A l’heure où l’histoire s’accélère

A l’heure où l’histoire s’accélère de jours en jours, il est sans doute possible de ralentir. La philosophie permet ce ralentissement nécessaire à des fins d’observation du monde dans lequel nous vivons. Afin de ne pas subir sans comprendre, cette même action de philosopher permet d’analyser pour agir.

Dans les propositions de lectures qui vont suivre, des thématiques différentes sont abordées. Elles participent toutes d’une complexité qui met en avant les points de bascule possibles dans cette ère du funambulisme qui caractérise notre époque : partout où notre regard se tourne, nous regardons les équilibres vaciller. Entre la technologie, la géopolitique et l’économie, la pensée critique doit trouver des interstices afin de tenter de déterminer ce que ces fractures disent et font émerger. Certaines permettent l’avènement d’idées nouvelles et positives, d’autres font état de problématiques plus profondes, signes avant-coureurs d’un séisme redouté. Pendant que nous sentons les anfractuosités se former sous nos pieds, nous regardons l’espace comme source de beauté et d’espoir. Regarder ailleurs permet de contempler une réalité mais n’a jamais permis de changer le réel. La seule solution possible peut-être, celle de modifier notre appréhension de ce dernier.

Les questionnements autour de l’IA façonnent désormais notre quotidien. Faut-il ou ne faut-il pas l’utiliser ? Permet-elle ou ne permet-elle pas de nous enrichir intellectuellement ? Peut-elle ou ne peut-elle pas nous remplacer ? Sera-t-elle ou ne sera-t-elle pas un jour beaucoup plus qu’une simple suite d’algorithmes ?

Ce sont les questions posées dans trois ouvrages qui permettent de croiser les points de vue. Dans Cracker l’algorithme, réenchanter les réseaux sociaux (Ed. De L’Aube), Laurent François explique les rouages technologiques qui ont fait émerger les fractures entre les individus. Les réseaux, initialement créés comme sources de liens, délitent et phagocytent les individus dans un grand paradoxe créé par les algorithmes eux-mêmes. Fort heureusement, il est possible d’envisager désormais, selon l’auteur, une résistance en changeant les usages au travers d’une prise de conscience de nos pratiques. En lieu et place de la division générée par les algorithmes, c’est le dialogue qui est privilégié. La pensée et l’expression binaires doivent perdre la partie au risque que les anfractuosités s’agrandissent.

L’IA pose également un risque, celui de la réduction de l’expression artistique. Louis de Diesbach se demande si, avec le temps, celle-ci ne va pas remplacer les artistes. Dans son ouvrage Faussaires algorithmiques (Ed. De l’Aube) l’auteur tente de démontrer que le pouvoir reste à l’émotion car ce que l’IA ne peut pas faire ou être, l’humanité, elle, en est capable, au travers de l’imperfection, le sens caché, le symbolique, le conceptuel mais surtout et avant tout « la fragilité, l’inattendu, le vivant ». Tout ce que l’IA ne possède pas puisqu’elle en est dépourvue. Toute l’histoire de l’Art est faite de ces émotions créatives, de ces surprises fécondes, de ces questionnements existentiels et de cette quête de Sens. Les artistes ne seront jamais remplacés, si et seulement si, l’intelligence artificielle n’est utilisée que comme un moyen et non comme une fin.

L’espoir vient sans doute de l’ouvrage d’Anna Choury. Dans Le progrès n’est que l’accomplissement des utopies (Ed. Terre à terres), l’auteure analyse le passé et le présent du progrès au travers de nombreuses références et arguments, afin de montrer qu’il existe des utopies possibles et révélatrices, que ces dernières existent vraiment, qu’elles ont des « lieus », bien loin de ce que l’on dit d’elles en général. Entre « douces rêveries » infaisables et cauchemars avortés – ou en passe de l’être -, les utopies ne sont en fait qu’une question de point de vue peut-être. Une utopie est vue comme positive, une dystopie comme négative, mais qu’arrive-t-il si l’utopie des uns devient dystopique pour d’autres ? Le tout est de savoir de quel « progrès » il s’agit sans doute, car parfois ce qu’on appelle progrès peut revêtir pour le politique ou l’économiste un tout autre sens. Ce que certains appellent « progrès social » n’est pour d’autres qu’une dystopie antilibérale. Heureusement, Anna Choury nous montre des poches de résistance qui fleurissent partout dans le monde. Elle nous montre également qu’un chemin est possible et que le progrès peut ne pas être une « course » sans conscience, que des utopies humanistes sont à l’œuvre car penser autrement, ça n’est pas penser « contre » mais « avec » … si tant est que l’intersectionnalité entre toutes les sciences se fasse jour. Pour paraphraser E. Kant, le but est de « tendre vers » car le but, lui, se déplace sans cesse.

Mais il est des utopies qui, comme je le disais plus haut, ne le sont que par rapport aux points de vue qui les défendent. Dans Les cent jours qui ont changé les Etats-Unis (ouvrage dirigé par Gilles Paris aux Ed. De l’Aube), force est de constater que l’utopie trumpiste vire à la dystopie même si le monde aurait pu s’en douter. Dans ce recueil d’articles de correspondants de la presse américaine, les constats, analyses, descriptions de la réélection de D. Trump annoncent le tragique naufrage auquel nous assistons aujourd’hui. Comment faire passer la censure comme une liberté d’expression ? Comment faire passer les bourreaux de la démocratie pour des victimes ? Comment faire passer les ultra-conservateurs réactionnaires pour des progressistes humanistes ? Comment les Etats-Unis ont basculé dans une politique théocratique, liberticide mettant en place un culte de la personnalité digne des dictatures passées ? Cet ouvrage passionnant nous livre après-coup – et c’est le cas de le dire, au sens propre comme au figuré – les alertes qui devaient nous interpeler. Encore fallait-il vouloir les voir… quand on voit un clown monter un chapiteau, il faut bien se douter qu’il construit un cirque non ?

Il y en eu des alertes, des analyses, des cheminements de pensées pour en arriver aux ouvrages publiés par Hannah Arendt et pourtant, l’histoire se répète et nous les relisons en nous demandant pourquoi nous n’en avons pas pris la mesure pour que les événements ne se reproduisent plus. Peut-être faut-il lire la biographie de Thomas Meyer intitulé simplement Hannah Arendt (Ed. Calmann Lévy). Une pensée révolutionnaire, une pensée en marche, une pensée en mouvement qui se questionne, qui pense contre elle-même avec ses contradictions, ses paradoxes, mais une pensée qui « pèse » dans l’analyse que nous faisons du monde d’aujourd’hui. Il s’agit ici de voir le cheminement et de ne pas éluder les moments de vie qui interrogent. Le XXème siècle qui fut le sien fut parcouru d’épreuves historiques et de bouleversements intellectuels. Hannah Arendt fut une voix de femmes philosophes parmi d’autres qu’il faut lire, relire ou découvrir car le but de sa philosophie était de ne pas laisser l’histoire redevenir actuelle, mais au contraire de la repenser pour qu’elle soit enfin définitivement derrière nous. Aller de l’avant c’est aussi regarder en arrière, non pas pour « refaire » mais pour « poursuivre ». La transmission n’a pas pour vocation de faire à l’identique, mais d’être un relai de l’essentiel vers un meilleur jamais acquis.

 

 

Une chronique par Sophie Sendra Toutes ses publications

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