Parler de santé mentale est de moins en moins un tabou. Les années postpandémie ont permis de délier progressivement la parole au sujet de la dépression, qui parvient à être reconnue dans les représentations collectives pour ce qu’elle est réellement : une maladie. Si les ouvrages de psychologie et de développement personnel ne manquent pas sur ce thème, ils peuvent avoir le défaut d’en centrer les causes sur les épaules de l’individu. Pour autant, à l’heure où dans les pays industrialisés il n’y a jamais eu autant de personnes diagnostiquées dépressives, est-ce bien seulement une problématique qui est uniquement personnelle ? Comment prendre de la hauteur sur l’expérience de la dépression, en comprendre les dimensions structurelles et universelles ? C’est ce que Julien De Sanctis a cherché à explorer dans son premier essai, publié en octobre 2025 chez Philosophie Magazine Éditeur, Mourir, le temps que ça aille mieux, Penser et dire la dépression. A travers une approche résolument pratique de la philosophie, l’auteur développe une pensée originale, avec une grande accessibilité de ton et une plume des plus fluides, sans faire de compromis sur l’exigence intellectuelle qu’impose l’exercice de l’essai.

Le livre en une question :
« Que signifie vivre quand le désir de vivre a disparu ? »
Faire du récit intime une expérience universelle
Le parti pris de Julien De Sanctis a été de partir de sa propre expérience de la dépression, afin d’en explorer les dimensions conceptuelles et existentielles. L’équilibre à tenir n’est pas des plus évidents : il s’agit d’éviter de tomber dans l’autobiographie pure, et de parvenir à trouver dans sa propre expérience, par définition unique, ce qui relève de traits partagés et universalisables. Dans une démarche similaire à un « patient-expert », il s’agit de considérer la légitimité du savoir que l’on acquiert à travers l’expérience même de la maladie. Ce savoir est complémentaire à celui d’un expert scientifique, sans s’y substituer. Si Julien De Sanctis n’est pas médecin, il mobilise par ailleurs sa propre expertise académique, en tant que philosophe. Aussi, Mourir, le temps que ça aille mieux, offre au lecteur à la fois le regard d’une personne concernée par la dépression, et la perspective du philosophe qui utilise son propre vécu comme terrain de recherche. Nous retrouvons ici l’esprit d’une philosophie pratique, qui s’applique à sortir des murs de l’université pour s’adresser à tout un chacun.
Sur la dimension autobiographique, rajoutons également qu’un essai purement académique ne parviendrait pas à avoir le même poids auprès lors de la lecture. C’est précisément grâce à l’identification rendue possible par la transparence de Julien De Sanctis sur son vécu, et la mise en vulnérabilité qui en découle, que nous nous impliquons d’autant plus en tant que lecteur·rice, à la fois sur le plan intellectuel et émotionnel. L’intime apparait ainsi mis directement au service de l’accessibilité du propos de l’auteur, et participe pleinement à l’aisance de lecture qui en découle.
Néolibéralisme et sentiment d’insuffisance : politiser la dépression
Il est à noter que dans le cas de l’auteur, le contexte d’émergence de sa dépression n’est pas anodin : celle-ci s’est déclenchée durant la rédaction de sa thèse de doctorat de philosophie. Sur cette base, il serait aisé de considérer que la dépression serait un problème d’intello qui se pose trop de questions et se regarde excessivement le nombril. La démonstration de Julien De Sanctis remet au contraire en perspective l’émergence de la dépression dans un cadre bien plus large, dans lequel chacun·e d’entre nous se retrouve pris, à son échelle : celui du culte de la performance.
Dans la première partie du livre, intitulée « Insuffisance », l’auteur s’interroge : « Pourquoi ne suffisons-nous jamais ? » (p.85). Avoir une carrière épanouissante, réussir matériellement, mener de front sa vie familiale, exceller jusque dans ses loisirs, le tout en supportant un flux d’informations continu sous forme de notifications diverses, nos rythmes de vie et les injonctions de réussite n’ont jamais été aussi pesants. Faisant le constat de cette vie intense dans laquelle nous sommes sommés d’évoluer, le poids existentiel que cela génère apparait nécessairement anxiogène. D’autant plus que ces injonctions reposent sur un paradoxe : « s’accomplir, devenir soi, c’est se dépasser, ce qui est très exactement une contradiction dans les termes » (p.79). En bref, nous faisons face à un combat perdu d’avance. Aussi, il apparait que tout cela dépasse bien largement l’échelle de l’individu et s’inscrit dans des fonctionnements structurels et idéologiques de nos sociétés, autrement dit dans du politique.
La pensée d’Alain Ehrenberg, en particulier son livre La fatigue d’être soi (1998) sert ici de fil rouge pour décrire les conséquences du culte de la performance sur nos psychés, et la sensation de ne jamais en faire assez. Également, Julien De Sanctis, en philosophe des techniques, puise du côté de Heidegger et Simondon qui, s’ils n’ont pas adressé directement la dépression, ont en revanche traité la question de l’angoisse. Tantôt « peur sans objet » pour Heidegger, ou « départ de l’être » chez Simondon, celle-ci semble proche de la dépression… Pourtant, en poursuivant l’exploration conceptuelle, cette dernière s’en distingue sur un aspect fondamental : l’angoisse a au moins le mérite de nous amener à nous reprojeter vers un avenir… La dépression n’en laisse entrevoir aucun.
En l’absence de tout désir
Au regard de cela, comment qualifier l’expérience de la dépression ? Si « le désir est l’essence même de l’homme », que reste-il de nous lorsque celui-ci nous abandonne ? C’est ce vide qu’aborde la deuxième partie du livre, titrée « Subsistance » : lorsque la dépression est sévère, il ne s’agit même plus d’une sur-vie, de celui qui essaye de vivre, mais d’une sous-vie (p.111), de celui qui, malgré lui, continue de ne pas mourir. Ricoeur, Levinas : c’est par le recours à la phénoménologie, comme analyse des expériences vécues, que Julien De Sanctis en vient à nous éclairer sur l’éprouvante souffrance que constitue la dépression, ainsi qu’à la solitude qui l’accompagne. Si nous dépendons de l’autre, il nous devient dans le même temps insupportable, soulignant la maladie du lien qui apparait durant la dépression : « au sein de cet isolement existentiel, autrui m’apparait comme celui ou celle qui peut tout pour moi et rien à la fois » (p.124). Face à la perte des mots, la communication s’efface peu à peu. Le rapport à soi-même en devient biaisé, tout comme le rapport à autrui, miroir de notre solitude et de notre sentiment d’insuffisance.
Il est fréquent d’entendre dire qu’une personne atteinte de dépression doit « se bouger ». En explorant les conséquences de l’absence de désir, et l’inexistence totale de volonté qui en découle, Julien De Sanctis fait la démonstration de la « paralysie psychique » (p.135) qui écrase les personnes en dépression. Le dicton « quand on veut on peut » incarne à la perfection les injonctions néolibérales à la performance et à la responsabilisation totale de l’individu face à son vécu. Cela implique qu’il faut avoir la capacité de vouloir, ce dont une personne en dépression se trouve privée. Dépression comme arrêt brutal du champ des possibles, comme « exil dans l’immonde » (p.183), comme « immunodéficience morale » (p.177) : en l’absence de toute barrière protectrice autour de soi, la violence se déverse de toute part sur nous. La maladie n’est pas uniquement psychique, le corps en souffre également, appuyant l’aspect totalitaire et terrassant du mal qui nous envahit.
Mourir, le temps que ça aille mieux, premier essai de l’auteur, offre une pensée originale sur l’expérience de la dépression, et ouvre aux lecteur·rices un complément aux perspectives médicales et psychologiques. L’essai s’attaque à la racine, et prend le temps de décrypter le vécu d’une personne dépressive pour mieux comprendre comment celle-ci perçoit le fait d’exister. Ce texte est également en filigrane une déclaration d’amour de Julien De Sanctis envers la philosophie et sa relation conflictuelle avec elle, discipline tant aimée malgré l’élitisme qui la dévoie et les humiliations institutionnelles qui s’exercent en son nom. Si être un philosophe, c’est faire de la philosophie, alors il semblerait que ce soit mission accomplie.
