Pour trouver des pépites de curiosité, peut-être faut-il échapper aux diktats de la rentrée littéraire des mois de septembre qui se succèdent d’année en année. Il faut parfois également attendre que les polémiques passent, que les habitués des forts tirages n’enflamment plus la sphère des plateaux télé, les devantures des libraires, les stands des Salons, pour enfin découvrir qu’il existe des ouvrages et des auteur·es qui méritent eux·elles aussi la lumière.
Comment organiser une « chronique livres » quand une petite dizaine d’ouvrages très différents trônent sur le bureau ? Comment faire « lien » entre des thématiques qui semblent parfaitement distinctes ? Entre écologie, poésie, essais, géopolitique, histoires dans l’Histoire, il est possible d’être balloté comme un navire en pleine tempête. Le mieux, en de tels cas, est de se laisser porter sans résister et de suivre la vague.
Da
ns Cultiver la curiosité, à l’ère de la délégation algorithmique (Ed. De L’Aube), Yves Citton nous livre de quoi s’interroger sur ce qu’est cette « contre-addiction » qu’est la curiosité. En soulevant les questionnements contemporains liés aux nouvelles technologies, l’auteur remet en perspective ce que cela signifie d’être curieux-se dans l’histoire, entre « vilain défaut », action dangereuse de l’esprit pour des systèmes aliénants et sciences de la curiosité. Quand se poser des questions devient problématique pour une société, c’est que l’avenir est en péril. Les propositions d’Yves Citton en fin d’ouvrage ouvrent des perspectives pour que la curiosité devienne un principe de liberté des consciences.
Dans cette arborescence de lectures et de curiosités, Rob Riemen se pose la question de savoir ce que signifie devenir pleinement humain. Selon lui, Devenir humain est un art (Ed. De L’Aube) surtout par les temps qui courent, entre crises, guerres, conflits et politiques extrêmes. Que faisons-nous de notre humanité lorsqu’elle est bousculée ? Être « humain » engage-t-il quelque chose de spécifique ? Faut-il passer par la science pour définir ce qu’est le fait d’être « humain » ou est-ce tout autre chose que l’humanité qui est en nous ? Faut-il une méthode pour « cultiver » cette humanité, la faire naitre, la faire grandir telle une plante dans un jardin ? Entre philosophie, histoire et politique, l’auteur nous montre à quel point il est difficile de naviguer dans cette humanité mouvante, changeante et paradoxale. Si devenir humain est un art, alors nous sommes tous-tes des sculpteurs-trices qui devons sans cesse nous remettre à l’ouvrage. Pour l’instant nous accumulons plus de brouillons que nous le pensons, mais le but reste de tendre vers l’œuvre finale, Rob Riemen nous y aide.
Les deux ouvrages dont je viens de vous faire part permettent – peut-être – de se préparer à affronter Trump, Maga, la Horde, chronique de la haine (Ed. Dunod) de François Bafoil. Cet ouvrage passionnant met en exergue les transformations politiques engagées par D. Trump, les méandres d’un système qui se voudrait totalitaire au sein même d’une démocratie. On découvre à la fois la construction du « produit » Trump et ce qui a produit le président que nous connaissons, son environnement familial et politique.
La conclusion de l’ouvrage semble faire écho à un autre ouvrage de Rob Riemen, L’éternel retour du fascisme (Mikros Essai Ed. De L’Aube). En effet, en ces temps troublés, pouvons-nous qualifier la politique du président américain et de sa horde de « fascisme » ? F. Bafoil répond à cette question afin de ne pas galvauder ce terme. Ses réponses ont de quoi faire frémir.
Est-il encore possible d’habiter le monde sans s’interroger sur la façon dont nous traitons la nature qui nous entoure ? Si nous voulons survivre, il va bien falloir nous adapter. Dans Habiter un monde qui brûle (Ed. Terre à Terres), Franck Lirzin démontre point par point, exemples à l’appui, que les « climatosceptiques » peuvent remballer leurs discours lorsqu’ils contestent les risquent climatiques présents et futurs. Loin d’avoir un discours mortifère, l’auteur nous invite au travers d’expériences de terrains à adapter notre environnement ou à le déconstruire afin de trouver des solutions pragmatiques à ce qui est en train d’advenir, à savoir des bouleversements globaux. En proposant une « éthique de l’adaptation climatique », F. Lirzin présente des solutions concrète afin de faire naitre une société tourner vers un projet de vie respectueux du vivant.
Comme un écho de lecture, L’enfant-arbre (La Route de la Soie Editions) de Zhao Lihong nous invite à nous déplacer. Non pas dans la nature mais à travers elle en entendant une voix qui ne peut advenir, celle d’une survivance après dévastation. Dans « un monde qui brûle », un feu dévastateur au cœur d’un forêt, la vie reprend ses droits en faisant naitre une autre vie. Un enfant sculpté dans la matière advient. Prénommé Buis, il ne peut se faire entendre du monde qui l’entoure mais il est le fin observateur de notre monde. Dans une poésie des mots dont il a le secret, Zhao Lihong nous invite à repenser une nature qui nait et renait sans cesse, encore et encore, telle une pulsion de vie éternelle.
Il est possible de faire des grands écarts, lorsqu’on lit plusieurs ouvrages en même temps. L’arborescence est aussi cette capacité de faire des liens là où il semblerait qu’il n’y en est pas. L’esprit est ainsi fait qu’il fait surgir des rapprochements d’idées et de sujets qui semblent éloignés. Que serait un monde sans « visages » ? Y-a-t-il une différence fondamentale entre « visage » et « face » ? Il n’est pas pareil de dire « greffe du visage » et « greffe de la face ». Car on ne greffe que des tissus – une face – et non un visage, car ce dernier engage une tout autre idée de ce qu’il est en réalité un « insaisissable ». Au travers d’une analyse philosophique et historique, Aurore Mréjen nous invite au travers de L’appel du visage (Ed. Armand Colin) à interroger notre rapport à ce visible qui cache ou révèle notre invisible. Ce visage que nous montrons, mettons en scène, photographions, exposons, est-il ce que nous croyons qu’il est ? A-t-il toujours signifié ce que nous lui prêtons ? A-t-il toujours eu l’importance que nous lui donnons aujourd’hui ? Arrivons-nous à savoir qui est quelqu’un en posant un simple regard sur son visage ? Comme si le visage était le reflet d’une intériorité qui deviendrait visible aux yeux de tous. Dans un style d’une grande douceur, telle une caresse, l’auteure offre ici une analyse bouleversante de ce qui est à voir : un paysage empreint d’humanité qui nous interrogera toujours.
Et il en aura croisé des visages Albert Londres au cours de sa carrière de globetrotter-journaliste-témoin du monde. Qui connait vraiment Albert Londres ? Mis à part le Prix éponyme décerné chaque année, que connaissons-nous de son parcours, de ses récits publiés, de ses voyages, de ses combats ? Dans une toute nouvelle collection qui vient de voir le jour, les Editions de l’Aube nous propose de regarder dans le rétroviseur de l’histoire les grands reportages de la presse écrite. Quoi de mieux que Albert Londres contre l’esclavage (Ed. de L’Aube et RétroNews) pour débuter cette collection. Ces écrits publiés dans Le grand quotidien Le Petit Parisien montrent toute une époque, avec son langage, son Histoire souvent faites d’histoires plurielles. Témoignages de terrain et récits de tragédies humaines, cet ouvrage nous montre à quel point le reportage doit témoigner du réel au risque de déplaire ou de bousculer notre regard sur ce que nous ne voulons pas voir, l’évidence dérangeante. Une petite collection qui mérite la lumière et dont nous attendons fébrilement les prochaines parutions.
Et si un coin lectures fait d’arborescences se terminait par une note de poésie permettant ainsi de faire liens entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. L’infiniment petit serait les petites choses du quotidien, « Les petits morceaux de papier », « Les retards », « Le vent de mars ». L’infiniment grand se situerait dans le temps insaisissable, entre « orbites », « support » et moment suspendus « pris à part », sans oublier les questions existentielles telles que « Qui es-tu ? » qui répondrait à celle qui dirait « Je suis un caillou ». Dans un recueil empli de douceur, Cherry Zeng Dongping invite le lecteur à une balade en terre de poésie dans un quotidien où tout fait sens, où tout est Bleu (La Route de la Soie Editions) comme un ciel dégagé. La seule présence d’un petit nuage blanc est déjà une invitation à la rêverie par simple contraste. La beauté se révèle souvent dans l’inattendu, dans l’unique minuscule présence parmi l’immensité. Que voyons-nous alors, le petit nuage qui se détache par contraste ou le bleu majestueux qui le fait apparaitre ? L’auteure nous livre une poésie impressionniste qui se révèle par petites touches comme des invitations au voyage intérieur, comme un appel à la quiétude en ces temps bouleversés.
