Interview – Le monde selon Adèle Van Reeth

Femme de télévision, de radio[1], Adèle Van Reeth est avant tout une philosophe qui écrit sur le monde comme il va. Dans son ouvrage Vivre et revivre encore aux éditions de l’Aube, Adèle Van Reeth décrit le quotidien, la société avec leurs humeurs, leurs soubresauts, leurs éternels retours et leur capacité respective à nous donner l’illusion d’être extra-ordiniaires.  Ces articles datés de 2015 à 2020 sont d’abord publiés dans l’hebdomadaire Le 1[2]. Ils nous montrent que certains sujets peuvent tout à fait refléter notre présent, tel un éternel recommencement, thème récurrent de la philosophie de Nietzsche.

 

La Pause Philo : Le titre de votre ouvrage a plusieurs interprétations possibles. Une circularité de la vie peu « ordinaire » qui invite à peser – penser – à la valeur de nos actions. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Adèle Van Reeth : Le titre m’a été proposé par les éditions de l’Aube. J’ai accepté car j’aime la référence à Nietzsche que l’on trouve dans le premier texte du volume, sur le confinement. J’y esquisse l’idée que le confinement a sur nous l’effet de l’éternel retour nietzschéen : si l’on vous proposait de vivre votre vie une nouvelle fois, sans en changer le moindre détail, puis une nouvelle fois encore, et encore, de revivre votre vie pour l’éternité, quelle serait votre réponse ? Pour Nietzsche, c’est une manière de questionner notre rapport à notre existence. Il me semble que le confinement nous a mis dans cette situation d’une répétition quasi à l’identique de notre vie jour après jour : qu’est-ce que cela nous enseigne quant à notre rapport au monde ? Qui peut dire « oui » à la vie sans condition ?  C’est une position quasi intenable. Et pourtant, nous y voilà…

Crise de la culture et culture de la crise

LPP : Il s’agit là de vos publications de 2015 à 2020 pour l’hebdomadaire Le 1. Le plus troublant est que certaines peuvent tout à fait faire penser qu’elles ont été écrites il y a peu. Ainsi, selon vous « la culture, loin d’être sacrée, est le reflet le plus fidèle de notre humanité. En crise donc. ». En quoi la culture est en crise aujourd’hui en 2021, tout comme le serait l’humanité ?

AVR : Ni plus ni moins qu’en 2015, précisément. L’idée de ce texte était de partir de l’idée de crise que l’on convoque très facilement pour l’appliquer à chaque situation, quel que soit le contexte. Je ne dis pas que c’est inapproprié, au contraire, j’insiste sur le fait qu’il est de l’essence même de l’humanité d’être en crise permanente, et que ce que nous appelons culture est une des modalités de l’expression de cet état de crise. Il faut bien distinguer le contexte – historique, économique, et en ce moment, sanitaire –  de ce qui constitue ce que nous sommes de manière structurelle. Certaines crises sont vivables, d’autres intenables.  Le danger serait de vouloir tomber dans un relativisme général qui conduirait à l’inaction. Au contraire, prendre conscience du caractère inéluctable de l’état de crise est peut-être la meilleure façon de tout faire pour la rendre la moins sévère possible.

Réseaux sociaux et vérité

LPP : Pour emprunter à Rimbaud son « Je est un autre », en quoi les réseaux sociaux dont vous parlez dans le chapitre Le profil et sa vérité donnent à repenser la distinction entre  « vérité » et « réalité » ?

AVR : Plus précisément, les réseaux sociaux brouillent la distinction entre le réel et le virtuel. Parce que notre identité sur les réseaux est numérique, parce qu’elle peut être très différente de notre identité civile. Il est tentant pour ses détracteurs de la disqualifier en lui refusant le titre de « réelle ». Nous ne sommes pas ce que nous voulons bien montrer de nous en ligne, disent-ils, ce n’est pas « la réalité ». Et pourtant si : le virtuel est bien réel. Pourquoi ce que nous sommes en chair et en os serait-il plus vrai que le profil que nous nous fabriquons ? Rousseau reprochait à Montaigne de ne se peindre que « de profil », c’est-à-dire sous son meilleur jour, et pas dans la transparence totale. Il me semble que cette transparence à soi est utopique, que le lieu de l’identité personnelle doit être vierge de toute morale, et qu’en effet, nous sommes  pluriels. Comme la vérité.

La pensée face à l’opinion

LPP : Comment réfléchir à la question de l’opinion que vous abordez dans votre ouvrage ? Peut-on dire que cette dernière a gagné face à la pensée ? La philosophie aurait-elle perdue le combat de la réflexion surtout en matière politique ? Les élections présidentielles de l’année prochaine augurent déjà de futures tensions sociétales et citoyennes…

AVR : Comme tous les cinq ans, n’est-ce pas ? Je crois que l’opposition entre philosophie et opinion est utile mais insuffisante pour penser la politique, parce qu’elle établit une hiérarchie implicite au sommet de laquelle se trouverait la philosophie. J’y vois plutôt deux sphères différentes qui ont chacune leur importance. Le propre de la démocratie est de rendre l’opinion de chaque citoyen signifiante. Cela peut conduire à ce que Tocqueville nomme « la tyrannie de la majorité », qui peut menacer l’exercice démocratique mais qui en est le pur produit. Cette tension est inévitable et témoigne d’un bon fonctionnement de la démocratie, – en d’autres termes, il est de l’essence de la démocratie que de se mettre perpétuellement en danger. Une approche philosophique et historique peut nous aider à mettre en perspective ce qui semble n’appartenir qu’au présent et mieux comprendre l’époque dans laquelle nous vivons. Mais pourquoi l’opposer à l’opinion ? Les philosophes aussi ont des opinions… Ce que je veux dire, c’est que l’on ne rend pas forcément service à la philosophie en la présentant comme une réflexion pure indépendante de l’individu qui la formule et qui serait hermétique au soi-disant délire de l’opinion. La philosophie n’existe pas sans les philosophes, et ceux-ci sont des citoyens… comme les autres.

Philosopher au présent

LPP : En 2016 vous écriviez « Le diagnostic Nietzschéen (…) met en garde contre l’autocélébration d’un présent qui tourne le dos à son histoire ». Entre un conservatisme qui rejette le contemporain et une modernité qui critique  les passéistes, que pense « la philosophe du présent » que vous êtes ?

AVR : Je ne sais pas si je suis une « philosophe du présent » ! Si je cite Nietzsche, ce n’est pas pour avancer masquée et faire passer en sous-main ma propre opinion, mais pour montrer comment ce qu’il formulait à son époque peut encore s’appliquer aujourd’hui. C’est cela qui me passionne : extraire des textes anciens des éléments de réflexions qui peuvent éclairer notre présent. Et à l’inverse, trouver dans l’actualité des éléments atemporels qui permettent d’élargir la focale et de mieux comprendre ce qui nous arrive. Le présent, ce n’est pas forcément le nouveau, c’est ce qui est en train de nous arriver. Savoir que c’est peut-être déjà arrivé avant, selon les jours (ou les tempéraments), est quelque chose à la fois de déprimant et de consolateur.

LPP : Vous avez étudié la philosophie du cinéma[3]… Si vous deviez donner un titre de film à la période « extra-ordinaire »[4] que nous vivons, quel serait-il et pourquoi ?

AVR : J’ai écrit un ouvrage entier au sujet de l’opposition à mon sens factice entre l’ordinaire et l’extra-ordinaire, je ne suis donc pas sûre de souscrire à cette appellation ! D’autant que, s’il fallait reprendre cette distinction, je dirais que nos vies ne nous ont jamais parues aussi ordinaires que depuis que nous vivons cette période dite « extra-ordinaire »… alors comme titre de film : « Nos vies ordinaires ».

LPP : La Philosophie est un domaine où les femmes sont peu connues du grand public. Vous faites partie d’une nouvelle génération de femmes qui s’investissent dans les médias en prenant une place de plus en plus « visible ». Pensez-vous qu’un mouvement se dessine, celui de montrer que LE philosophe est une femme comme les autres ?

AVR : C’est vrai de tous les domaines jusqu’à il y a si peu de temps…  art, science, politique, cela fait très peu de temps que les noms de femmes ont commencé à devenir visibles.  Pour ma part, je suis pour que cette visibilité s’accroisse au maximum, sans jamais oublier que le genre ne détermine pas une pensée. L’invisibilité est le résultat de mécanismes sociaux, c’est pourquoi nous pouvons et nous devons lutter contre eux. Ils ne sont pas ontologiques, au sens où il y aurait quelque chose comme une « essence » féminine.

 

LPP : Enfin, pour emprunter un « nouveau chemin de la connaissance »[5], auriez-vous un conseil de lecture pour une Pause Philo ?

AVR : Oui, l’autobiographie littéraire de Philip Roth, Les Faits [6], meilleure réflexion sur l’écriture, la fiction, l’identité personnelle, et la manière dont les trois sont indissociables – même lorsqu’on n’écrit pas !

 

Une interview réalisée par Sophie Sendra Toutes ses publications

 

 

[1]. Animatrice en 2018 de l’émission ‘Livres et Vous » sur Public Sénat, Elle anime en 2018 « D’Art d’Art ! » sur France 2, Chroniqueuse pour l’Emission « On n’est pas couché » en 2019 sur France 2, Productrice de l’émission « Les chemin de la philosophie » sur France culture depuis 2011 et depuis peu elle anime « Ouh là l’Art » ! sur France 2.

[2]. Hebdomadaire « Le 1 » dont le directeur de publication est Eric Fottorino. Ce dernier a rédigé l’Avant-Propos de l’ouvrage d’Adèle Van Reeth.

[3]. Spécialiste de la philosophie du cinéma, Adèle Van Reeth étudie la question de « l’ordinaire » dans la philosophie de Stanley Cavell, philosophe américain travaillant à la fois sur la notion de « valeur » et celle du cinéma.

[4]. En référence à l’ouvrage d’Adèle Van Reeth « La vie ordinaire » aux éditions Gallimard.

[5].  En référence à son émission dont elle est animatrice et productrice « Les nouveaux chemins de la connaissance » en 2011, devenue « Les chemins de la philosophie » en 2017 sur France Culture.

[6]. Philip Roth, « Les Faits, autobiographie d’un romancier », Editions Gallimard, 1989.

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