Ma grand-mère était constructiviste

Le constructivisme est un courant de pensée en épistémologie apparu au début du XXème siècle, et principalement influencé par l’œuvre du philosophe allemand Immanuel Kant (1724-1804). Ses partisans ont en commun d’envisager les connaissances comme des constructions mathématiques, techniques, linguistiques, mentales ou sociales. Ce courant fit émerger de nombreuses questions, qui sont encore aujourd’hui débattues, concernant le fondement des connaissances scientifiques, et de la connaissance en général. Est interrogée notamment l’influence que peut avoir le sujet ou la société sur la production de connaissances.

Qu’est-ce qui nous influence quand on fait de la recherche scientifique ? Pourquoi s’intéresser à tel sujet plutôt qu’un autre ? Parfois une part inconsciente de notre héritage familial peut s’exprimer des façons les plus inattendues.

« Changer les choses de place, c’est le travail des hommes : il faut choisir de faire cela ou rien » Albert Camus

“Bien sûr que tu me déranges !”

Nous étions dans la salle à manger lorsqu’une anecdote lui revint. Quelques jours auparavant, Magalie était passée lui dire bonjour. Aussitôt rentrée, elle lui demandait benoîtement : « Est-ce que je te dérange ? ». Marie, ma grand-mère, toute occupée à suivre le fil de sa propre pensée, lui répondit avec son tact habituel : « Bien sûr que tu me déranges ! »

Cet échange rapporté par ma grand-mère, d’apparence anodin, n’avait rien d’anecdotique. Il était la synthèse d’une pensée qui l’habitait et qu’elle exprimait avec son habituelle justesse maladroite. Cette pensée est la suivante : selon Marie, exister, c’est déranger. Non pas au sens d’une perturbation malvenue – quoi qu’il puisse la provoquer – ce dérangement s’exprimait plutôt selon elle de manière littérale : il s’agissait bien de placer ailleurs ce qui devait être là – ou bien placer là, ce qui aurait dû être ailleurs.  L’existence s’exprimait nécessairement comme une attente déçue – en bien ou en mal, là n’était pas la question. Déranger étant au principe même de tout ce qui est amené à exister, Magalie semblait donc demander « Est-ce que j’existe ? ». Le fait qu’elle interroge ainsi sa propre existence constituait une rhétorique parfaitement tautologique qui rappelait à ma grand-mère son livre du moment, Winnie l’ourson :

–        « Il y a quelqu’un? » demande Bourriquet.

–        « Non, il n’y a personne ! » répond Winnie l’ourson.

S’il n’y a personne, il y a déjà quelqu’un, celui qu’on attendait mais qui n’est pas là où on l’attend. Pourtant s’il y a quelqu’un, il n’y a personne, en tout cas pas celui qu’on attendait. La rencontre n’est toujours qu’attente déçue de l’autre qui n’est jamais là où on l’attend. C’est pourquoi sa réponse, « bien sûr que tu me déranges ! », se voulait rassurante – cela ne signifiait rien d’autre que : « bien sûr que tu existes ! » ; si toutefois on prenait le temps d’en saisir pleinement le sens. Or le temps, c’est bien cela qui manquait toujours déjà, tant le plus simple échange demandait des trésors de patience pour parvenir à une entente commune.

Marie était sourde, mais je pense que sa surdité tenait autant d’une incapacité auditive que d’une impossibilité existentielle : la vie n’aurait aucun sens si elle devait procéder de la satisfaction d’un attendu. A la question « Il y a quelqu’un ? », il faut pouvoir répondre « Non, il n’y a personne ! », envers et contre tout, au risque de passer pour une dérangée. Toute question était donc l’occasion inespérée de répondre à côté, là où on ne l’attend pas, ce qui avait la prodigieuse capacité d’irriter la plupart de ses interlocuteurs.

“Je monte les escaliers 4 à 4, mais ensuite il me faut redescendre les marches une par une.”

Le dérangement étant pour Marie au cœur de l’existence, j’étais étonné de la voir sans cesse me répéter vouloir tout mettre en ordre avant le grand départ, une injonction absurde qui la poussait à tout déplacer, sans arrêt. Animés par une sorte de mouvement perpétuel, les objets dansaient mollement, voguant d’une pièce à l’autre dans des voyages sans but. Comme portés par les multiples voix du téléviseur et de la radio qui diffusaient l’information en continu, d’innombrables mots à l’ombre étalés, échoués sur des feuilles, des cahiers, des livres, des magazines, des notes et des dossiers, n’avaient de cesse que de s’empiler et se désempiler sous mon regard désemparé. Un torrent d’idées, de concepts, de bouts de phrases comme arrachées en plein vol au discours ambiant, remplissaient tout l’espace disponible, pour finir méticuleusement éparpillés à destination de quiconque prendrait le temps de s’y intéresser.

L’important pour Marie – je ne l’ai compris que tardivement – n’était pas de ranger la maison : à quoi bon, une fois fini il n’y aurait plus rien à faire, plus rien à comprendre ! L’important, c’était d’ordonner continuellement les informations qui arrivaient en flot constant, afin de saisir tant bien que mal le bruit du monde, et de cette manière continuer à l’habiter. Or, pour ce faire, il fallait déconstruire, défaire, détricoter les tissus de l’espace et du temps pour en tirer le fil de sa pensée précaire. « Depuis l’enfance, je monte les escaliers quatre à quatre, mais ensuite il me faut redescendre les marches une par une » me disait-elle. Aussi, refaire chaque pas en arrière constituait l’essentiel de son temps, dans le but de comprendre ce qui l’emmenait déjà ailleurs.

Ainsi, si tout paraissait d’une difficulté insurmontable, ce n’était pas lié à un goût prononcé pour la complexité, c’était plutôt qu’elle vivait comme au milieu d’une pelote de laine dont il fallait sans cesse défaire les nœuds. Sa pensée vagabonde n’avait aucune intention de se sédentariser dans une quelconque forme de cohérence figée. Aussi insaisissable que particulièrement insupportable, la pensée de Marie avait le don de déranger ce qui voulait rester coi. Aussi, lorsque je vis pour la première fois son visage en paix dans cette petite pièce remplie d’amour, un sentiment étrange de joie et de sérénité prit le dessus sur mon chagrin. Sa pensée infatigable s’était tarie, le verbe s’était éteint, et avec lui les maux, dans un lointain silence que seule l’absence peut convoquer. Pour Marie, il n’y avait tout simplement plus rien à dire.

Caminante, No Hay camino

En héritage, des souvenirs bien sûr, et des centaines de livres, ainsi que des milliers de documents épars qui témoignent de son passage. Lorsqu’il a fallu ranger ces montagnes de papiers noircis d’encre, dont le sens semblait s’être éteint avec elle, l’angoisse de garder vivante sa pensée commença par nous figer. C’est alors que Margot, ma sœur, emportée par l’urgence de redonner vie au salon et à la cuisine – après tout n’appelle-t-on pas ça des pièces de vie ! – entreprit de tout dégager. Inarrêtable, le grand ménage fit son œuvre. En une journée à peine, tout était rangé.

Entre ma sœur et ma grand-mère, ça n’a jamais été le grand amour. Il faut dire que Marie n’était pas quelqu’un de facile à aimer. Elles avaient pourtant quelque chose en commun : une dévotion absolue dans leur recherche de liberté. L’une cheminait dans l’espace, et l’autre dans les idées, si bien que les points de rencontre se faisaient rares, mais une même visée semblait tirer un trait entre ces deux femmes que tout semblait opposer. Si bien qu’une fois le grand manège terminé, tout était en ordre. Son pas fermait la marche, du chemin qui prenait fin.

Ma grand-mère n’avait de cesse de répéter : “Caminente, No Hay camino”. Marcheur, il n’y a pas de chemin. Je ne connaissais pas ce poème espagnol à l’époque. Jusqu’à peu il s’agissait pour moi d’un proverbe tout à fait banal qui signifiait : traces ton propre chemin. Pourtant, en croisant cette citation sous la plume de l’épistémologue Jean-Louis Le Moigne, je compris qu’il y avait là beaucoup plus qu’un conseil de développement personnel. En lisant cette phrase, le souvenir chaud de nos inlassables discussions, qui avaient nourri mes réflexions de façon plus ou moins volontaire, faisait irruption dans mes recherches tout ce qu’il y avait de plus froides et académiques. Je réalisais tout à coup : ma grand-mère était constructiviste.

Pour peu qu’on ne s’intéresse à l’épistémologie, cette information peut paraître dérisoire. Pourtant, elle m’apparaît aujourd’hui comme une contradiction performative des plus absurdes : à force de se répéter comme un mantra qu’il n’y avait pas de chemin, ces quelques mots semblaient avoir dicté son existence aussi bien que celles de ses enfants et petits-enfants. Leurs effets furent des plus étonnants. A la fois d’une lourdeur absolue telle la lourde valise de Tereza dans le roman de Kundera, et d’une insoutenable légèreté telles les trahisons de Sabina.

Puisque la liberté a pour corollaire la responsabilité, être constructiviste avait pour ma grand-mère tout d’un fardeau qui oblige, tout en ouvrant la possibilité à trahir à tout moment ce qui semblait jusqu’alors évident. Nulle traduction sans risque de trahison, c’est au moins une chose que j’avais appris en lisant le sociologue Michel Callon, mais ce qui était su de loin devenait très proche tout à coup. Mes recherches sur le constructivisme de Bruno Latour, supposées être mon œuvre la plus personnelle, m’apparaissaient alors comme un héritage familial, aussi bien que les nombreux voyages de mes frères sœurs, et les projets entrepreneuriaux de mon père. Tous ces projets d’apparence très éloignés semblaient tout à coup révéler un dessein caché, une aventure commune hors de soi et des attendus familiaux. La trahison semblait se faire héritage (le refus de mon père de devenir banquier et ses nombreuses bifurcations, le refus de mon frère de passer son bac, la volonté de ma sœur de ne jamais s’arrêter de voyager, mon propre refus initial de suivre la voie toute tracée des philosophes vers l’enseignement et la recherche), et la liberté se muer en handicap. C’est alors que je compris qu’en citant Antonio Machado elle avait omis la phrase précédente, un élément clé qu’elle avait gardé pour elle.

Caminente, son tus huellas el camino, y nada mas

Marcheur, ce sont tes traces, ce chemin, et rien de plus. Il n’y a pas de chemin, mais il n’en reste pas moins des herbes couchées et des traces de pas. S’il existe quelque chose de l’ordre du savoir il ne fait aucun doute qu’il prend la forme de traces. Le poids de la connaissance est contenu tout entier dans la capacité d’une trace à former un héritage pour les générations présentes et futures, un héritage nécessairement trahi, telles les photos datant de la guerre d’Espagne d’Antoni Campana, dont il refusait catégoriquement la diffusion jusqu’à sa mort, et qui se trouvent exposées aujourd’hui aux yeux de tous, sans ses mots pour les commenter. Il n’y a rien de plus lourd que l’histoire, et rien de plus léger que son interprétation.

Il nous reste de ma grand-mère une maison pleine de milliers de photos, de documents d’archives et toutes sortes d’objets hérités de ses aïeuls. Face à ce fatras signifiant dont l’origine s’est glissée dans le néant, la question se pose : ces traces, à qui appartiennent-elles ? Et ces pensées qu’elles provoquent en moi, puis-je vraiment dire que ce sont les miennes ? Dans un chemin ouvert par la disparition de l’auteur, l’arbitraire du sens à donner à des discours dont l’énonciateur n’a plus de référent semble frotter contre l’obligation morale d’être fidèle à ce que la personne a voulu dire. Sans quoi, il semble impossible de pouvoir dire quoi que ce soit qui ait un sens. Pourtant, une fois disparu, est-ce bien l’énonciateur qui donne le sens ? Si ce n’est pas le cas, que reste-t-il de ces énonciations livrées à elles-mêmes qui puisse les délivrer du lourd tribut qui les lie à celui ou celle qui les énonce ? Aussitôt couchées, aussitôt orphelines, me direz-vous. Suspendus entre les doigts qui les ont fait naître et les yeux qui doivent les lire dans l’immensité invisible d’un monde en marge, les écrits restent. Mais où restent-ils ? Que reste-t-il de la main, lorsque la trace atteint l’œil ? Une forme d’inquiétante absence peut s’emparer de celui ou celle qui lit les paroles d’un disparu. Livrées à plat, encodées soigneusement ou à la hâte, rien ne garantit que nous soyons en mesure de comprendre ce qui est écrit. En effet, toute question concernant l’interprétation laisse le lecteur livré à lui-même. Il revient à lui seule la difficile tâche de mettre bout à bout ce qui se trame dans l’énonciation.

C’est ainsi qu’il m’arrivait – sans doute, les souvenirs restent imprécis – de me retrouver debout, sourcils froncés, face aux post-it accumulés à côté du téléphone. Griffonnés dans une langue d’apparence commune, ils n’en restaient pas moins énigmatiques. De même, depuis bien longtemps déjà, j’avais eu l’occasion d’explorer quelques curieuses créations de Marie affichées sur un paperboard dans son bureau. Faits de feuilles plastifiées transparentes qui surimposaient des messages et dessins énigmatiques, ces cercles étaient mobiles. Accrochés par leur centre, on pouvait les faire tourner, mais rien ne permettait de dire exactement pourquoi il fallait les tourner. Ce dont je me souviens, c’est qu’elle en avait affiché un lors d’un colloque international de psychanalyse lacanienne, ce qui lui avait valu les railleries de ses collègues. Depuis, à ma connaissance, ils n’avaient plus quitté son bureau, ce qui ne l’empêcha pas d’en créer d’autres. Mais alors, à qui étaient-ils destinés ? Quelle importance leur donner ?  Tant de questions qui trouvent aujourd’hui une étrange filiation dans mon travail de recherche.

J’ai longtemps cru que je savais ce que je cherchais. Pourtant, une fois arrivé dans les entrailles de la Bibliothèque Nationale de France, après avoir descendu l’escalator étroit menant jusqu’aux portes bien gardées de l’espace chercheur, l’immensité du stock d’ouvrages à ma disposition m’angoisse. Un imposant savoir savant à portée de main s’offre à moi, et une minuscule vie pour m’y frayer un chemin. Une fois avoir traversé le long couloir qui borde le jardin central laissé en friche, parait-il pour des raisons artistiques, je franchis le seuil de la salle K. Je récolte alors les quelques ouvrages renfermant, je l’espère, le corpus principal de la première partie de ma thèse qui doit traiter des origines du constructivisme. Un sourire un peu absent, une place choisie au hasard et, me voici déjà installé à mon poste. A peine assis face à mon ordinateur que j’oublie rapidement les mouvements frénétiques des mains qui citent, manient et remanient. De temps à autre, j’entends le bruit d’un appareil photo qui me réveille de ma torpeur. A peine levé le nez que je replonge. Rien n’arrête le cycle infernal de la recherche au travail. Réécrire, sauvegarder, rapprocher, réfléchir, dessiner, décomposer, recomposer, marquer une page, en ouvrir une autre. Des regards vides se croisent à l’occasion d’une réflexion, puis hébétés par cette rencontre soudaine, s’échappent précipitamment. Sans nous voir, tout nous lie. Parfois sans doute, nous lisons la même chose. D’autres fois même on s’entre lit, si bien que par l’écrit nos récits s’entrelacent. Citer, citer, citer, c’est par citations que nous faisons Cité. Et pourtant, entre ces murs immenses, comme écrasés par le vide au-dessus de nos têtes, nous restons étrangers. Des têtes de nœuds dans un sac à nœuds. Qui pourra les démêler ?

A ces étranges automates s’ajoutent les décédés. Ils ont cédé la place mais continuent de nous hanter. Des pensées mort-vivantes murmurent dans nos cerveaux et animent nos corps éthérés. Fantômes bien vivants accueillant des pensées mortes. Ça lit, ça cherche, ça surligne, ça rature, ça grogne et ça marmonne, une chose est sûre : ça pense ! Quelque chose pense et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Pourtant, il faut bien taire les uns pour écouter les autres. S’il semble que tout soit d’importance suffisante pour mériter d’être lu, de quel droit dois-je ne pas lire ? N’importe quel amateur de films d’épouvante connaît l’importance du hors champ. Quiconque est entré dans une bibliothèque avec une question, connaît l’angoisse de la lecture. A l’imminence du surgissement est suggérée l’indicible horreur de notre propre finitude. Lorsque tout est possible, ce qui ne se montre pas nous envahit. Ne reste alors qu’une issue, la seule voie possible : ignorer. Ne pas tout lire, ne pas tout comprendre, ne pas tout dire. Fermer les portes, boucher les trous. L’ignorance n’est pas un point de départ. C’est le seul chemin pour une connaissance à taille humaine. L’abstraction n’est pas hauteur de vue, mais réduction du bruit. Faire abstraction. Deux mots qui semblent mal s’accommoder et qui s’entendent à merveille. Traduire, interpréter et comprendre, ce n’est pas toujours être fidèle au texte, mais parfois risquer la trahison, dans l’espoir peut être de dire quelque chose de nouveau.

Il en va de même quand nous rendons hommage à ceux qui nous ont précédés. Il est clair que tout ce que je vous ai raconté sur ma grand-mère, ce n’est qu’une infime partie de ce qu’elle était. Mais ces souvenirs ce sont les miens, et même déformés par ma mémoire ils lui donnent corps.  Les traces qu’il en reste, ce n’est sans doute pas elle, mais ce sont ses traces malgré tout. Des traces que je continuerais sans doute de suivre malgré moi.

A ma grand-mère – qui, semble-t-il, était constructiviste.

 

Un article par Jérémie Supiot Toutes ses publications

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