Non, la philosophie, ce n’est pas sexy ! (2/3)

Le terme “philosophe” est chargé de connotations : il est galvaudé, connoté, redouté.

D’où vient que “le philosophe” est perçu comme une figure à part ? Comment la figure du philosophe s’est-elle construite et sur quoi repose la mythologie qui lui colle à la peau ?

Si vous n’avez pas encore lu la première partie de cet article, c’est par ici !

Retrouvez ensuite la 3e et dernière partie de cette réflexion ici !


Fantasmes et préjugés : la figure « du philosophe »

« Le philosophe » est un homme – barbu, si possible.

Aussitôt que l’on tente de poursuivre notre embryon de description de la figure du philosophe, il devient délicat de se mettre d’accord sans recourir à une rapide typologie.

Pourquoi ? Parce que « le philosophe » est un mythe, une histoire qu’on se raconte.

Et comme toujours, personne ne se raconte jamais la même histoire. Nous n’adhérons pas tou.te.s aux mêmes mythes que la voisine.

Aux yeux des collégien.ne.s, la question est vite réglée : « le philosophe » – fût-il barbu – est mort.

Le feu philosophe était grec, sans-le-sou ni souliers.

 

  • Aux yeux des hypokhâgneux.se.s appliqué.e.s ou communistes, il en va de fantasmes moins austères : « le philosophe », pour être binoclard, n’en n’était pas moins fumeur de pipe – germanopratin, cela va sans dire. Le fétichisme est un humanisme comme un autre, sera-t-on tenté de concéder aux jeunes sartrien.ne.s.

  • Aux yeux des consommateur.trice.s, « le philosophe » est une star prolixe et glamour dans son genre. Il tombe sans hésiter quelques boutons de sa chemise blanche, séduit les mannequins et la presse, en trois lettres seulement.

 

  • Aux yeux des plus punks, avec ou sans chien, le philosophe est nietzschéen : il sait que ce qui ne le tue pas le rend plus fort. Dieu est mort, il s’y fait, et s’il n’est pas donné à tout le monde de saisir sa poésie, c’est qu’il en va ainsi. Beaucoup d’appelé.e.s, peu d’élu.e.s.

           

 

« Le philosophe » est philosophe avant tout, plus que tout.

 

Dans Mythologies, Roland Barthes dresse le portrait de « l’écrivain en vacances ». J’y vois comme un cousin germain de notre « philosophe ».

Ce dernier se définit par son statut de philosophe, comme l’écrivain, essentiellement écrivain, qui demeure écrivain en toutes circonstances. Lisez plutôt.

« Ce qui prouve la merveilleuse singularité de l’écrivain, c’est que pendant ces fameuses vacances, qu’il partage fraternellement avec les ouvriers et les calicots, il ne cesse, lui, sinon de travailler, du moins de produire. Faux travailleur, c’est aussi un faux vacancier. […] contrairement aux autres travailleurs qui changent d’essence, et ne sont plus sur la plage que des estivants, l’écrivain, lui, garde partout sa nature d’écrivain ; pourvu de vacances, il affiche le signe de son humanité ; mais le dieu reste, on est écrivain comme Louis XIV était roi, même sur la chaise percée. […] Tout cela introduit à la même idée d’un écrivain surhomme, d’une sorte d’être différentiel que la société met en vitrine pour mieux jouer de la singularité factice qu’elle lui concède. […] L’image bonhomme de « l’écrivain en vacances » n’est donc rien d’autre que l’une de ces mystifications retorses que la bonne société opère pour mieux asservir ses écrivains […] ».

Remplacez « écrivain » par « philosophe », et la messe est dite. La catégorie du philosophe est une œuvre collective, bâtie de toutes pièces et parfois célébrée, parfois décriée. Toujours, esthétisée. Bel et bien, wayoflifisée. L’imaginaire collectif se réfère ainsi à un type, lui prête un ethos, une “manière d’être”, sans que jamais ou presque les questions de fond n’interviennent dans les représentations.

On est philosophe comme on est sportif professionnel ou homme politique. Des métiers qui sont avant tout une identité. Camouflés par un statut pareil, les détails importent peu : la discipline sportive, le parti politique ou l’école de pensée ? De la littérature.

Le mythe de l’inspiration

Rhapsodie bohémienne

 

Et Roland Barthes de poursuivre :

« On connaît à cette dernière forfanterie qu’il est très « naturel » que l’écrivain écrive toujours, en toutes situations. D’abord, cela assimile la production littéraire à une sorte de sécrétion involontaire, donc tabou, puisqu’elle échappe aux déterminismes humains : pour parler plus noblement, l’écrivain est la proie d’un dieu intérieur qui parle en tous moments, sans se soucier, le tyran, des vacances de son médium. »

Voilà donc notre « philosophe » pris en otage par les Dieux, qui ne lui laissent aucun répit. Cette tonalité divine reprend à son compte le thème de l’inspiration, cher à Socrate (allez voir du côté de l’Ion de Platon) et aux poètes (allez voir du côté des Paradis artificiels baudelairiens), faisant basculer « le philosophe » du côté mystique de la force.

L’imaginaire collectif hérite de cette affiliation de la philosophie à une matrice mystique et, par ses représentations, la renforce: combien de bachelier.e.s se sont vanté.e.s pour avoir réussi leur dissertation de philosophie en dépit de – ou plutôt, grâce – aux quelques pétards enquillés juste avant l’épreuve matinale ?

 

Voilà, nous y sommes, et d’une légende urbaine à l’autre, comment ne pas honorer la plus fameuse ? « L’audace, c’est ça. ». Point barre et 20/20.

Dans la famille écolière, enfin, je demande le fils – l’argument imparable. Celui qui vient nier l’idée même que les notes aient un sens, tout.e.s certifié.e.s que soient les professeur.e.s qui les attribuent, quand elleux ne sont pas agrégé.e.s. J’ai nommé : « la roulette russe ». Les notes en philo, c’est aléatoire : rien que du pif. Un coup je passe, un coup je casse, comme disait l’autre. Par voie de conséquence, la roulette russe légitime une justification, non moins fameuse, celle de la page blanche : « j’étais bloqué.e, je n’avais aucune inspiration. ».

L’idée que la philosophie dépend d’une connexion avec le monde supralunaire autorise et légitime l’excuse de la page blanche en faisant passer le manque de travail ou de compréhension pour un problème de connexion au Tout-Puissant, sur lequel nous n’avons pas de prise, ici-bas. Le motif du recours à l’inspiration au service du romantisme de l’échec ! Du joli.

Qu’est-ce à dire ? À en croire un tel argumentaire, il faudrait nécessairement avoir la chance d’être “inspiré.e”, c’est-à-dire être élu.e par les esprits divins, pour être en mesure de pondre de la dissertation.

 

Mystique et mise à distance

 

Ce qui transparaît à travers ces quelques exemples, c’est que la philosophie et avec elle, « le philosophe », se voient conférer une caractéristique céleste : il y aurait quelque chose de fondamentalement inexplicable en la matière. Quelque chose d’irrationnel, d’ésotérique. « Le philosophe » est quelque part au-delà et, de fait, les affaires du bas monde ne sauraient être sa tasse de thé.

Cette dimension mystique qui lui est conférée a pour conséquence une prétendue déconnexion vis-à-vis du monde matériel qu’il fréquente pourtant. Elle le renvoie au monde des idées, cherche à faire de lui un pur esprit. À la manière des rhapsodes, chanteurs antiques qui exprimaient l’inspiration divine à travers leur art, le philosophe  semble moins aux prises avec les affaires de la cité qu’avec les esprits de l’au-delà.

Vous voyez le problème ? À partir de cette déconnexion projetée, de cette assignation à l’au-delà, toute tentative d’implication dans les affaires de la cité devient délicate. Pas étonnant donc, que lorsque « le philosophe » travaille en entreprise ou, pire, en politique, la polémique soit au rendez-vous.

Côté pile : c’est la catabase. « Le philosophe » descend des cieux pour venir nous éclairer. C’est l’option d’une légitimité totale conférée à celui qui sait toujours mieux. On lui demande de trancher sur le présent ou de prédire l’avenir. En cas de doute sur un sujet de société, quelques journalistes n’hésiteront pas à donner LA réponse, grâce aux lumières philosophiques évidemment incontestables… 100% dogmatique, 100% piédestal.

Côté face : l’anabase. « Le philosophe » grimpe, se hisse hors de sa grotte pour venir jouer les imposteurs. Le degré zéro de la légitimité : « le philosophe » est renvoyé à son statut d’ermite déconnecté. Dans ce cas de figure, c’est justement au nom de son prétendu décalage qu’il ne semble pas audible. Pour légitimer ce genre d’absurdité, la philosophie est décrite comme « […] une véritable attitude intrinsèque à l’individu qui ne se préoccupe pas de la sphère professionnelle ou privée […]. »

100% imposteur. « Le philosophe » est dans son coin, qu’il y reste le salaud !

 

Que la déconnexion entre « le philosophe » et les affaires du bas monde se fasse par le haut d’un piédestal ou depuis le fond d’une grotte, vous l’avez : « le philosophe » est essentialisé, renvoyé à une nature fantasmée, qui repose sur une logique de séparation entre lui et le commun des mortels. Cette logique a pour conséquence de donner, dans un sens où l’autre, un crédit démesuré à la parole « du philosophe » : c’est souvent tout ou rien. Surtout, elle repose sur un présupposé qu’elle entretient du même coup, celui d’une dissociation entre le « monde des idées » et la vraie vie. Et par là même, dissociation entre « le philosophe », perché dans ses concepts théoriques d’une part et, d’autre part, le politicien ou l’homme d’affaires, pragmatique : opérationnel.

 

> Lire la suite de cet article dans cette 3e et dernière partie !

Un article par Camille Lizop Toutes ses publications

 

Sur le même thème :

La philosophie est-elle hors de ses gonds ? 8 propositions pour le développement d’une philosophie de terrain

Pour « faire l’expérience » de la philosophie

2 commentaires pour “Non, la philosophie, ce n’est pas sexy ! (2/3)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Retour en haut