La révolution du Social Business : vers une nouvelle pensée économique sur le territoire français ?

Le Social Business consiste à utiliser la créativité pour résoudre les problèmes humains de manière durable”. C’est ainsi qu’il est défini par le Professeur Muhammad Yunus, Prix Nobel de la Paix 2006 et fondateur de la Grameen Bank au Bangladesh, pour répondre aux défis de la grande pauvreté. Mais qu’est-ce que le Social Business concrètement ?

Il s’agit d’un modèle d’entreprise économiquement viable, l’entreprise sociale, qui vise à apporter des solutions aux problématiques de la société dans laquelle elle est inscrite. Ainsi, l’investissement cible une cause sociale, plutôt qu’une finalité lucrative : il s’agit de créer un impact positif sur la communauté et l’environnement. Le profit est réinvesti dans le développement du Social Business et les investisseurs récupèrent l’argent investi, tout en renonçant aux dividendes.

Depuis 2017 le Centre Yunus de Paris est le centre de ressources permanent du Social Business en France. L’objectif ? Promouvoir une économie à trois zéros : zéro pauvreté, zéro chômage, zéro émissions nettes de carbone – notamment dans l’organisation de Jeux Olympiques 2024. Comment une telle économie serait-elle possible dans notre société d’aujourd’hui ? Quels sont les enjeux pour y arriver ?

Pour approfondir ces questionnements, nous sommes allés à la rencontre de Jean-Luc Perron, Vice-président du Centre Yunus de Paris et fondateur de la Fondation Grameen Crédit Agricole.

L’éveil d’une conscience sociale : le chemin vers l’altruisme

La Pause Philo : Pour commencer, pourriez-vous nous parler de votre parcours personnel et ce qui vous a mené à devenir vice-président du Yunus Center ? Qu’est-ce qui a éveillé votre conscience sociale et votre engagement dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion financière ? 

Jean-Luc Perron : Difficile de répondre à cette question sans partir de beaucoup plus loin que la création de la Fondation Grameen Crédit Agricole, et sans plonger dans les couches profondes de mon éducation, de mon environnement familial et de mon parcours professionnel.

Pour faire court : une éducation fortement marquée par la religion qui a suscité en moi à la fois des élans quasi mystiques à l’adolescence, puis, une distance critique, voire un doute plus général quant à l’authenticité de l’altruisme et la sincérité de l’engagement. Est-ce que tout être humain, fût-il un saint ou un héros, n’est pas à la poursuite de l’image qu’il se fait de lui-même, d’une image nécessairement valorisante à ses yeux, ou bien aux yeux de la société ou bien sous le regard de Dieu. Est-ce qu’on peut vraiment « s’oublier » dans le service d’autrui ? Vaste question !

J’ai donc oscillé entre un attachement profond aux valeurs de solidarité, voire de fraternité et de « charité » (= amour sous la plume de Saint-Paul), valeurs héritées de ma famille et de mon éducation, et cette distance critique, voire cette méfiance, qui ont été et sont toujours pour moi des freins puissants à un engagement militant, qu’il soit d’ordre religieux, politique ou social, et à toute forme de prosélytisme.

Au plan professionnel, ma formation, secondée par les circonstances, m’a conduit d’abord dans la fonction publique. Je trouvais dans le service public une dimension d’intérêt général qui était un substitut acceptable à un engagement religieux, que j’avais abandonné au fil du temps. Si étrange que cela puisse paraître, cette dimension d’intérêt général a continué à me motiver tout au long de mon parcours professionnel au sein du groupe Crédit Agricole, parcours atypique où j’ai eu la chance de pouvoir lancer plusieurs initiatives, combinant un réel professionnalisme et une dimension non moins réelle d’utilité sociale.

C’est ainsi qu’en 1992, fortement impressionné par la chute du Mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS, j’ai proposé de créer au sein du Crédit Agricole une société de conseil, Crédit Agricole Consultants, entièrement dédiée à l’assistance technique aux pays d’Europe de l’Est et de l’ex URSS, dans le domaine bancaire. Ma proposition ayant été retenue, je me suis consacré pendant 5 ans à construire cette entité qui certes avait un statut commercial, mais qui ne poursuivait pas un objectif de profit au-delà de l’équilibre d’exploitation et dont le véritable objectif était d’organiser de façon professionnelle un transfert de savoir-faire entre le Crédit Agricole et les « banques » de ces pays, dans le cadre des programmes d’assistance technique de l’Union Européenne. C’est dans ce contexte-là, par exemple, que j’ai eu la chance de susciter la création et d’accompagner le développement d’une banque coopérative agricole en Arménie (ACBA Bank), banque qui pratiquait, sans le savoir, le microcrédit et qui est devenue aujourd’hui une des premières banques d’Arménie. J’ai donc découvert à cette occasion, sans connaître le Prof. Yunus, à la fois la microfinance et le social business !

La création de la Fondation Grameen Crédit Agricole en 2008 s’inscrit dans la poursuite d’une démarche déjà expérimentée : créer au sein d’un grand groupe bancaire à finalité commerciale une entité sans but lucratif, bénéficiant de l’appui financier et de l’expertise du groupe, mais poursuivant avec une réelle indépendance un but d’intérêt général.

Vous comprenez dès lors que le terme que vous utilisez de « conscience sociale » suscite en moi les réserves, voire le scepticisme évoqué au début de mon propos : j’étais bien sûr et suis toujours sensible au drame de la pauvreté dans les pays en développement, ému de voir ces femmes très pauvres se réunir au sein d’institutions locales de microcrédit et prendre leur destinée en mains, mais la franchise que je vous dois me conduit aussi à reconnaître que la création et le développement  de la Fondation Grameen CA étaient pour moi un projet exaltant, voire excitant, et que j’y trouvais des satisfactions professionnelles et humaines, des occasions de rencontre, et une forme de réalisation de moi-même, qui me dédommageaient largement des efforts et des sacrifices éventuels. Ma conscience sociale s’est développée grâce à la Fondation, plutôt que l’inverse.

Le Centre Yunus Paris

LPP : Depuis 2017 vous êtes investi dans le Centre Yunus Paris qui entend susciter, développer et accompagner une dynamique des acteurs autour du Social Business. Pourquoi Paris ? Quels sont les actions que vous menez pour promouvoir l’entrepreneuriat social, la finance solidaire et l’impact investing ?

J-L Perron : D’un point de vue subjectif, la création du Centre Yunus Paris procède fondamentalement de la même démarche que la création de Crédit Agricole Consultants en 1992 ou celle de la Fondation GCA en 2008, à la différence près que je n’agis plus dans le cadre professionnel d’un grand groupe, que je ne peux m’appuyer sur une équipe importante, et que je le fais à titre bénévole. En apparence l’altruisme et l’engagement sont donc plus présents que dans mes aventures précédentes !

Le Centre a été créé à la demande du Prof. Yunus, qui, dès que j’ai quitté mes fonctions à la tête de la Fondation GCA, m’a demandé d’être son conseiller à Paris. Comparé à la Fondation GCA, le Centre Yunus Paris est une structure légère, de statut associatif, avec des ressources financières limitées.

La vocation du Centre Yunus est principalement de :

diffuser l’approche social business du prof. Yunus et sa vision d’un monde à trois zéros : zéro pauvreté, zéro chômage, zéro émission nette de carbone, titre de son dernier livre paru chez J-Cl Lattès.

organiser les interventions du Prof. Yunus en France,

développer des partenariats avec les entreprises, les collectivités locales, les ONG, le secteur académique qui se reconnaissent dans cette approche et cette vision. Ainsi le Prof. Yunus a apporté tout son soutien à la candidature de Paris pour les JO 2024, pour en faire les Jeux les plus inclusifs et solidaires de l’histoire. Pour traduire cette vision en réalité, nous avons développé la plateforme ESS 2024 (ESS2024.org ), en partenariat avec les Canaux, avec le soutien du Comité d’organisation des jeux, Paris 2024.

Nous sommes en train de développer une nouvelle initiative : suite à une tournée de conférences du prof. Yunus que nous avons organisées depuis un an dans 8 grandes universités et écoles de commerce, nous suscitons la création de « Yunus Social Business Centres » au sein de ces écoles et universités pour stimuler la recherche et développer la formation sur les thèmes du social business, de la microfinance, de la finance solidaire, de l’économie circulaire.

Nous souhaitons réunir ces Écoles et Universités en un réseau pionnier sur les questions d’entrepreneuriat social, de finance solidaire, et de nouveaux modèles d’économie inclusive et d’économie circulaire : le « French Academic network for a Three Zero World ».

La France mobilisée pour un monde à trois zéros

LPP : Quels sont les enjeux autour de l’idée et de l’implémentation d’une société trois zéros en France ?

J-L Perron : La vision yunussienne d’une économie et d’une société à trois zéros donne la direction à prendre. Elle est à la fois une feuille de route pour les décideurs publics et privés, qu’il s’agisse des gouvernants, des élus locaux ou des chefs d’entreprise, mais aussi une invitation faite à tout un chacun de poser des actes concrets ou de prendre des initiatives même modestes pour que la créativité, l’innovation, les capacités d’entrepreneuriat qui existent en chacun d’entre nous soient mises au service d’une vraie fraternité humaine, à la fois en France et partout dans le monde. Le Prof. Yunus remet en cause le postulat anthropologique des économistes conventionnels qui font de la poursuite de l’intérêt personnel le moteur exclusif de l’entrepreneuriat.

Le diagnostic posé par le Prof. Yunus concerne le système économique et financier qui nous régit, qu’il s’agisse de l’accumulation des richesses entre les mains d’un nombre de plus en plus réduit de personnes, de la mise en danger de la planète par nos modes de production, de consommation et d’échange, des risques que comporte une absence de maîtrise de l’innovation technologique. Ce diagnostic s’applique à la France, même si notre tradition de « welfare state », le rôle actif de l’Etat  dans les politiques publiques d’éducation, de santé, de redistribution fiscale, etc., le maillage territorial des collectivités locales et le dynamisme du secteur associatif, placent notre pays dans des conditions moins défavorables que d’autres pays développés.

La révolte des gilets jaunes révèle le sentiment d’abandon ressenti par une large partie de la population qui perd espoir dans le système de représentation politique et sociale et est tenté par un radicalisme parfois destructeur. Le social business, qui est une approche à la fois ambitieuse et pragmatique, basée sur ce qu’il y a de meilleur chez l’homme, et qui est compatible avec des projets de toute nature sectorielle et de tout statut juridique, peut à cet égard constituer une réponse applicable en France.

Le renouveau de l’Economie Sociale et Solidaire, qui s’était au fil du temps parfois sclérosée dans une approche essentiellement statutaire, montre que la France peut être un terrain fertile pour que mille fleurs de social business s’épanouissent.

A l’autre bout de la chaîne, la création d’un cadre juridique pour les entreprises à mission, la labellisation B-Corp d’entreprises importantes, le développement de projets de social business au sein même des grands groupes, montre que le social business n’est pas non plus limité à des projets d’envergure locale et de dimension modeste.

Une nouvelle vision du monde de la finance

LPP : Le Social Business exige un changement radical dans la structure de pensée financière. Quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confrontés ?

J-L Perron : Le Prof. Yunus aime à raconter comment il a créé et développé la Grameen Bank au Bangladesh, en faisant tout le contraire de ce que le modèle traditionnel de la banque préconisait.

En proposant un modèle d’entreprise entièrement mise au service des causes sociétales, il prend là aussi le contrepied de la vision classique de l’entreprise mise au service de la création de valeur pour les actionnaires. Il est donc porteur d’une critique radicale du système financier qui régit le monde, car c’est ce système qui, en allouant toutes les ressources financières aux entreprises qui répondent à ce modèle réducteur, porte la responsabilité de la concentration inouïe des richesses et des revenus entre les mains de quelques-uns, de la surconsommation des ressources naturelles, du gaspillage et de la pollution.

Le système financier commence lentement à intégrer la prise en compte des externalités positives et négatives des acteurs économiques, à sanctionner les unes et à valoriser les autres, au travers des labels tels que l’ISR, à inventer des formes hybrides d’investissement, l’investissement à impact, et à faire une petite place à des produits d’épargne et d’investissement solidaires.

Ces innovations, pour louables et positives qu’elles soient, n’entament que très marginalement le socle du système fondé sur le couple Risk / Return, sans considération des externalités positives et négatives. Les normes comptables et les outils d’analyse conventionnels ne permettent pas aujourd’hui d’introduire à grande échelle une approche en forme de triptyque : Risk / Return / Impact.

Dans le cadre de la Fondation GCA, j’ai pu contourner l’obstacle grâce à la généreuse dotation apportée dès le départ par le Crédit Agricole, puis par un recours à des lignes de crédit à long terme et à bas taux d’intérêt.

Dans le cadre du Centre Yunus Paris, qui n’a pas d’activité économique, je partage le sort de nombreuses associations sans but lucratif qui doivent rechercher des dons ou des subventions pour financer leurs activités.

Vers une éradication de la pauvreté ?

LPP : Qu’est-ce que la pauvreté dans la théorie Yunussienne ?

J-L Perron : Le Prof. Yunus n’a pas de la pauvreté une définition théorique ! Sa vision de la pauvreté c’est celle très concrète à laquelle il a été confronté quand, en 1972, de retour dans son pays nouvellement indépendant, visitant avec ses étudiants les villages aux alentours de l’université de Chittagong, il a découvert les ravages de la famine et de la misère et l’esclavage auquel étaient réduites les femmes de ces villages par des usuriers ou des propriétaires. Mais il a aussi découvert l’énergie, la créativité de ces femmes très pauvres dès lors qu’on leur donnait des moyens même modestes de développer une petite activité agricole ou artisanale.

La pauvreté c’est donc d’abord l’absence d’espoir de voir sa situation et celle de ses enfants s’améliorer, c’est l’absence de droits fondamentaux, y compris le droit d’accès au crédit, c’est la relégation économique et sociale à laquelle le système condamne les pauvres.

Pour le Prof. Yunus, ce ne sont pas les pauvres qui ont créé la pauvreté. M. Yunus prend souvent l’image du bonzaï : les pauvres sont dotés des mêmes capacités d’intelligence, de créativité et d’énergie que tout être humain, ce qui leur manque, c’est le terreau et les apports en eau et engrais qui permettent à la plante de grandir et de devenir un arbre qui porte des fruits.

Quand il a voulu élaborer une méthodologie du microcrédit et de mesure de son impact, il n’a pas pris les critères monétaires habituels de définition de la pauvreté, mais a établi une batterie de critères très concrets pour évaluer le degré de pauvreté des clients de la Grameen Bank et son évolution dans le temps : existence de toilettes, présence d’un toit en dur, enfants scolarisés etc…. C’est au travers de ces critères très concrets qu’il a pu mesurer le recul de la pauvreté et se convaincre que la pauvreté peut être éradiquée, à condition de confier ce combat aux pauvres eux-mêmes !

Les Jeux Olympiques de 2024 : une volonté d’exemplarité

LPP : Le Centre Yunus est investi dans l’organisation des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024. Votre objectif est d’en faire les Jeux les plus exemplaires de l’histoire sur les plans de l’inclusion sociale, du développement des territoires et de l’impact environnemental. Concrètement parlant, qu’est-ce que cela impliquerait au niveau social, économique et environnemental à Paris ? 

J-L Perron : Le Prof. Yunus s’est fortement mobilisé en 2017 en faveur de la candidature de Paris pour les JO de 2024, convaincu que le sport peut être un puissant facteur de cohésion sociale et que les grands événements sportifs peuvent être mis au service des causes sociétales : inclusion (des plus pauvres, des précaires, des personnes à handicap, des jeunes dans les banlieues…), développement économique des territoires défavorisés, encouragement des entreprises de social business. Depuis que les jeux ont été attribués à Paris, il maintient cette vision de Jeux inclusifs, solidaires et exemplaires au plan environnemental, même s’il n’a aucune responsabilité dans la mise en oeuvre opérationnelle des Jeux de Paris 2024.

L’adoption par les organisateurs des Jeux Paris 2024 de clauses sociales dans les marchés (10% des heures travaillées attribuées à des emplois d’insertion, 25% des contrats fléchés en direction des PME et des entreprises de l’ESS) est un point très positif qui fera jurisprudence. Le développement d’une démarche proactive pour permettre au maximum d’entreprises de social business de capter les opportunités économiques des Jeux, au travers notamment de la plateforme ESS 2024, est également une démarche très positive.

En ce qui concerne les infrastructures, en particulier les milliers de logements prévus pour le village Olympique et le village des médias, la SOLIDEO et les élus locaux ont une claire volonté de léguer post Jeux un vrai quartier de ville, équipé de services publics et répondant aux normes environnementales les plus exigeantes. Par contre à la question : qui seront les futurs habitants de ce quartier ? Je n’ai personnellement pas la réponse. Ces villages peuvent être l’occasion de réaliser une opération exemplaire de mixité sociale et transgénérationnelle, en coopération avec des ONG qui ont un vrai savoir-faire en la matière. Cette opportunité n’a pour le moment pas été saisie.

 

Pour aller plus loin :

Une interview réalisée par Sofia Saravia Toutes ses publications

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