Non, la philosophie, ce n’est pas sexy ! (1/3)

C’est quoi, précisément, « être philosophe » de nos jours ? Dans cette série d’articles (dont voici les épisodes 2 et 3), Camille Lizop reprend cette question en analysant différents préjugés tantôt mélioratifs, tantôt péjoratifs qu’on a tendance à répandre sur ce rôle bien étrange qu’est le philosophe dans la société contemporaine.

 

« Tu fais quoi dans la vie ? »

J’ai coutume de réfléchir à deux fois avant de répondre à cette inévitable question, qui surgit toujours trop tôt à mon goût. Cette préoccupation d’étiquetage vise souvent à combler la vacuité béante d’une conversation trop plate, quand elle n’a pas pour objectif de s’assurer que le temps consacré à l’interlocuteur ne sera pas du temps perdu. De la nécessité de garantir une RMIP : rentabilité minimum de l’instant présent.

Mais passons. Si j’ai coutume de réfléchir à deux fois, c’est qu’il m’arrive de croiser les deux doigts derrière mon dos avant de répondre, et de m’improviser un poste de « chargée de projet » quelconque. L’avantage, c’est qu’en répondant cela, je ne dis pas grand chose et donc, je ne mens qu’à moitié. Avec les doigts croisés en plus, ça s’annule.

Voilà donc dévoilée mon astuce pour couper court à une conversation qui s’annoncerait un peu longue. Pourquoi ne pas avouer – que dis-je, confesser – que je fais de la philosophie ? Que je l’ai étudiée, que je continue d’apprendre et que j’y recours en travaillant auprès de professionnel.le.s ?

C’est qu’une telle déclaration ne va pas sans son lot de commentaires en tous genres. Je sais de quoi je parle, car j’ai déjà eu droit à un joli panel. Chacun y va de son a priori, de sa fascination ou de sa répulsion. De la nostalgie d’une année de terminale passée trop vite au procès hargneux d’un prof qui ne comprenait rien et, de toute façon, « ne cherchait qu’à nous embrouiller », en passant par divers fantasmes ésotériques – désolée, je ne sais pas lire les cartes de tarot.

Bref, globalement, fromagère ou comptable, c’est plus consensuel.

Tout au long de cette série d’articles, je me demande pourquoi le terme de “philosophe” est si galvaudé et sur quels ressorts repose l’aura que l’on prête aux philosophes. Pédant ou ermite, pourquoi choisir ? Comment s’est construit un tel imaginaire collectif autour de la figure du philosophe et quelles implications politiques cette mythologie peut-elle avoir ? 

Dans Cuisine et dépendances, l’excellent film de Philippe Muyl, Martine (Zabou Breitman) a tout dit, pour avoir déclaré : “La vie est une situation délicate”.

C’est bien ce vertige qui m’a empêché de me consacrer à autre chose qu’à des études de philosophie, quelques années durant, tout en m’attachant à ne pas trop me poser la question du métier, qui finirait pourtant bien par devenir inévitable.

Seulement voilà : philosophe, ce n’est pas un gagne-pain. Vraiment ?

 

« L’idole des jeunes »

 

« Il est bon d’être philosophe, il n’est guère utile de passer pour tel. »

La Bruyère, Les caractères, 1688

 

À m’engager dans des études de philosophie, je n’aurais pas imaginé me trouver un jour encombrée par le poids d’un quelconque sex-appeal inhérent au métier de mes rêves. Je ne m’inquiétais pas non plus de tourner le dos aux myriades de métiers séduisants, idoles des jeunes…

Magistrate, journaliste de renom, ou encore, rockeuse : voilà qui a du chien ! Et je ne parle pas des métiers de rêve qui constituent à eux seuls le gage d’un bon parti : data scientist, designer et autre start-upper de l’innovation. Du panache et de belles promesses, en anglais s’il-vous-plaît.

Alors, quelle ne fut pas ma surprise de réaliser que les codes du sex-appeal professionnel (Marie-Claire théorise en la matière) sont à certains égards battus en brèche, puisqu’aujourd’hui, la mode est à la philosophie. Oui Monsieur !

Tantôt glamourisée, tantôt coolifiée. Surtout, esthétisée. Wayoflifisée. La philo doit désormais être pop, sexy et souriante… Oui Madame !

On peut y voir une bonne nouvelle : celle d’une démocratisation d’un savoir trop souvent élitiste, d’une pratique jugée inaccessible et, peut-être, emblématique d’une méritocratie en trompe-l’œil.

Quoi qu’il en soit, le combat pour faire de la philosophie une pratique populaire n’a rien d’inédit. De rhizome en pop philosophie, on retrouve le projet deleuzien, celui d’écrire pour toucher un public jeune et non aguerri dans la pratique conceptuelle. Surtout, on retrouve là notre père à tou.t.e.s : Socrate, qui ne pratiquait pas autrement la philosophie qu’en marchant dans les rues d’Athènes, usant de la maïeutique (l’art de faire accoucher) avec celleux qui venaient à croiser son chemin.

Rien de plus naturel, donc, que de redonner à la philosophie sa place au cœur de la Cité et de redorer son blason parfois taxé d’ésotérisme.

Alors, que demande le peuple ? Pourquoi la place que tend à occuper la philosophie dans le débat public, en entreprise, dans les foyers, pose-t-elle question ?

Est-ce le sentiment d’être menacé.e par le nombre grandissant de celleux qui attirent un public ou une clientèle florissant.e, au moyen de leur pratique de la philosophie ? Est-ce l’inquiétude de voir la philosophie rachetée par l’idéologie dominante et vendre son âme au CAC 40 ?

Mon objectif et la raison de mon questionnement consistent plutôt à clarifier ma démarche et les courants dans lesquels elle s’inscrit ou ne s’inscrit pas, aujourd’hui que je rejoins le monde professionnel avec mon bagage, celui de mes études de philosophie.

Que signifie « faire de la philosophie » ou encore « être philosophe » ? La philosophie peut-elle constituer un métier ? Pourquoi la déclaration « être philosophe » peut-elle sembler prétentieuse et dans quel contexte peut-elle être juste ?

Du philosophe au charlatan, il n’y aurait qu’un pas.

 

Si vous posez la question autour de vous, on vous répondra sans doute qu’il faut ne pas manquer de vergogne pour oser se proclamer « philosophe ». S’arroger un mandat pareil reviendrait peu ou prou à se prétendre au-delà de la foule, plus intelligent que les camarades. Éventuellement, proposer ses services d’oracle pour les heures perdues.

Le prétendu philosophe ferait preuve d’un toupet sans égal : son statut servant d’argument d’autorité, il passerait pour le porte-parole de la vérité.

Cette figure dont voilà un portrait approximatif et plutôt représentatif de notre imaginaire collectif,  est à deux doigts de passer pour un genre de prédateur aveuglé par l’espoir d’instrumentaliser la discipline à des fins lucratives. Et surtout, antiphilosophique, puisque dogmatique. Bref, les charlatans ne sont pas loin.

Je m’interroge  : comment définir ma pratique professionnelle fondée notamment sur une formation en philosophie ? Comment penser son inscription dans le contexte actuel ainsi que ses rapports avec les dynamiques existantes ?

Quels préjugés nourrissent le raisonnement qui tend à associer le statut de philosophe à un certain charlatanisme décomplexé ? Comment expliquer que la revendication du statut de « philosophe » entraîne quasi-systématiquement une telle méfiance ? Pourquoi cette déclaration est-elle si suspecte ?

Pourquoi ne puis-je pas simplement exercer la discipline que j’ai apprise à l’école, quand l’ancienne étudiante en mécanique se déclare mécanicienne sans que l’on y trouve à redire ? Quand celui qui a suivi des cours de chant se déclare chanteur ?

Celui qui a été formé au jardinage ferait-il preuve d’arrogance en osant se proclamer jardinier ?

Bref, vous avez compris l’idée.

 

Y a-t-il une différence substantielle entre ces différentes disciplines ? La philosophie présente-t-elle intrinsèquement une caractéristique sacrée, qui expliquerait le privilège du statut de philosophe et, donc, le sacrilège qui consisterait par exemple à le revendiquer pour soi-même ?

L’association de la philosophie aux catégories professionnelles trouble quand elle ne gêne pas ; la possibilité de se déclarer « philosophe » hérisse certains poils.

En témoignent aussi bien les accusations faites à celleux qui se prétendent philosophes que l’attitude inverse, qui consiste à préciser humblement : « je ne suis pas philosophe, simplement professeur.e de philosophie ». Pourquoi de telles suspicions ? Ces phénomènes semblent bien découler des nombreux fantasmes dont la philosophie est pétrie dans les représentations que l’on en a, et qui se montrent aujourd’hui particulièrement influentes. Ce sont ces fantasmes que je souhaite déconstruire.

 

> Lire la seconde partie de l’article !

 

Un article par Camille Lizop Toutes ses publications

 

Sur le même thème :

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3 commentaires pour “Non, la philosophie, ce n’est pas sexy ! (1/3)

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