Juan E. Marcos – « Les philosophes peuvent (re)devenir ceux qui nous aident à composer avec les souffrances culturelles contemporaines. »

Juan E. Marcos – « Les philosophes peuvent (re)devenir ceux qui nous aident à composer avec les souffrances culturelles contemporaines. »

Dans des sociétés fortement marquées par les mouvements migratoires, la diversité culturelle devient la norme et le vivre ensemble un enjeu majeur. Quels sont les défis que présente cette diversité culturelle ? Quel rôle majeur pour la philosophie ? Dans quelle mesure l’art et la culture peuvent être indispensables pour construire le dialogue interculturel ?

Pour éclairer ces questionnements, nous avons interviewé Juan E. Marcos, chef du Pôle “Développement des compétences interculturelles” chez Elan Interculturel, une association à but non-lucratif impliquée dans la promotion du dialogue interculturel.

La philosophie «hors-les-murs» à la rencontre de l’interculturalité

La Pause Philo : Pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel et comment êtes-vous arrivé en tant que philosophe à trouver une place “hors-les-murs” de l’académie ?  

Juan E. Marcos : La seule manière de trouver un espace «hors-les-murs» c’est de sortir « d’entre-les-murs ». La tour d’ivoire de l’érudition est beaucoup trop confortable. En tant que communauté de pratique, les philosophes doivent réagir et descendre de leurs tapis volant. A ma petite échelle, c’est ce que je me suis dit qu’il fallait faire en 2011, en plein démarrage d’une thèse sur le Sublime et l’art contemporain (j’étais dans une fusée intergalactique). Après avoir fait de la psychologie sociale, de la sociologie et de la philosophie de l’art, je me suis rendu compte que je consacrais énormément de temps à des activités qui n’intéressaient qu’un groupe assez restreint d’individus et que cela allait à l’encontre de ma conception de la philosophie. Je voyais (et je vois toujours) autour de moi des gens en quête de sens, pendant que les philosophes s’auto-congratulent dans je ne sais quelles hauteurs. L’académie est devenu en grande partie un milieu sclérosé et cryptique qui refoule le réel.

« Le rôle de la philosophie est de construire un dialogue avec l’histoire de la pensée et de traduire les éternelles apories philosophiques en éphémères diagnostics sur le drame humain contemporain. »

Je crois que le philosophe doit reprendre la parole et s’adresser à tout le monde, tout le temps. Le rôle de la philosophie est de construire un dialogue avec l’histoire de la pensée et de traduire les éternelles apories philosophiques en éphémères diagnostics sur le drame humain contemporain. Dans la pratique, j’ai décidé de me mettre au service d’une association et je suis devenu formateur en théories de la diversité. Elan Interculturel est une association à but non-lucratif qui œuvre pour la promotion du Dialogue Interculturel. La notion de dialogue tisse un lien avec la philosophie platonicienne : l’objectif de nos formations est d’éveiller aux obstacles propres de la rencontre entre cultures, en évitant à la fois le repli identitaire et la bien-pensance philo-chrétienne. Nous travaillons principalement avec des travailleurs sociaux, responsables de l’accueil et de l’accompagnement des étrangers. Ce sont des personnes qui ont une sensibilité sociale accrue et un enthousiasme contagieux. Cependant, ils n’ont pas d’outils de réflexion concret pour digérer rationnellement les chocs culturels propres à leur métier. Mon rôle en tant que philosophe est de mettre au service de cette communauté de pratique des instruments d’analyse et de décryptage critique de leur quotidienneté professionnelle.

 

La philosophie pour donner des moyens d’agir

LPP : Quels sont les défis que présente la diversité culturelle caractéristique de nos sociétés et comment donner une réponse à partir de la philosophie ? 

J. E. M. : Souvent, j’ai l’impression que la réflexion tourne autour de la valeur de la diversité. A mon avis, ce n’est pas intéressant de savoir si la diversité culturelle est bonne ou mauvaise (aporie). La diversité culturelle est un fait, ici, et partout. Elle ne peut pas être réduite à la migration. Il s’agit plutôt de voir comment nos sociétés interagissent avec l’altérité aujourd’hui et d’analyser pourquoi ; quelles sont les mécanismes identitaires sollicités par la diversité culturelle ? Quelle est la marge de manœuvre épistémologique et émotionnelle pour négocier avec les Autres ? A quel point sommes-nous héritiers de traditions anthropologiques et philosophiques, qui performent notre perspective sur Autrui ? Depuis quelques temps, j’essaye de trouver des pistes à partir de la tradition phénoménologique, la dialectique négative d’Adorno et l’action communicative d’Habermas. J’ai l’impression qu’il nous faut comprendre qu’il y a une tension inéluctable entre la manière dont les personnes construisent du sens, l’impossibilité de synthèse culturelle et le besoin de construire un horizon commun –grâce au dialogue interculturel ?  Le défi : trouver des solutions partagées à des problématiques communes afin de répondre aux défis planétaires…

« Nous croyons souvent faire face à ‘une’ migration qui serait la même depuis longtemps, alors que nous faisons face à ‘des’ migrations qui ne ressemblent pas du tout au flux du siècle dernier. »

Chez Elan, nous travaillons avec une approche transdisciplinaire (psychologie sociale et cognitive, anthropologie culturelle, sociologie, etc.) et une pédagogie non-formelle. L’objectif est de dé-normaliser la déontologie du travail social, pour initier une réflexion qui a pour but de négocier avec les spécificités des nouvelles vagues migratoires. Nous croyons souvent faire face à ‘une’ migration qui serait la même depuis longtemps, alors que nous faisons face à ‘des’ migrations qui ne ressemblent pas du tout au flux du siècle dernier. Cependant, les pratiques professionnelles d’accueil et d’accompagnement ont du mal à évoluer à la même vitesse. Sans vouloir performer ces pratiques, les formations que j’anime ont l’objectif d’interroger la pratique professionnelle, à partir de l’étude concrète de situations de conflit ou d’incidents critiques. J’essaye de créer un espace de réflexion à travers le partage d’expériences, qui permet de cerner les points d’amélioration. Le but ultime est de donner des moyens d’agir activement dans la réalité professionnelle des travailleurs sociaux, grâce à l’interrogation rationnelle des cadres culturels de référence et des imaginaires qui circulent implicitement et explicitement dans les pratiques.

 

Le dialogue interculturel face à une culture évolutive

LPP: Dans quelle mesure la culture peut être indispensable pour construire le dialogue interculturel ?

J. E. M. : D’abord, je crois qu’il faut revoir notre conception de la culture : nous héritons d’une vision figée de la culture, qui fait qu’on la pense en tant que patrimoine matériel et tradition nationale. Dans ce sens, le dialogue interculturel devient de plus en plus un partage entre cultures. Il faudrait apprendre à vivre ensemble et tolérer l’autre dans une “société Benetton” qui fait l’éloge de l’exotisme. Je me demande si ceux qui tiennent ces discours bien-pensants réalisent qu’ils fétichisent la différence, en intronisant l’individu et en aseptisant les univers culturels. Il y a un élan profondément réactionnaire dans le désir de conserver la/sa culture. Ainsi, j’ai l’impression qu’on assiste à la mise en place d’un modèle multiculturel qui prône la juxtaposition pacifique de cultures figées, ce qui nous conduit à un équilibre instable sur lequel pullulent différentes formes de conservatisme.

Husserl signalait déjà dans L’origine de la géométrie que la culture est ce qui nous distingue des autres espèces : c’est notre spécificité dynamique et dynamisante. J’aimerais qu’on puisse inclure plus souvent cette dimension évolutive et transformatrice de la culture dans nos discours sur la diversité culturelle. Ceci nous permettrait peut-être de créer les conditions de possibilité pour penser ensemble à un avenir en commun, fondé sur la reconnaissance mutuelle.

« Penser la culture comme le ferment commun sur lequel on peut ériger une fusion des horizons est mon objectif et ma perspective. »

Chez Elan, on ne travaille pas avec ‘La’ culture, mais avec ‘Les’ cultures. Au sein de l’équipe, chacun a sa propre stratégie, nous parions tous sur la capacité éminemment humaine à construire du sens. Penser la culture comme le ferment commun sur lequel on peut ériger une fusion des horizons, comme dirait Gadamer, est mon objectif et ma perspective. Attention, ce travail prend du temps et ne va pas de soi. Le partage est la condition pour que cela soit possible, mais il me semble fondamental aussi de questionner les modes de construction de sens, y compris le dialogue.

La philosophie peut (et doit ?) s’occuper de penser la culture et ses composantes. On trouve là-dedans la pensée bien évidemment, mais aussi l’identité, la politique, la mondialisation, les transformations sociétales. Dans le cadre de l’interculturation du monde (Jacques Demorgon, 2000), les philosophes peuvent (re)devenir ceux qui nous aident à composer avec les souffrances culturelles contemporaines, afin de permettre l’expression des besoins partagés.

 

Pour en savoir plus :

Le site de l’association Elan Interculturel
Le contact de Juan E. Marcos : marcos.philart@gmail.com

 

Interview réalisée par :

Sofía Saravia

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