Notes de lecture – Pas de transition sans transe. Essai d’écologie politique des savoirs. de Jean-Louis Tornatore

En tant qu’anthropologue du patrimoine, d’un côté ; en tant qu’engagé vers un (des) monde(s) post-capitaliste, de l’autre, Jean-Louis Tornatore s’interroge : nous sommes en 2023, époque de l’anthropocène ; comment transformer les pratiques de vies, habitudes, cultures, politiques, suivant ce qu’implique cette prise de conscience de l’influence de l’humain sur la planète ? Il propose le concept de transe, qu’il utilise tant comme métaphore symbolique qu’en tant que ressource cognitive potentielle disponible ; il en reconnaît la réalité vécue de tout un chacun, et notamment de ses collègues anthropologues vivant leurs terrains et s’y engageant comme pour s’y laisser transe-former.

Son ouvrage, Pas de transition sans transe, Essai d’écologie politique des savoirs (Ed. Dehors, 2023), propose un être-au-monde sensible et attentionné, ouvert sur le dehors des cultures, ou plutôt des mondes, au sein desquel.le.s chacun vit. Il est également un plaidoyer pour le renouvellement académique des pratiques comme l’anthropologie, la philosophie ou l’esthétique. Il se positionne pour une manière de faire science, enfin, plus naturaliste que rationaliste, acceptant jusqu’à l’étrangeté des phénomènes, condition également de la cohabitation des mondes.

 

Pour cela, l’auteur passe par la philosophie pragmatiste, l’anthropologie décoloniale, les études esthétiques théâtrales, mêlant tournures poétiques et érudition académique à de nombreuses références. Un ouvrage qui ne manquera pas d’intéresser les militant.es, les artistes et plus largement les professionnels du terrain curieux d’une confrontation à l’altérité des mondes.

 

A retenir du livre

  • La transe est un état de modification de soi et de son rapport à l’autre par l’ouverture de la cognition.
  • Cet état de transe vécu a des implications tant politiques que culturelles qui modifient le rapport au savoir de l’académisme occidental et dont la prise en compte implique la transformation des pratiques des sciences sociales.
  • De la considération pragmatique de l’existence de plusieurs mondes, et non simplement de plusieurs cultures, naît en effet une manière de faire de la politique moins ségrégative (et donc axée sur la domination) que diplomatique.
  • Le théâtre, l’hypnose, le rituel chamanique autochtone ou occidental, peuvent constituer autant de façons de s’ouvrir à une altérité fondamentale partagée.

Le livre en 1 question : Qu’apporte le concept de transe à notre manière de faire monde ? 

 


 

L’ouvrage est construit sur un format libre : l’auteur voltige par delà les formes convenues de l’argumentation, proposant une structure spiralée. Il alterne les réflexions sur l’anthropologie et ses présupposés, les études de la transe, allant de la transe chamanique culturelle et ancestrale à l’hypnose contemporaine et la transe cognitive auto-induite, décrivant enfin aussi bien un théâtre porteur des germes de l’émancipation politique par sa capacité à faire rencontrer l’altérité de la scène aussi bien que le vivant en soi. Tout un programme, à plus d’une reprise exigeant – il faut le dire – pour qui n’a pas l’habitude du langage académique. Le tout est agrémenté de nombreuses sources référençant les auteurices les plus pointues et servant le propos. Une argumentation qui mobilise donc les détours de la pensée, presque rhizomatique à la manière des plateaux deleuziens ; accompagné d’invités, pour chacun de ces plateaux, “une foultitude d’auteurs et d’autrice, une cohorte de grands esprits venus amicalement discuter cette idée, expériencer avec moi” (article sur Lundi Matin de l’auteur).

L’auteur prend trois points de départs hyper-modernes : l’anthropocène, d’abord, cette conscience, actée scientifiquement, de l’impact de l’action humaine sur son écosystème la Terre et la diversité des mondes que cela implique ; la multiplication des résistances et de leurs formes, de plus en plus créatives, contestant l’idée même de progrès et sa linéarité héritée des Lumières ; la visibilisation de l’altérité des peuples autochtones, enfin, encore là malgré leur difficulté à exister dans le monde de l’hégémonie des pays du “Nord”, et contraints à réinventer jusqu’à leurs formes de vie pour se maintenir – “cultural endurance is a process of becoming”, écrit James Clifford, historien interdisciplinaire.

Transformer l’académie anthropologique

La discipline qui apparaît le plus, c’est celle de Tornatore. L’anthropologie est au cœur du propos, bien qu’aucun terrain spécifique n’ait servi l’exercice d’écriture. Celle-ci, spontanée et expérimentale, s’est plutôt nourrie d’une multitude d’espaces-temps vécus : de lecture de philosophes pragmatistes comme William James et John Dewey, de séminaires, d’ateliers d’écologie politique, de la formation à la transe cognitive auto-induite de l’auteur et de séances d’hypnose, ou encore de spectacles carnavalesques. Aucun terrain ? Au contraire, une multiplicité de terrains différents, ce qui n’est pas une norme en anthropologie mais qui permet ici de constituer un ouvrage curieux, riche d’expériences “impulsives” “intellectuelles, esthétiques, somatiques”.

Le propos est notamment de renouveler cette discipline qu’est l’anthropologie. De n’en faire pas une étude explicative des autres cultures, dont le but ultime serait de rendre compte, pour nos académi(ciens), de la différences de nos modes de vies d’avec d’autres depuis une vue surplombante réductrice et coloniale : expliquer la culture des peuples autochtones, c’est toujours être celui qui rapporte le savoir et l’intègre à notre vision occidentalo-centrée. Tornatore valorise le tournant ontologique de la discipline comme seule manière de se frotter, pour de vrai, à l’altérité. Contre l’idée du multiculturalisme, où une seule réalité est vue de différentes  manières par les cultures du globe, le pluralisme ontologique pose l’existence d’une variété de mondes. De réalités que nos façons d’être au monde façonnent, donc, différemment. La magie, les chamans, ce n’est donc plus une affaire de croyance, mais une affaire de participation : dans quel monde suis-je en train de vivre ?

Cette anthropologie prend acte d’une différence approfondie entre les cultures, et celui.celle qui la produit, a un rôle bien différent. Non plus observer les mondes, mais s’y joindre, activement ; non plus documenter un monde depuis l’autre, mais créer des ponts entre les mondes, et, par la même occasion, enrichir le nôtre en l’altérant. Privilège d’un chercheur-ouvreur de possibles.

De l’académie à la politique : la reconnaissance

De là, impossible de créer un savoir qui dépossède. Reconnaître l’altérité fondamentale d’autres mondes, c’est aussi renoncer à les transformer en les capturant, en les figeant comme objets inertes d’un savoir accompli. La manière de parler transforme la réalité à laquelle est faite la référence, et les mots indiquent eux-même un rapport à la réalité (1) : le soin qu’on s’accorde à les choisir sonne le glas de l’impérialisme. L’occident académique est politiquement incapable de penser (panser ?) les mondes : il n’y a d’autres choix que d’y voir l’échec de l’orgueil d’un mode de connaissance impérial, également, l’ouverture sur l’inspiration et le décentrage que cela implique. Les peuples autochtones et leurs cosmogonies rendent nécessaire une confrontation réelle au sens étymologique du terme (cum, avec, frons, la frontière : ensemble à nos frontières, soit : en dehors de nos zones de con-fort).

Les frontières sont explorées comme lieu de création : frontières entre les disciplines de l’art et de la science, frontières politiques entre les peuples et leurs savoirs, frontières entre le réel et l’irréel… Tout est bon pour trouver de nouvelles formes de transmission. Selon Tim Ingold cité par Tornatore, l’anthropologue et l’artiste ont ceci en commun d’être des éducateurs (2) : iels nous montrent à quoi notre monde pourrait ressembler, et comment s’inspirer de la diversité des mondes.

Mais un autre rôle, politique cette fois, leur incombe : les anthropologues se laissent transformer par leur terrain. S’ils s’y laissent prendre, et c’est la condition sine qua non de cette anthropologie souhaitée, iels participent à garantir l’existence et la perpétuation de ces mondes autres en refusant une forme de neutralité académique supposément condition du discours scientifique. Plurivers à faire exister par la méditation anthropologique et l’engagement personnel, car il ne s’agit pas de revenir inchangé de son terrain. On y constate que “faire de l’anthropologie aujourd’hui [c’est la faire] dans des mondes qui s’effondrent”. Alors, au contraire : on y (entre en) transe : “Je me vois prendre place dans la réalité à laquelle j’accède” (3), écrit Tornatore.

Transe formation

5 transes pour 5 dénouements : l’appel de l’auteur est lui aussi pluriversel. Un dén(o)ument juridique revoyant la notion de propriété – que nombre de peuples indigènes et amérindiens n’ont d’ailleurs jamais comprise. Pour nous occidentaux, passer d’un droit de posséder à un droit d’habiter ou d’user. Le politique arrive deuxième : passer d’une culture de la gestion et de la domination à des cultures de l’alliance entre les peuples et leurs mondes, une thérapeutique  diplomatique (4) invitée par Tobie Nathan, qui évoquent la diplomatie politique des vivants de Baptiste Morizot (bien que non cité par Tornatore, Morizot expose des points aux nombreuses similitudes sur les partages des espaces communs, voir 5). Un dénouement temporel, également, pour sortir de la flèche du temps, considérer les passés, raviver la lenteur, bref, multiplier les modes d’habiter non seulement les espaces, mais aussi les temps différés. La technologie, quatrième dénouement, et le monde de vitesse qu’elle implique à l’existence, contraignent à l’accélération (6) et à l’abîme des écosystèmes – impensé majeur de notre cosmogonie depuis déjà longtemps critiqué par les éco-psychologues notamment (7).

Enfin, un dénouement cognitif : la transe, c’est avant tout une autre manière d’être au monde qui se laisse travailler, de l’intérieur, par l’altérité. C’est le travail, on l’a vu, de tout anthropologue soucieux et pragmatique. Le pragmatisme, selon William James, de nombreuses fois cité, c’est agir sur, depuis et avec son terrain, et redonner à ce qui se donne à vivre, toute sa légitimité. Soit-dit en passant, dans ce vécu peut se loger l’inexpliqué – qui, s’il est inexplicable dans un monde, peut l’être dans un autre et mérite au moins une forme de curiosité tout à fait saine. En transe, donc, se joue un déblocage : celui de la conscience toute puissante et de ses modes rationalistes, qui pourraient condamner toute forme de savoir et d’être au monde trop éloigné. La transe est une ouverture, une “coprésence radicale” (8) qui fait du rituel un moyen de résistance (9) à la fois magique et concret. Elle est donc une porte favorisant l’écologie politique des savoirs appelée par l’auteur.

Nos sociétés occidentales ont elles aussi leurs pratiques de transe. 3 chapitres décrivant les pratique d’hypnose – tradition occidentale de la transe – et transe cognitive auto-induite contemporaine, une “transe en tant que technique de connaissance et non le rituel en tant qu’ensemble culturellement signifiant” (10), à laquelle on aurait donc retiré son ancrage culturel et chamanique pour la décrire et l’expérimenter scientifiquement. (Voir à ce sujet les travaux de TranseScience Research Institute.) Rigoureusement donc, il ne s’agit pas de l’extraire de toute culture, mais de faciliter son étude et sa transmission dans un contexte occidental par son incursion dans la culture scientifique occidentale. De son côté, l’hypnose, et notamment celle de Roustang, s’inspire aujourd’hui des “tradithérapies”(11) afin de promouvoir une médecine de l’imaginaire, c’est-à-dire, encore et toujours, utilisant l’imagination pour ouvrir des possibles – l’imagination étant conçue ici non comme seule faculté à se représenter des images non existantes mais également à mobiliser le corps. Comme sur une scène…

Le théâtre comme transe et retour aux sources

L’auteur se rêvait acteur. Il devient un anthropologue et un “transeur”. Le théâtre, pourtant, propose également un devenir de transe-action : celle, d’abord, de la transmission patrimoniale et culturelle par la vie et la représentation, et de la vitalisation de la créativité sociale comme d’une forme de contestation politique et culturelle (contre l’uniformisation des cultures notamment, voir 12,). L’auteur nous renvoie in medias res en plein Carnaval pour nous décrire une action scénique, inscrite dans l’urbanité de Pézenas où la fête est le lieu de résurgences des imaginaires traditionnels revisité par la compagnie du Théâtre des origines.

Mais aussi plus en profondeur : le théâtre s’interroge sur l’auparavant de la culture. Grotowski, inspiration majeure de Tornatore, crée non seulement à partir du culturel, mais aussi du pré-culturel : comment produire un théâtre scénique revenant à la source des sources de l’expressivité, c’est-à-dire, à l’endroit où toutes les cultures se reconnaissent puisque le mouvement primordial en est le fond ? Un théâtre qui implique des acteur.ices issues de tous les coins du monde, ou plutôt : du plus grand nombre de mondes possibles, pour recréer un théâtre d’avant les mondes.

Faire transer l’Occident

Peut-on faire transer l’occident ? conclut l’auteur ; il en donne des pistes tout à fait sensibles. Une lecture parfois ardue, car théorique, contrebalancée par quelques envolées lyriques bienvenues.  Le projet de Grotowski, de trouver “des sortes d’actions qui précèdent les différences”, permettrait peut-être de les vivre toutes, de devenir passeur de monde – de résoudre, peut-être, celui du monde anthropocène. Bienvenue dans une façon, qui est le même espoir, de reconfigurer notre monde.

 

 

Un article par Maxime Caron Toutes ses publications

 

Bibliographie

1 ABRAM, David, Quand la terre s’est tue. Pour une écologie des sens, La découverte, 2013

2 INGOLD, Tim, L’anthropologie comme éducation, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2019, p. 81

3 TORNATORE, Jean-Louis, Pas de transition sans transe, Essai d’écologie politique des savoirs, Editions Dehors, 2023, p. 83.

4 NATHAN, Tobie, Nous ne sommes pas seuls au monde. Les enjeux de l’ethnopsychiatrie, 2001

5 MORIZOT, Baptiste, Les Diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, Wildproject, 2016

6 ROSA, Hartmut, Accélération, une critique sociale du temps, La découverte, 2010

7 GLENDINNING, Chellis, “La technologie, le traumatisme et le sauvage” [1995], dans Theodore Roszak, Allen Kanner, Mary Gomes, Écopsychologie, Le soin de l’âme et de la Terre, Wildproject, 2023

8 Boaventura de Sousa Santos, Épistémologies du Sud. Mouvements citoyens et polémique sur la science, Paris, Desclée de Brouwer, 2016, p. 279

9 STARHAWK

10  TORNATORE, Jean-Louis, Pas de transition sans transe, Essai d’écologie politique des savoirs, Editions Dehors, 2023, p.163

11 BIOY, Antoine, “La question du changement en thérapie et en psychothérapie”, dans Isabelle Celestin Lhopiteau (ed.), Changer par la thérapie, du chamane au psychothérapeute. Des médecines traditionnelles aux neurosciences, Paris, Dunod, 2011

12 Graeber, David, Wendrow, David Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, Paris, les liens qui libèrent, 2021

 

2 commentaires pour “Notes de lecture – Pas de transition sans transe. Essai d’écologie politique des savoirs. de Jean-Louis Tornatore

  1. Je pense qu’une réforme totale de la philosophie est nécessaire mais cette notion de transe, si elle me touche, ne me séduit pas vraiment ! Le pragmatisme de William James a influencé ma philosophie; la pratique et l’enseignement du théâtre en même temps que l’enseignement de la biologie m’ont conduit à créer la BIOSOPHIE c’est-à-dire la philosophie qui intègre les connaissances de la biologie acquises surtout à partir du XXème siècle et qui permettent de comprendre les processus d’émergence de l’âme et de l’esprit créées par l’activité vivante de la chair. Il faut que la philosophie se débarrasse des croyances religieuses et rende à la Vie, l’Humanité et la Nature ce qui appartient à la Vie, l’Humanité et la Nature qui sont les trois transcendances sacrées essentielles auxquelles nous appartenons. Je conçois une spiritualité naturelle sans théologie ni religion mais capable de célébrer ces transcendances. En plus de cela il me semble urgent de concevoir une écologie globale scientifique, politique, spirituelle et surtout appliquée. Ayant vécu au Pérou, El Salvador, Brésil et en Guyane j’ai eu la chance d’entrer en contact avec les chamanes et donc d’apprécier leur sagesse. Bref ce que je viens de lire ci-dessus me parle mais c’est pour moi un langage trop ésotérique et pas assez exotérique. Ce lien vous permet d’en savoir peu plus sur mon dernier livre en cours de prévente : https://www.simply-crowd.com/produit/lindissociable-corpsamesprit/

  2. Bonjour Bernard,
    Je vous remercie de votre commentaire !
    En vérité, la notion de transe est étudiées aujourd’hui par de nombreux centres scientifiques, et par l’université française Paris 8, qui propose d’ailleurs des programmes de formations sur le sujet. La compréhension de ce phénomène me parait tout à fait entre dans ce que vous décrivez, à savoir la biosophie, puisque la transe, loin d’être un phénomène ésotérique, est en réalité un potentiel cognitif propre à chacun. Je vous encourage donc à lire quelques papiers sur le sujet (Ex : le grand livre des transes et des états modifiés de conscience, dirigé par Antoine Bioy).

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