La fin de l’amour. Enquête sur un désarroi contemporain, Eva Illouz (2020) – Note de lecture

Alors que les réflexions autour du polyamour, des relations et de l’amour dits « libres » se multiplient, Eva Illouz, dans La Fin de l’amour (2020), nous invite à réfléchir sur ce que sont devenus l’amour et le couple à l’ère du « capitalisme émotionnel ».

L’autrice refuse de laisser l’étude de nos émotions, de nos vies affectives et amoureuses à la seule psychologie et propose une étude sociologique de ce qui peut, de prime abord, sembler relever de la pure intimité : l’amour.

Loin d’être un sentiment spontané, inexplicable, nous dit-elle, c’est une construction socio-historique qui évolue en fonction des caractéristiques de l’époque. L’avènement de l’individualisme, à l’époque moderne, a contribué à faire de l’amour le sentiment indispensable à l’épanouissement de soi. Le capitalisme a, d’un autre côté, changé l’amour en marchandise.

Aujourd’hui, deux facteurs entrent alors en contradiction : l’amour est nécessaire à une réalisation authentique de soi et, en même temps, il est régi par des rapports marchands. On ne considère donc pas autrui comme une fin quand on consomme des relations affectives mais comme un moyen de réaliser notre liberté individuelle.


Les points clefs “à retenir du livre” :

Une thèse forte : le capitalisme s’est approprié la libération sexuelle pour faire des relations affectives l’objet d’un marché comme un autre.

Une approche : analyser la recomposition des relations amoureuses sans jamais émettre de jugement de valeur.

Des ressources : une bibliographie riche et érudite qui permet d’approfondir certains sujets effleurés et des témoignages retranscrits tels quels qui permettent d’alléger la lecture et de rendre les idées plus concrètes.

Le livre en 1 question : La libération sexuelle a-t-elle réellement permis de rendre les relations amoureuses plus épanouissantes ?


 

Couverture du livre
Couverture du livre La fin de l’amour d’Eva Illouz, éditions Seuil (2020)

Une sociologie du désamour 

Alors que Rimbaud écrivait au XIXème siècle « l’amour est à réinventer, on le sait », il semble que l’on tente, aujourd’hui, de réfléchir aux moyens de réaliser ce projet titanesque. On explore des façons d’aimer autrement, d’aimer mieux. Les réflexions autour de l’amour libre ou du polyamour illustrent ce désir d’aimer sans s’approprier l’autre. On aspire à sortir du paradoxal désir décrit par Sartre dans l’Etre et le Néant : celui, condamné à l’échec, de posséder la liberté de l’autre.

L’ouvrage et, plus largement, les recherches d’Eva Illouz s’inscrivent dans la droite ligne de ces réflexions sur l’amour à l’époque contemporaine. Après avoir écrit, dans plusieurs ouvrages, sur ce que le capitalisme a fait à l’amour, elle analyse, cette fois, le « non-amour ». La sociologue des émotions nous invite à porter un autre regard sur nos relations affectives en les observant par leur pendant négatif : le non-amour ou le désamour.

Elle cherche alors à comprendre les modalités de rencontre de notre « modernité hyperconnectée » (p. 35) et ce qu’elles révolutionnent dans notre rapport au sexe et à l’amour. En introduction, elle fait état de la manière dont a été construit l’amour dans la culture occidentale afin d’introduire le sujet, trop peu traité, du « non-amour ».

L’usage de la technologie ainsi que l’accélération du rythme de vie de nos sociétés ont conduit à nous faire nouer des liens sociaux « négatifs », des relations sans engagement, éphémères. Les sites de rencontres, la banalisation du « casual sex », des « sex friends » et autres « plans cul » nous habituent ainsi à choisir « négativement » le non-engagement. Plutôt que de s’efforcer de construire des relations stables, qui s’inscrivent dans un temps long, on préfère ne pas choisir, ne pas s’engager pour conserver une liberté comprise comme la possibilité de faire absolument tout ce qui nous plaît. Alors que l’époque prémoderne avait érigé comme norme des modalités très procédurales de relations (faire la cour, déclarer son amour, établir un contrat de mariage), la révolution sexuelle nous a progressivement habitués à des liens qui se font et se défont souvent et rapidement.

Incertitude et anxiété

Ces relations négatives, présentées comme des preuves de notre liberté individuelle, conduisent à une grande incertitude. La révolution de la sexualité et son appropriation par ce que l’autrice appelle le « capitalisme scopique » (un capitalisme qui nous pousse à être regardé et à regarder autrui et soi-même comme objets) permettent une multiplication des rencontres possibles et réelles que l’on consomme comme des produits.

Les interactions sexuelles et romantiques peuvent être sans engagement, sans lendemain, multiples. La pluralité de sens que peuvent revêtir les expériences sexuelles et romantiques nous rend, du même coup, incapables de connaître avec certitude les intentions de la personne avec laquelle on a des “relations”.

Nous sommes alors plongés dans une grande confusion qui provoque une forme d’anxiété liée à l’absence de cadre : comment agir, réagir, et penser quand on ne sait pas si, à la suite d’un baiser, d’un mot tendre, d’une relation sexuelle, l’autre aura encore envie de nous revoir le lendemain ? Comment s’autoriser même à ressentir alors que les actes et les mots n’engagent à rien ? Comme l’écrit Illouz, alors que le rapport sexuel marquait, dans le « scénario romantique classique » la fin de la cour amoureuse, il est aujourd’hui le début de l’histoire (p. 113) et l’on ne peut alors que difficilement interpréter les signes que l’on observe dans une relation naissante.

Le phénomène du « ghosting » (arrêter subitement de répondre à quelqu’un sans jamais lui donner d’explication), banalisé par les applications de rencontres, l’illustre très bien  : nous ne pouvons pas même être sûr.es que notre partenaire ne deviendra pas, d’un jour à l’autre, un fantôme.

L’ambivalence de la liberté

La liberté affective qui nous est promise est alors en réalité double : si elle a l’avantage indubitable de nous permettre d’élargir nos cercles sociaux, de choisir celles et ceux avec qui l’on souhaite avoir des relations, elle rend néanmoins bien plus difficile le fait de nouer des liens profonds. Si pouvoir se retirer à tout moment d’une relation naissante constitue une forme de liberté, cela rend également difficile la projection dans l’avenir : tout est vécu dans la jouissance immédiate, le sexe est consommé et peu de place est laissée à la construction d’un projet transcendant le plaisir de l’instant.

C’est parce que le capitalisme scopique s’est approprié la révolution sexuelle que la sexualité a été changée en produit de consommation. Ce qu’Illouz appelle capitalisme scopique, c’est ce phénomène de transformation du « moi » en image, de l’individu en objet regardé, désirable et monnayable. Ce nouveau modèle de conception de la personne a émergé par le biais des industries de la mode, des cosmétiques, de la publicité, du cinéma qui ont contribué à produire des individus perçus par eux et par autrui comme des objets de séduction.

Le corps est alors changé en marchandise et, principalement, le corps des femmes qui sont évaluées, comme des produits, en fonction de leur physique. La liberté sexuelle, c’est alors aussi l’acceptation de la transformation de nos corps en produits consommables de ce marché de la sexualité.

Cette liberté ambiguë bénéficie plus largement aux hommes qu’aux femmes, avance également Illouz, puisque, traditionnellement responsables du « care », du soin, leur statut social n’est pas renforcé par la multiplication des expériences sexuelles. Les hommes, eux, bénéficient socialement de leur statut de « tombeurs », de leur capacité à avoir une multiplicité de relations qui est perçue comme une marque d’autonomie.

Les femmes, quant à elles, socialement définies et valorisées par leur capacité à prendre soin (des autres, des enfants, des hommes, de leur foyer) ne sortent pas complètement gagnantes de cette libération sexuelle. Alors que la sexualité permet aux hommes de réaliser les attentes de la virilité, elle tiraille les femmes entre l’autonomisation nouvelle de leurs corps et les attentes sociales liées à la féminité.

Une critique non réactionnaire

Comme  la sociologue l’affirme en introduction et le rappelle en conclusion : ce livre ne contient qu’analyse, il n’est pas à comprendre comme un désir réactionnaire de revenir à des modalités de relations plus rigides.

Loin d’être nostalgique des romances du XIXème siècle, de la cour et des demandes en mariage, Illouz ne fait que nous inviter à réfléchir sur les raisons qui expliquent le sentiment d’anxiété dans lequel peut nous plonger l’instabilité croissante de nos façons de relationner. Ce constat s’inscrit dans une grille d’analyse plus vaste proposée par sociologues et philosophes des dynamiques de nos sociétés contemporaines telle que celle d’Hartmut Rosa au sujet de l’accélération de la temporalité qui émerge avec la modernité.

L’autrice ne manque pas, en conclusion, de nous rappeler combien les expériences amoureuses et sexuelles, y compris sans engagement, peuvent être fécondes et émancipatrices (p. 317). Dans une interview accordée à France culture pour la sortie de l’ouvrage, elle affirme très explicitement : « il est pour moi absolument clair que la révolution sexuelle était absolument nécessaire » (notamment parce qu’elle a permis l’avènement d’une nouvelle image des femmes qui ne sont plus aujourd’hui associées à la seule pureté maternelle ou virginale).

L’objet de l’ouvrage est surtout d’analyser, aussi objectivement que possible, la recomposition de nos manières de relationner et d’opérer une critique de la liberté (ici, surtout sexuelle) érigée en valeur absolue.

 

Eva Illouz ne vise donc pas à nous désespérer et, qu’on se rassure : l’amour n’est pas mort ! Au contraire, il est transformé par de nouvelles règles qui nous troublent et nous angoissent parce qu’elles sont implicites, floues et mouvantes.

Mais en refermant le livre, je me rappelle m’être sentie apaisée : enfin, je trouvais une explication rationnelle au fait de ne pas me sentir toujours parfaitement à l’aise avec l’incroyable liberté de choix dont je disposais dans ma vie affective. Je ne sortais pas de ma lecture avec une solution miracle mais une certitude : dans ces réflexions pour réinventer l’amour, je ne suis pas la seule à être perdue.

 

Une note de lecture réalisée par Marie Koyouo  Toutes ses publications

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