Agathe Vidal : « La philosophie est la mère de toutes les sciences : je ne vois pas où elle n’est pas ! »

Agathe Vidal : « La philosophie est la mère de toutes les sciences : je ne vois pas où elle n’est pas ! »

Comment imaginer de nouvelles façons d’enseigner la philosophie et redonner toute sa place à cette discipline au sein du milieu scolaire ? Comment le monde des idées peut venir à la rencontre d’univers aussi variés que l’école, la prison ou l’entreprise ?

Nous avons rencontré à ce sujet Agathe Vidal, qui nous a fait le plaisir de nous partager son parcours atypique, faisant preuve d’une volonté constante d’expérimenter et de faire vivre la philosophie dans des lieux où on ne l’attend pas. Elle enseigne la philosophie auprès de multiples publics et a pour objectif de croiser tout types de savoirs, plaçant la philosophie au service des individus et des problèmes concrets auxquels ils sont confrontés.

La Pause Philo : Quel est votre parcours et qu’est-ce qui vous a menée vers la philosophie ?

Agathe Vidal : Je pense que la philosophie c’est venu très jeune, tout simplement par les interrogations infantiles sur le monde, et aussi peut-être parce que je m’ennuyais en cours, et que j’avais besoin un peu de nourrir mon esprit. J’ai donc commencé à lire Descartes, Freud…  À l’adolescence j’écrivais des réflexions conceptuelles, plein de petits exercices, qui m’ont amené à écrire un premier roman à 13 ans. Et, bien sûr, il y a eu Le monde de Sophie, qui apporte son lot de réponses et m’a permis de découvrir tous ces auteurs. Je me suis rendue compte que ces lectures donnaient beaucoup plus de sens au savoir qui nous était enseigné à l’école, et dont je ne voyais alors pas totalement l’utilité.

« J‘étais autodidacte, je lisais beaucoup, mais je n’arrivais pas à me résoudre à l’idée de ne pas avoir de diplôme, de rester sur le carreau au niveau du savoir »

Depuis petite j’avais le rêve de venir à Paris, donc à 18 ans, après des études de stylisme, j’ai tout planté pour m’y rendre. J’ai pris le premier travail que j’ai trouvé, j’étais vendeuse dans une boutique de vêtements. C’est à 24 ans que j’ai décidé de passer une équivalence : j’étais autodidacte, je lisais beaucoup, mais je n’arrivais pas à me résoudre à l’idée de ne pas avoir de diplôme, de rester sur le carreau au niveau du savoir, il y avait quelque chose qui brûlait… Je suis tombée sur un professeur, François Chouquet, qui au premier devoir m’a dit « Mais t’as déjà fait de la philo toi ? ». Moi qui n’en avait jamais fait au lycée, parce que j’ai eu un parcours professionnel, et qui ai plus travaillé qu’autre chose, je me suis dit que, finalement, j’allais pouvoir faire des études de philo !

J’ai donc commencé ma licence à 25 ans à la Sorbonne, à Paris IV, tout en travaillant à côté. C’est à partir de là que j’ai eu envie de mettre en avant un savoir pluridisciplinaire, ce qui n’existait pas encore vraiment en France. Je suis donc allée à Paris 8, une université très ouverte sur l’interdisciplinarité et j’ai fait ma licence sur le concept d’auto-exclusion, avec une approche psychanalytique, philosophique et littéraire.

J’ai enseigné la philosophie durant un an dans le cadre du Genépi, une association qui œuvre dans le milieu carcéral. La situation fait que ce sont des gens qui ont un niveau de formation au maximum au brevet, il y a donc une vraie contrainte pédagogique pour se faire comprendre et transmettre malgré les problèmes de langue et de compréhension, qui cachent une vraie quête de savoir chez ces personnes. Je suis arrivée au Génépi car j’avais fait un travail sur l’enseignement en milieu carcéral sous forme d’interviews. C’est une structure dans laquelle on est très bien encadré, au niveau des réunions, des chiffres, avec une grosse formation et un grand travail de sensibilisation pour que l’on puisse bien comprendre le système judiciaire.

« Cette force, cette conviction d’avoir son mot à dire joue énormément dans l’essence même de l’individu »

J’ai donc fait des ateliers au centre carcéral de Meaux, avec des gens qui ont des peines moyennes de 5 à 10 ans. J’avais une à deux heures par semaine où j’enseignais en binôme. Mon binôme était au départ plus tenté de faire des cours magistraux, mais on était si souvent confronté à des interrogations, des envies de donner son point de vue et au besoin de se faire entendre, que nous avons été amenés à réadapter les ateliers. C’est magnifique parce qu’on voit vraiment cette parole qui se délie, même si à côté de ça il y a également une sorte de résignation. Mais cette force, cette conviction d’avoir son mot à dire joue énormément dans l’essence même de l’individu, que ce soit dans son estime de lui-même que dans sa situation sociale.
C’étaient des peines longues et seuls deux détenus sont partis durant l’année. Chez le premier on a pu voir une affirmation, une conviction, une envie de faire quelque chose de sa vie, d’aller de l’avant, tandis que l’autre était plus dans la résignation, estimant qu’il avait déjà tout perdu, et que ce lieu là c’est sa vie, et les gens qui étaient autour de lui ces dernières années sont maintenant sa famille, car il n’a plus de famille, il n’a plus personne.

Ensuite, je me suis également occupée de cours particuliers d’enfants avec des problèmes soit scolaires, soit qui étaient neuro-atypiques, surdoués, etc.

« Les méthodes d’enseignement à l’américaine font appel à une posture pédagogique où l’élève est mis au centre, c’est vraiment une autre approche. »

J’ai ensuite eu l’opportunité d’avoir une bourse pour enseigner au Connecticut, ce qui m’a permis de découvrir la méthode de travail américaine : en ce qui concerne la transmission du savoir et les outils d’analyse des textes, c’est nécessairement moins approfondi qu’une étude philologique, néanmoins cela permet un accès au savoir très intéressant quand on traite de plusieurs concepts, ou de plusieurs approches sur un même concept. Aussi, cela m’a formée à des méthodes d’enseignement à l’américaine, basées sur des techniques d’animation. C’est intéressant car ça fait appel à une posture pédagogique où l’élève est mis au centre, c’est vraiment une autre approche.

C’est à mon retour donc des Etats-Unis que j’ai commencé à enseigner en lycée général puis en professionnel. Les problématiques étaient vraiment différentes concernant l’acquisition de la langue. Comme ils ne sont pas habitués à réfléchir, il y a tout cet apprentissage de la pensée qui est assez long. Il y a aussi des barrières à surmonter, dans les milieux où le débat n’est pas présent à la maison il est ensuite difficile d’y participer en classe. C’est avant tout une question d’habitude.

LPP : Vous proposez un enseignement la philosophie auprès de publics qui en temps normal n’y ont pas accès. Vous développez également différentes méthodes d’intervention et d’accompagnement en entreprise. Pouvez-vous nous en parler et expliquer comment vous est venue l’idée ?

A.V. : J’ai développé de multiples projets, menés en parallèle. J’ai écrit un livre, Se manquer, qui m’a amenée à faire des conférences, des lectures, et à toucher encore d’autres publics. Ce livre est plutôt une initiation à la philosophie, il invite à s’interroger, à s’approprier la réflexion, toujours avec cette approche pluridisciplinaire. J’ai eu des retours très intéressants sur cette lecture qui nous remet en question, aussi bien de la part d’hommes que de femmes. Au départ, je pensais que ça allait plus concerner une catégorie de femmes, mais finalement les hommes se sont révélés très curieux de savoir ce qui se passe de notre côté !

J’ai créé Philo And Co en 2015, en parallèle de l’enseignement, mais c’est une idée que je tenais directement de mes élèves, qui m’avaient demandé des ateliers de philosophie. On se voyait une semaine sur deux, ou sur trois (même s’ils étaient prêts à en faire toutes les semaines), le samedi ou bien le dimanche pour ces ateliers, en plus des heures de cours dans la semaine. Au fur et à mesure, on s’est aperçu qu’il y avait aussi des adultes que ça intéressait, qui nous demandaient quand serait notre prochaine soirée. On retrouvait aussi chez eux cette quête du savoir, d’interroger le monde.

L’année dernière, j’ai créé l’Institut Cogito, où je fais des formations et donne des outils pour les professionnels en entreprise, en mobilisant tous les savoirs qui existent pour s’adapter au mieux à une situation donnée. Je propose aussi des accompagnements et l’organisation d’événements. Pour les ateliers, je pars des problématiques des entreprises, des équipes, pour amener un débat et essayer de faire avancer cette réflexion, en confrontant les paradigmes de chacun afin de mieux se comprendre.

« Dans l’enseignement professionnel, les jeunes ont un besoin de réflexion global sur des  questions précises qui se posent dans leur quotidien, parce qu’ils sont confrontés très jeunes à des thématiques comme la mort, l’euthanasie, le soin… »

Enfin, il y a eu un appel à projet par le lycée pour lequel je travaille actuellement, où j’ai crée un programme d’ateliers de philosophie en fonction des thématiques et des besoins de l’ordre de la cognition sociale, avec une méthodologie spécifique pour l’acquisition des savoirs. J’ai porté un projet allant au-delà de ces ateliers : j’avais envie aussi d’interroger le parcours professionnel de ces jeunes, car ils ont vraiment un cadre de vie spécifique, ils ont très tôt des responsabilités à côté des cours au sein de leurs stages. Ils ont donc un besoin de réflexion global, et non pas uniquement sur des concepts généraux comme la liberté, la morale, mais sur des questions plus précises qui se posent dans leur quotidien, parce qu’ils sont confrontés très jeunes à des thématiques comme la mort, l’euthanasie, le soin… Tout ce planning thématique a d’abord été défini avec l’équipe pédagogique.

« L’idée est vraiment d’interroger tous les savoirs, les savoir-faire académiques, mais aussi les savoir-être, en apprenant à se connaître, à respecter l’autre. »

Ensuite, en pratique, j’ai été très surprise de la demande de savoir, de lire les textes de Kant, de Platon, la demande d’explications précises sur des sujets bioéthiques ou autres. C’est là que j’ai commencé à développer toute une palettes d’outils, à travailler plus sur des textes (au départ ils étaient censés ne pas avoir de note, si ce n’est une note de participation). À travers cette expérience, c’est également là que mes enseignements aux Etats-Unis m’ont aidé à leur construire plusieurs outils, notamment grâce aux travaux de Carl Rogers, avec des cours de français, de linguistique, afin de clarifier le plus finement possible les idées, avec des méthodes portant sur l’argumentation, le questionnement, en parallèles d’outils plus philosophiques et de thématiques spécifiques.

Enfin, ils ont aussi un parcours libre où ils peuvent choisir des thématiques, avec un travail rédactionnel. L’idée est vraiment d’interroger tous les savoirs, les savoir-faire académiques qui ne sont pas utilisés d’habitude, mais aussi les savoir-être, parce que ça consiste aussi tout simplement à apprendre à se connaître, à respecter l’autre. C’est aussi développer l’autonomie de sa propre pensée, savoir pourquoi on pense comme ça, être capable de se servir de l’actualité pour faire des liens avec le monde philosophique.

LPP : L’enseignement de la philosophie semble avoir beaucoup évolué ces dernières années et de nouvelles pratiques ne cessent de se développer. Ressentez-vous un changement, une ouverture ? Quels sont vos futurs projets pour continuer cette démarche de mise à portée de tous de la philosophie ?

A.V. : Il faut distinguer la philosophie en lycée, telle qu’elle est enseignée et remise en cause actuellement avec les différentes réformes, de la discussion philosophique, qui a certainement été améliorée grâce à plein de personnes différentes et de mouvements. Je m’étais déjà intéressée à tout ce qui était développement personnel il y a une quinzaine d’années, car ça existait déjà au Etats-Unis, et la philosophie en France prend désormais également cette forme. Mais du coup, il reste le problème de l’accès au savoir. La philosophie est un savoir, une grille de compréhension du monde, et elle doit être replacée dans un cadre, dans une vision. Quoiqu’il en soit, de plus en plus de personnes y ont accès, et j’espère que ça va devenir intergénérationnel.

Seulement, concrètement je vois surtout qu’avant on enseignait aussi de la philosophie en droit, en médecine, etc. Il y avait également de la philosophie en initiation parfois dès la seconde, mais qu’à présent la forme a changé, de même que dans d’autres structures. La question serait finalement de savoir ce qui reste de la philosophie telle qu’on la conçoit.

« À partir du moment où on commence à écrire, à parler, la philosophie apporte du sens pour apprendre à construire un discours, mais également pour donner du sens à tous les autres savoirs enseignés. »

Avec la réforme du bac, ce qui est en train d’être fait est une section Humanités, visant à englober la philosophie avec la littérature, notamment. Je suis d’accord sur le fait que trois heures par semaine en filière scientifique c’est beaucoup (lorsque que l’on préfère réviser ses matières à plus haut coefficient), mais c’est peu pour quelqu’un qui n’a jamais fait de philosophie auparavant : en réalité ça devrait être enseigné dès la maternelle ! À partir du moment où on commence à écrire, à parler, la philosophie apporte du sens pour apprendre à construire un discours, mais également pour donner du sens à tous les autres savoirs enseignés. Tout ça pour moi fait partie des savoirs fondamentaux. La question de son positionnement est encore en débat, toujours est-il que la philosophie est segmentée de la partie scientifique, alors que les S ont grandement besoin d’elle, ne serait-ce que pour situer dans l’histoire des idées les savoirs qu’ils apprennent par ailleurs en sciences, en physique, en maths… La question qui se pose ici est avant tout celle de la signification qu’on donne à la philosophie !

« La philosophie est la mère de toutes les sciences : si on prend l’exemple des mathématiques, avec lesquels on nous bassine depuis la maternelle, qu’est-ce que c’est finalement si ce n’est de la philosophie, de la logique, un modèle de raisonnement ? »

En ce qui concerne les cours de philosophie dans les lycées professionnels, je souhaite continuer à mettre de la philo là où elle n’y est pas à travers un nouveau projet, le Collège des Savoirs, en l’enseignant dans les collèges, les lycées, les CFA, chez les Compagnons du devoir… Je pense aussi que mon expérience au Génépi m’a montré les résultats d’une telle démarche et le côté indispensable de pouvoir partager et transmettre. Une fois qu’on a entamé cette démarche, le reste du savoir et de la compréhension suivent. Le Collège des Savoirs a pour mission de promouvoir la philosophie le plus possible, d’améliorer la formation des élèves tant au niveau des savoir-faire que des savoir-être. Ce serait porté par une méthodologie élaborée avec l’équipe pédagogique sur place, à partir de la spécificité des filières, des établissements et des problématiques proches de ces groupes, avec en parallèle de la philosophie et de la philologie, pour donner une autre forme de perception des savoirs grâce à des outils simples. La philosophie est la mère de toutes les sciences : si on prend l’exemple des mathématiques, avec lesquels on nous bassine depuis la maternelle, qu’est-ce que c’est finalement si ce n’est de la philosophie, de la logique, un modèle de raisonnement ? Le français, la linguistique, la syntaxe, ce sont des moyens de compréhension d’une phrase, de la structure d’une pensée. L’histoire aussi ne se lit qu’avec la philosophie. Je ne vois pas où la philosophie n’est pas !

Dans cette perspective, j’ai le projet de passer l’AESS (Agrégation de l’enseignement secondaire du supérieur) l’année prochaine, ce qui fait partie d’intégrante du développement de la démarche du Collège des Savoirs.

Pour le Collège du Savoir, nous sommes surtout soutenus par les élèves : je veux vraiment les remercier, car c’est grâce à eux qu’on s’améliore sans cesse ! J’espère que ce projet sera diffusé au maximum, qu’il pourra être en partenariat avec toutes les associations de professeurs et d’enseignement qui travaillent en parallèle sur ce questions, j’espère que nous pourrons être solidaires.
Et enfin, j’espère que les parents se sentiront également concernés par ces questions là : tout le monde est touché par la philosophie !

 

Retrouvez Agathe Vidal sur son site : http://agathevidal.fr

 

Interview réalisée par :

Marianne Mercier

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