. Il est vrai que je suis plus historien de formation : ce que je voulais c’était maîtriser l’Histoire, et y  découvrir la vérité. J’ai toujours eu l’impression qu’on me mentait. Devenir historien, c’était un peu refaire cette recherche moi-même et recoller les morceaux, afin d’avoir un tableau plus net.

Puis plus l’on s’y plonge, plus l’on se rend compte que l’Histoire n’est pas du tout linéaire, qu’elle est très cyclique et que, finalement, on se rapproche de plus en plus de l’homme à mesure qu’on s’éloigne des événements. On en vient à ne se poser que des questions existentielles. L’entrée dans la philosophie s’est faite naturellement. Ensuite, ce sont des lectures et des rencontres qui m’ont poussées un peu plus à lire, à approfondir. C’est devenu presque existentiel : il a fallu lire de plus en plus, s’interroger de plus en plus, découvrir de plus en plus, s’abandonner de plus en plus.

LPP : Vous enseignez  l’histoire-géographie auprès de détenus à la Maison d’arrêt de Fresnes et de temps-en-temps vous faites des ateliers philosophiques avec vos élèves. Quel accueil avez-vous reçu de la part de vos supérieurs hiérarchiques et de vos élèves par rapport à ces ateliers ? Comment se déroulent-ils ?

RB : Alors, comment cela a-t-il été accueilli par la hiérarchie ? Très positivement. Comme je leur en parlais souvent pendant la pause déjeuner, ils ont fini par se dire : “Ce petit empêcheur de tourner en rond… pourquoi pas… ça serait pas mal qu’il fasse cela entre quatre murs à l’intérieur plutôt que de nous faire ça entre les repas !”. J’exagère un peu ! J’ai des collègues qui sont très biens, des supérieurs hiérarchiques à l’écoute. Le seul problème est que pour que des choses se passent à Fresnes, au bout d’un moment il faut un peu les faire soi-même. J’ai donc dû tout mettre en place pour que cela puisse arriver.

Nous avons pour l’instant fait avec les détenus un atelier sur le désir et un autre sur la liberté ; deux mots qui sont très importants pour tout le monde et qui ont beaucoup de place en prison.

« Ce sont tous des révoltés pour la plupart, ils s’interrogent beaucoup sur le monde et ses valeurs »

Concernant la réception de ces ateliers par les détenus, la relation qui s’est développée entre eux et moi depuis la début de l’année a été déterminante. Comme en histoire-géographie on a beaucoup parlé de la géographie de l’alimentation, de l’eau, de la mondialisation, inévitablement on a abordé le développement humain, sous toutes ses formes. Ça a été très intéressant : ce sont tous des révoltés pour la plupart, parfois certains sont très brillants, ils s’interrogent beaucoup sur le monde et ses valeurs. Du coup, il est vrai qu’à travers la géographie ils se sont rendus compte que plus on poussait, plus on pouvait mettre des mots sur la sensation de malaise qu’ils avaient vis-à-vis de l’environnement social dans lequel ils se trouvaient depuis qu’ils étaient tout jeunes. Ils comprenaient que leur révolte était vraiment fondée. Ce qui fait qu’à la fin des cours il y avait des sortes d’envolées. Tout d’un coup, tout le monde respirait, avec des paillettes dans les yeux, ils voulaient faire la révolution. Je pense que c’est cette envie d’étudier le monde qui petit-à-petit les a amenés – et moi par la même occasion – à se dire que l’on pourrait peut-être continuer à parler de ce genre de trucs, mais en se donnant vraiment du temps pour ça.

« Il y a des instants rares durant lesquels une phrase, un mot, peuvent vraiment changer la vie de quelqu’un, ou du moins peuvent amorcer une dynamique »

On a donc fait ces deux ateliers (sur le désir, puis la liberté) de deux fois 4h. C’était assez long et c’était un gros pari : je ne pensais pas que j’aurais beaucoup de monde et finalement cela a intéressé beaucoup de gens. C’est devenu un problème : dans ma pratique personnelle,  j’avais été habitué à des ateliers philo avec peu de participants, avec des gens qui acceptaient des règles très particulières, qui venaient vraiment en toute connaissance de cause, et qui avaient – même si on a tous nos problèmes – une certaine assise et un grand respect de l’autre dans sa parole. J’ai connu ces conditions optimales et là, je me suis retrouvé face à un truc et je me suis dit : on va être quinze, voire une vingtaine, avec que des gars qui sortent de cellule pour faire ça, donc c’est un peu comme si c’était leur cour de récré. En même temps, ils sont enfermés entre quatre murs, puis ils ont sûrement beaucoup de choses à dire, ça va être difficile d’organiser la parole… Puis en plus, s’ils sont trop nombreux à vouloir venir, je ne peux pas dire non… Je me suis donc finalement dit que, dans ce contexte, je ne pouvais pas choisir qui participerait ou non, et j’ai décidé d’accepter tout le monde.

C’est ce que j’ai fait et on s’est retrouvé à une quinzaine, parfois plus parce qu’il y avait des gars qui venaient à l’improviste. C’est un peu porte ouverte les cours, donc quelqu’un qui se balade dans les couloirs de la prison, qui arrive à se faufiler, qui vient et dit “je peux venir ?”, je ne peux pas le virer ! Il est probable que j’ai accepté ces conditions aussi pour des motifs plus profonds : il y a des instants rares durant lesquels une phrase, un mot, peuvent vraiment changer la vie de quelqu’un, ou du moins peuvent amorcer une dynamique. Et ce que je trouvais intéressant était d’oublier l’idée du résultat, car je savais que si j’en cherchais un je n’allais pas y arriver. Concrètement, je me demandais plutôt : “Comment est-ce que j’arriverai à créer les conditions pour que la majeure partie d’entre eux se sentent bien dans cet atelier et ait envie de parler, d’écouter et de recommencer ?”. L’échange était donc très ouvert et il s’agissait pour moi d’organiser la parole.

« Je me rends compte que c’est vraiment de cela dont ils ont besoin en prison, et même ce dont l’homme a besoin tout court »

Il y avait tellement une envie folle chez eux de parler, d’être, de dire, que finalement très vite ça pouvait tomber dans le débat et n’aider aucun d’entre eux. Je me rends compte que c’est vraiment de cela dont ils ont besoin en prison, et même ce dont l’homme a besoin tout court : ce ne sont pas des réponses mais de moments où, à travers un véritable dialogue et donc à travers une véritable écoute, sont créées les conditions de l’accueil réciproque où une personne peut s’autoriser à être pleinement elle-même. Elle ne philosophe pas sur un sujet abstrait, mais sur elle-même, un sujet de fond, parfois même sans s’en rendre compte. Tout cela m’intéresse beaucoup.

LPP : Quelle valeur a pour vous l’introduction de la philo en prison ? Et en quoi la forme atelier vous a-t-elle attirée, cela aurait très bien pu être des cours de philosophie !?

RB : Je pense qu’ils en font déjà sans le savoir. Il y a quelque chose que je trouve vraiment fascinant avec la plupart d’entre eux, qui est le contact humain profond qu’on peut ressentir quand on pose les pieds là-bas. C’est-à-dire qu’une prison c’est… on pourrait faire une sorte de parallèle avec la structure de la pensée et de l’être. C’est-à-dire que la prison représente assez bien une pensée rationnelle, pleine de certitudes, bien construite avec des piliers solides, avec ses gardiens, avec des portes et des clefs. Pour pouvoir passer, il faut que tu connaisses les codes, les gens, etc. À l’intérieur, vivent des personnes dites dangereuses, et qui ont fait des choses répréhensibles… et, en tant qu’employé, on pénètre dans cet endroit. En soi, la prison représente un peu ce qu’est parfois l’humain : un être qui finalement a monté des tonnes de murs, de constructions, de portes, qui a inventé des personnages pour se protéger, parce que ça vit trop, ou c’est peut-être trop insolent.

« Toutes leurs expériences de vie – qu’elles soient bonnes ou mauvaises, violentes parfois – les ont vraiment forgés, ce sont des gens vivants au sens premier du terme »

Il est vrai que lorsque l’on rentre en prison, le premier contact avec les détenus est vraiment quelque chose d’assez d’incroyable, parce qu’il y a vraiment (ils ne sont pas tous comme ça évidemment, mais ceux avec qui ça a accroché beaucoup), une frustration profonde de leur être et de leur vie qui est très touchante. Tu sens que chez eux, toutes leurs expériences de vie – qu’elles soient bonnes ou mauvaises, violentes parfois – les ont vraiment forgés et ce sont des gens vivants au sens premier du terme. Je parle vraiment de ceux qui sont dans les trafics, qui sont dans l’illégalité permanente, pas ceux qui sont là parce qu’ils ont pété les plombs une fois et qu’ils ont tué quelqu’un. Ceux qui sont dans l’illégalité permanente (ce sont les profils que tu trouves le plus souvent) sont très touchants, car tu sens qu’ils ont un rapport à la réalité qui est fondé sur l’expérience avant tout.

« La philosophie n’est pas une science, c’est une expérience : elle a besoin de s’ancrer aussi dans le réel »

C’est quelque chose qui est très, très fort. Tout cela en fait des gens qui sont très poreux à la philosophie, naturellement. Parce que la philosophie, après c’est la définition que je m’en donne, ce n’est pas une science, c’est une expérience : elle a besoin de s’ancrer aussi dans le réel. D’ailleurs, elle part de ça, elle parle d’une expérience de la réalité qui permet de changer sa vision des choses.

Et c’est vrai que quand je discute avec des détenus – que je vois à temps plein, donc je vis un peu avec eux – il y a quelque chose d’assez merveilleux, une fraîcheur. J’ai mis du temps à comprendre pourquoi ça me plaisait. Au début, je me suis dit “C’est bizarre… est-ce que toi tu n’es pas bizarre aussi, t’aimes les détenus ?”, et en fait, il y a une fraîcheur vivante chez eux, une insolence vis-à-vis de toute forme de construction humaine qui moi me parle beaucoup. Je pense que c’est un trésor ce sentiment là, il y a une vraie rage quelque part. Alors parfois elle peut être destructrice, mais parfois elle peut être créatrice aussi.

Cela nous ramène du coup à la philosophie, quelle est sa place en prison ? Je dirais que c’est justement à l’intérieur de ce type de carcans que la philosophie ramène l’homme à l’intime, à ses violences et son expérience, d’une façon plus apaisée dans le dialogue (d’où la forme de l’atelier). Dans ce dialogue, où l’homme n’est pas seul face à ce monde de raideur qu’est la société, ni seul face à lui-même, peut naître une expérience vivante qui peut le transformer.

LPP : Pour conclure, pouvez-vous nous partager les retours d’expérience que vous avez eu de ces ateliers philosophiques ?

RB : Après les ateliers, il y avait quelque chose de super beau : c’était les visages déjà, de tous. Ils avaient envie de continuer, alors qu’on avait déjà fait plus que le temps imparti (je n’avais pas eu le temps de déjeuner ces jours là !). Pour beaucoup, ils ont admis que c’était vraiment difficile d’écouter l’autre et de sortir du débat usuel. Ils n’étaient pas habitués à cela, mais en même temps cela leur a beaucoup plu aussi. On peut alors assister à ces choses superbes, par exemple deux détenus qui ne se parlaient plus, très virulents l’un envers l’autre, à la fin ils se sont dit : “Je t’aime bien toi, il faut qu’on se voie plus souvent”.

Le dialogue petit-à-petit devient une évidence, à mesure que les cours passent. Alors, c’est vrai que souvent ils me disent “Bon est-ce qu’on refait des ateliers philo bientôt ?”.  Ce qui est ressorti après ces deux ateliers c’est qu’ils sont tous prêts à recommencer l’expérience et à aller plus loin. L’idée serait qu’on puisse faire ça toute l’année, au moins une fois par semaine. S’il y a bien une chose dont ils ont besoin, ce sont ces espaces de dialogue, car ils ne les ont pas, nulle part. Le suivi est de l’ordre du zéro.

« Avoir ces espaces de parole et être écouté par d’autres, pas forcément par des psys mais par quelqu’un comme soi, c’est essentiel »

Alors oui, la philosophie c’est l’amour de la sagesse, et je pense qu’ils en ont énormément soif. Malheureusement, on cherche plus à les maintenir en activité, qu’à les éveiller. Il y a une sorte de double effet Kiss cool en prison,  extrêmement violent, qui est, d’un côté, cette mise en activité permanente et constante, qui passe aussi par l’isolement (qui est une mise en activité devant la télé), ou, de l’autre côté, un rapport qui est constamment dans le “Tu dois” et la critique – parce que quelque part, tu es là pour de bonnes raisons. Finalement, cela enferme le détenu dans un double mouvement coupable où, en prison, il est presque encore plus coupable qu’à l’extérieur, et il n’y a pas de porte de sortie. Il n’a jamais le temps de parler.

C’est vrai que le fait d’avoir ces espaces de parole et d’être écouté par d’autres, pas forcément par des psys mais par quelqu’un comme soi, c’est essentiel. Cela amène un peu à une vision de la philosophie qui à mon sens est presque spirituelle. Si on la pousse à son paroxysme, la philosophie revient à créer un espace intime avec l’autre, un espace de dialogue où on peut être totalement soi, être à soi et être à l’autre par le même fait. Quelque part on parle là d’amour… et de sagesse. Je pense que cela oui, ils en ont une soif énorme et qu’ils le recherchent, presque de façon naturelle.

 

Interview réalisée par :

Anne-Laure Thessard

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