Marie Robert : “La philo n’est rien d’autre que la vie réelle !”

Marie Robert : “La philo n’est rien d’autre que la vie réelle !”

Comment rendre la philosophie et les grands auteurs accessibles à tout un chacun ? Comment intéresser un novice à la philosophie sans l’assommer ? Avec son livre Kant tu ne sais plus quoi faire, il reste la philo, Marie Robert entend ouvrir la philosophie au grand public avec légèreté !

En partant de scènes de la vie quotidienne des plus dramatiques (telles qu’une visite chez Ikea, un lendemain de soirée difficile ou la rencontre de ses beaux-parents), l’auteur procède à une mise en situation du lecteur à grande dose d’humour, avant de mobiliser les penseurs les plus célèbres, pour en tirer quelques préceptes d’action et de prise de recul. Les chapitres sont courts et les sujets variés, ce qui se prête à un feuilletage au gré des envies, en fonction des thématiques qui attirent l’œil. L’ouvrage s’adresse en priorité à des débutants en philosophie, aussi bien aux nostalgiques de leurs cours de terminale qui souhaitent s’y replonger en douceur, qu’à ceux qui ont été traumatisés et qui sont à la recherche d’une voie de réconciliation.

Du côté de La Pause Philo, nous sommes toujours ravis de voir des philosophes se prêter au jeu du décloisonnement de la philosophie de ses cadres scolaires et académiques, et nous avons eu envie d’en savoir plus sur Marie Robert, son parcours et sa vision de la philosophie pratique ! Nous la remercions chaleureusement d’avoir accepté de répondre à nos quelques questions.

 

Quand la philosophie, la littérature et l’enseignement se rencontrent

La Pause Philo : Pouvez-vous nous présenter votre parcours et ce qui vous a menée vers la philosophie ?

Marie Robert : Tous les chemins mènent à la philo ! J’étais une adolescente passionnée par la littérature. Mais en terminale, la découverte de la philosophie fut soudain une évidence. Tous les questionnements qui m’habitaient trouvaient désormais un espace. Le langage, la mort, le temps, la vérité, n’étaient plus des notions d’angoisse à ignorer mais des sujets de pensée auxquels se confronter.

J’ai donc choisi d’entrer à la Sorbonne juste après le bac. Après une licence plutôt généraliste mais flirtant avec la philo médiévale, j’ai fait un Master Lophiss (logique, philosophie, histoire et sociologie des sciences). En réalité, j’ai longuement travaillé, jusqu’à la thèse, sur Wittgenstein, le cercle de Vienne et les conditions du langage. Ma question préférée fut la place de la fiction dans la philosophie. Une chose me fascinait : quel statut conférer à tous ces textes, à tous ces romans, qui ne sont pas vrais, au sens où il s’agit bien d’histoires inventées, mais qui ne sont pas faux pour autant puisqu’ils nous permettent de saisir quelque chose sur la réalité ? Madame Bovary est une réflexion philosophique, sur l’ennui, le désir, la contrainte, …etc. C’est un laboratoire de pensée. Mais dans ce cas, comment la fiction est-elle reliée à la réalité puisque ce n’est pas par le biais de la référence ? Bref, passionnante interrogation à la frontière entre la littérature et la philosophie, que j’ai sans cesse chercher à relier !

Parallèlement à ce travail de recherche, j’ai enseigné à l’Université Paris 5 en Magie et Religion. Là encore, l’enjeu n’était pas la croyance, qui est intime, mais notre besoin de nous appuyer sur des récits afin de ritualiser l’optimise, supporter l’aléatoire, et nous rassurer en donnant des réponses, etc. La philo médiévale et la philo du langage trouvaient un terrain commun ! J’ai adoré…

Et puis après plusieurs années dans cet univers palpitant, j’ai senti le besoin de changer d’horizon et j’ai fait un grand revirement vers la classe de Terminale, en enseignant dans le seul Lycée Montessori de France ! Quelle aventure pédagogique… Il n’était plus question de dérouler un contenu universitaire, mais bien de devenir une passerelle entre les élèves et le savoir classique. Une sorte de traductrice ! Enfin à force de travailler avec des ados, j’ai voulu me lancer dans les plus jeunes et c’est ainsi que j’ai ouvert mon école à Marseille pour les 3-6 ans et les 6-12 ans ! Il faut commencer très tôt à parler de Wittgenstein ! Mon parcours est donc un curieux mélange de passions, d’obsessions et de paradoxes !

 

Rendre vivants les philosophes

LPP : Les grands penseurs et les textes classiques peuvent parfois rebuter les débutants en philosophie. Comment rendre les rendre plus accessibles ?

M.R. : En désacralisant les textes classiques ! Il ne s’agit pas seulement d’une simplification vide de sens. Il s’agit de les considérer avec audace. Il faut oser s’emparer d’un ouvrage de Kant ou de Spinoza, regarder le texte dans toute sa singularité et dans toute sa difficulté. Surtout, il faut ne pas s’en vouloir si on ne comprend pas tout ! C’est au contraire une bonne nouvelle car il est essentiel de laisser du temps à la compréhension. Il ne faut pas se priver d’interpréter et ressentir. La philo ne doit pas se couper des émotions. Pas besoin d’être philosophe pour être lecteur ! A force de lire, de découvrir, de se promener parmi ses textes, on se constitue une culture philosophique qui donne des clés de compréhension…

L’autre méthode à adopter pour avoir moins peur de la philosophie, est de considérer le contexte d’écriture des textes. Les philosophes ne sont pas des figures froides, ils s’incarnent dans une époque, dans des problématiques, dans une famille, dans des goûts, dans une culture, dans des histoires d’amour parfois ! Il est primordial de les rendre vivant. J’ai un jour rédigé un article pour le magazine Muze, chez Bayard Presse, sur la manière dont s’alimentent les philosophes. Savoir que Sartre aime les tartes à la fraise ou Rousseau le lait des alpages, bien sûr que ça change notre manière de les regarder. Non seulement, c’est une anecdote qui les rend sympathiques, mais surtout, cela nous rappelle que les philosophes sont avant tout des hommes, des hommes qui pensent. Comme nous finalement !

Et puis, il ne faut pas hésiter à mettre un peu d’humour dans tout ça ! L’humour dit-on, c’est la vérité ivre. Or, l’humour met à mal la logique aristotélicienne, selon laquelle un énoncé serait forcément vrai ou faux, véridique ou mensonger. L’humour propose une troisième voix, il menace les fondements de notre univers symbolique, il nous fait réfléchir. C’est pour cette raison qu’il est philosophique. Rire, c’est encore une fois prendre du recul et contempler le monde d’une manière inédite, audacieuse, décalée !

 

Permettre à la philosophie de devenir une sagesse

LPP : Il existe un préjugé tenace qui considère que la philosophie est abstraite et déconnectée de la réalité. En quoi le pari de partir de diverses expériences du quotidien permet de réduire ce gouffre apparent entre la philosophie et la vie réelle ? 

M. R. : La philo n’est rien d’autre que la vie réelle ! Tous les concepts philosophiques sont au cœur de nos vies. Et cela parfois depuis 2500 ans. Le quotidien est la matière première de notre pensée. Parler des « jeux de langage » chez Wittgenstein, de « l’Autre » chez Levinas, c’est une chose. Mais montrer la puissance de ces concepts, et qu’ils peuvent nous apporter des espaces de respiration dans notre vie de tous les jours, surtout dans nos moments de crise, c’est vraiment un enjeu essentiel. Pour saisir une notion, il faut comprendre comment elle s’articule dans des situations réelles, alors on en découvre la nécessité, et parfois même l’urgence d’y penser. C’est à ce moment-là que la philosophie quitte son approche poussiéreuse pour devenir une sagesse, c’est-à-dire une manière de vivre, et surtout de bien vivre. C’est lorsque la philo sort de la page, qu’elle devient un outil incontournable, un outil pour se sentir mieux.

Mon ambition est précisément d’offrir un autre regard sur les crises dont l’actualité nous assaille, et celles que nous traversons tous au cours de nos vies. Plus qu’une réponse, un guide pratique ou une solution clé en main, les philosophes nous aident à prendre du recul, à suivre une hypothèse différente, à considérer la situation sous un nouveau jour. Au bout du compte, ce mouvement de réflexion nous apaise et évite l’hystérie, la surenchère d’émotions et de commentaires ! Boire un café avec Spinoza, c’est prendre ce temps pour penser au lieu de réagir.

 

Retrouvez le livre Kant tu ne sais plus quoi faire, il reste la philo, aux éditions Flammarion

 

Interview réalisée par :

Marianne Mercier

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