« C’est à partir de la perception que nous créons les conditions de possibilité de la réflexion » – Chiara Pastorini

« C’est à partir de la perception que nous créons les conditions de possibilité de la réflexion » – Chiara Pastorini

Pourquoi philosopher avec les enfants ? Qu’est-ce que la pratique de la pensée philosophique fait aux enfants ? Et qu’est-ce que les enfants font à la discipline philosophique et à ses catégories traditionnelles ? La philosophie avec les enfants est à la une (cf. dernier numéro de Philosophie Magazine) et en salle (cf. le film Le Cercle des petits philosophes), tandis que la pratique des ateliers philo connait une véritable efflorescence. De nouveaux liens entre philosophie, pédagogie et citoyenneté se tissent : loin d’être une expérience éphémère, la philosophie avec les enfants nommerait-elle le changement du rôle de la réflexion au sein de la vie active et sociale ? Parmi les méthodes et les applications existants, l’interaction avec les expériences corporelles et les pratiques artistiques fait la singularité de l’approche développée par le projet de Les petites Lumières. La Pause Philo a interviewé sa fondatrice Chiara Pastorini, philosophe praticienne et formatrice.

(Re)penser l’humain dans un contexte historique de crise de la rationalité

La Pause Philo : Quel est ton rapport à l’expérience de la philosophie ?

Chiara Pastorini : Mon rapport avec la philosophie a commencé au lycée quand j’avais seize ans*. Après j’ai entrepris des études de médecine et je suis devenue dentiste. L’étude de l’individu en tant que corps organique et physiologique m’intéressait, mais je sentais le besoin d’interroger l’humain avec les instruments de la réflexion philosophique aussi. C’est pourquoi j’ai repris les études et réalisé une thèse de recherche sur les relations entre le langage, la pensée et la perception, explorés par les outils de la philosophie de Ludwig Wittgenstein. Ensuite, j’ai concilié mon double parcours médical et philosophique en tant que chargée d’enseignement en Philosophie de la médecine à Paris VII Diderot.

A l’époque, je ne connaissais pas la possibilité de faire de la philosophie avec les enfants. C’est grâce à mes enfants que je l’ai découverte et trouvé ma véritable voie ! Comme tous les enfants du monde, quand ils avaient 3-4 ans, ils ont commencé à poser des questions déroutantes, métaphysiques : « Maman, où j’étais avant de naître ? », « Pourquoi Dieu n’a pas de papa ? », « Est-ce que je suis différent d’un robot ? », « Pourquoi je ne suis pas tout le temps heureux ? »… Les questions de mes enfants m’ont ramené à des interrogations fondamentales sur le sens de la vie et de la mort, sur soi, sur la relation à l’autre ou au monde. C’est ainsi que j’ai eu l’envie de faire de la philosophie avec les plus petits.

Après quelques recherches, j’ai constaté que ce n’était pas du tout une idée originale ! La discipline existait depuis les années ’70  grâce aux travaux de Matthew Lipman, qui a théorisé les discussions à visée philosophique en tant qu’expériences collectives permettant le développement de la pensée critique, bienveillante et créative.

LPP : On assiste à la prolifération des ateliers-philo pour les enfants : que penses-tu de ce phénomène ?

C.P. : En France, les ateliers de philosophie se sont diffusés dès la fin des années ’90, mais l’intérêt a grandi surtout ces dernières années et cela, je crois, pour des raisons différentes. Après les attentats de 2015, d’un côté, il y a eu un fort besoin d’outils pour parler de ce qui s’était passé avec les enfants et de concepts pour identifier et gérer les émotions suscitées par les événements. Il y a eu aussi l’exigence d’un moyen pour prévenir cette violence et, de façon plus ciblée, la radicalisation.

Plus en général, je crois que le succès de cette pratique répond à une  crise du sens dans l’éducation. Le philosophe pragmatiste John Dewey avait déjà identifié cette crise comme l’impossibilité pour les enfants de faire le lien entre eux-mêmes et ce qu’ils apprennent à l’école. Le dispositif de l’atelier philo, où les enfants sont acteurs d’une communauté de recherche philosophique et sujets autonomes de raisonnement, aide à reconstruire ce lien de sens.

l’art est plutôt un moyen d’exploration philosophique : c’est à partir de la création artistique que l’intervenant aide les enfants à philosopher.

Sans corps il n’y a pas de pensée

LPP : Comment es-tu arrivée à la création de Les petites Lumières ? Quelles sont vos missions et quelle est votre approche?

C.P. : J’ai commencé toute seule dans les écoles maternelles de mes enfants. Ensuite, en souhaitant travailler en équipe, j’ai fondé en 2014 le projet Les petites Lumières qui compte aujourd’hui une quinzaine d’intervenants. Nous intervenons notamment en milieu scolaire (accompagnement d’enseignants et ateliers sur le temps scolaire ; projets contre le décrochage scolaire et de prévention aux conflits et à la violence ; projets avec des enfants en situation de handicap…), mais également dans la cité (bibliothèques, médiathèques, théâtres,…). Les petites Lumières proposent aussi de formations pour adultes ; le gros du travail demeure toutefois sur le terrain.

Pour indiquer nos pratiques, j’utilise plus volontiers le mot « atelier » par rapport à « débat » (qui renvoie à l’idée de « battre ») et « discussion » (où la notion de « secousse » apparaît). L’étymologie du mot « atelier » est liée à celle du mot « attelle », du latin hastella, « petit bâton », un terme qui a été employé pour désigner le lieu où l’on sculpte le bois, ou le groupe de personnes qu’y travaillaient avec un même maître. L’atelier philosophique est donc conçu comme un lieu de construction collective de pensée : le caractère « pratique » et « collectif » du mot convient parfaitement à notre démarche, qui lie la discussion verbale à une pratique artistique.

LPP : Comment la pratique artistique est appliquée pendant les ateliers de Les petites Lumières ?

C.P. : Il y a au moins trois manières d’utiliser l’art au sein d’un atelier. L’approche la plus répandue consiste à demander aux enfants d’illustrer la discussion par un dessin ou une peinture par exemple (l’art comme illustration). A l’inverse, l’art peut être un support qui enclenche la réflexion (l’art comme support pédagogique). Dans l’approche adoptée par Les petites Lumières, l’art est plutôt un moyen d’exploration philosophique : c’est à partir de la création artistique que l’intervenant aide les enfants à philosopher.

L’enfant est considéré en tant que personne dans sa globalité, son esprit et son corps constituant un être de façon indissociable.

LPP : Peux-tu nous parler plus précisément de votre méthode, du rôle du corps et des sensations ?

C.P. : Dans notre approche, définie comme « holistique », les enfants sont les acteurs d’une pratique artistique où le geste créatif du corps devient la source d’un questionnement philosophique. Le néologisme vient du mot grec « holos » qui signifie « entier » et indique ici que l’enfant est considéré en tant que personne dans sa globalité, son esprit et son corps constituant un être de façon indissociable.

Nous oublions souvent une composante fondamentale à la base de nos processus d’abstraction et de pensée : notre corps. C’est à partir de la perception, de notre expérience sensorielle du monde, des autres et de nous-mêmes, que nous créons les conditions de possibilité de la réflexion. Sans corps il n’y a pas de pensée. Les études le plus récentes dans les sciences cognitives soulignent d’ailleurs le rôle des expériences sensorimotrices dans la formation et l’accès aux concepts. Si intellect et perception, esprit et corps, sont engagés dans le processus de pensée, les approches traditionnelles de l’apprentissage ont encore tendance à considérer l’enfant comme un sujet cartésien à l’esprit et au corps bien séparés. En revanche, dans une perspective holistique on retrouve la primauté de la découverte, de l’engagement sensorimoteur et de l’interconnexion des concepts.

L’articulation d’une pratique artistique avec une discussion verbale place le corps perceptif de l’enfant au cœur des processus constitutifs de la pensée. De plus, la pratique artistique augmente le côté ludique des ateliers en permettant aux enfants les plus timides de s’exprimer autrement et à ceux moins enclins à la concentration de canaliser plus facilement leur énergie.

Voici un exemple : dans une classe de CP on avait organisé un atelier avec une activité pratique à base de pâte à modeler. La consigne était : « Réalise quelque chose qui pour toi représente le bonheur ou son contraire ». Une petite fille avait réalisé un ver de terre qui « recherche sa famille », un autre enfant avait fait une souris « rapide comme le bonheur », un autre un serpent « qui est le contraire du bonheur parce qu’il tue ».

A partir de leurs réalisations, on a accompagné les enfants à travailler certaines compétences de raisonnement et habilités de pensée, comme la conceptualisation (définition et types de bonheur, etc.), la problématisation (« Le bonheur dure-t-il pour toujours ? »), l’argumentation (« Sais-tu dire pourquoi… ? »).

La réflexion incarnée et intersubjective se transmet

LPP : Quelle est la vision philosophique qui est derrière vos pratiques ?

C.P. : Philosopher avec les enfants est pour moi une activité qui porte une vision anti-platonicienne de la philosophie. Il n’y a pas de pensée s’il n’y a pas de pratique active de réflexion incarnée et intersubjective. Cette vision de la philosophie, déjà présente chez Socrate, traverse certains penseurs de l’histoire de la philosophie et on la retrouve par exemple dans la proposition 4.112 du Tractatus Logico-Philosophicus de Ludwig Wittgenstein : « La philosophie n’est pas une doctrine, mais une activité ». Cela ne veut pas dire que il n’y a pas de transmission de savoir possible, mais que ce savoir passe par une pratique. Aussi, il ne doit pas faire autorité et inhiber la pensée autonome des enfants. Il doit toujours pouvoir être remis en question. D’ailleurs, il est possible de mobiliser certaines références classiques de manière ludique, en utilisant par exemple des « marionnettes philosophes ». En lui donnant un corps, la marionnette « humanise » la figure du philosophe, elle permet de le toucher et donc de le rendre accessible.

La marionnette-philosophe Socrate pendant un atelier philo-art de Les petites Lumières.

LPP : Tu reviens de Les rencontres philosophiques de Monaco. Comment s’est-il passé ?

C.P. : Les Rencontres Philosophiques de Monaco sont un projet ambitieux qui vise à la diffusion de la pratique philosophique dans la cité et dans le milieu scolaire, à tous les niveaux de l’éducation. Dans ce cadre, en partenariat avec la Chaire Unesco portée par l’Université de Nantes, j’ai formé en 2018 tous les enseignants de Grandes Sections Maternelle de Monaco, l’idée étant de poursuivre progressivement à la formation des enseignants au moins jusqu’en CM2.

LPP : Et où seront demain Les petites Lumières ? Quels projets en cours ?

C.P. : Les petits Lumières seront partout dans le monde entier ! (elle rit). En France, nous renouvelons nos partenariats avec les acteurs de l’éducation et de la culture (le musée Picasso à Paris, entre autres) et à l’étranger (Belgique, Luxembourg, Italie, Maroc, Taiwan, Hong Kong…) nous développons les formations. Côté matériel pédagogique, en plus du manuel « Une année d’ateliers philo-art » que je viens de publier chez Nathan, des CDs et des jeux philo se préparent…

 

* En Italie la philosophie est enseigné pendant les trois dernières années du lycée, selon une approche historique à travers laquelle les théories des auteurs, des présocratiques aux contemporains, sont illustrées de façon chronologique.

 

Pour aller plus loin :

Le site de Les petites Lumières
Le livre de Chiara Pastorini et Michel Tozzi

 

Interview réalisée par :

Costanza Tabacco

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