La Chirurgie esthétique à l’épreuve de la philosophie de terrain : quels enjeux pour la pratique médicale ? Entretien avec le docteur Thérèse Awada

La Chirurgie esthétique à l’épreuve de la philosophie de terrain : quels enjeux pour la pratique médicale ? Entretien avec le docteur Thérèse Awada

La médecine est-elle seulement un acte technique ? Que peut apporter la réflexion philosophique aux médecins et aux patients pour repenser leur relation ? Quels en seraient les impacts sur le métier même de médecin ?
Pour apporter un éclairage à ces questionnements, nous avons rencontré la Dr. Thérèse Awada, qui a eu recours à des philosophes pour accompagner sa réflexion sur ses pratiques professionnelles, en sollicitant les étudiants du Master 2 Ethires à l’Université Paris 1. A travers cet entretien, la philosophie de terrain apparaît comme un outil pertinent dans une démarche de questionnement professionnel, vecteur de plans d’action concrets.

Le chirurgien plasticien, un médecin jouant un rôle social

La Pause Philo : Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de votre lien avec la philosophie ?

Dr. Awada : Je suis chirurgien plasticien. Ma spécialité, la chirurgie plastique, comporte deux branches : l’esthétique et la reconstruction. Ces deux branches sont indissociables, et se nourrissent l’une l’autre. Pour devenir chirurgien plasticien, nous devons d’abord faire de la chirurgie générale, puis nous spécialiser en chirurgie plastique : c’est un long chemin pour acquérir un savoir-faire chirurgical général, puis une technicité et un savoir spécifique en reconstruction, et enfin une culture esthétique.

Par ailleurs, j’ai complété mon parcours chirurgical avec un parcours de recherche en éthique biomédicale, au Centre Européen de Recherche en Ethique à Strasbourg. Cette formation universitaire permet une approche interdisciplinaire, où se croisent philosophie, sociologie, théologie, médecine et droit. J’ai fait ce Master de recherche car il y avait des questionnements qui surgissaient de ma pratique quotidienne de chirurgie plastique, et pour y répondre, une des voies était d’avoir un éclairage pluridisciplinaire. J’ai continué à développer cette double formation, car j’avais besoin de répondre à certaines questions qui me préoccupaient en m’occupant de mes patients.

Le chirurgien plasticien peut traiter toutes les parties visibles du corps ; il a donc, par nature, une vision globale de la chirurgie et de la médecine. Très vite, on comprend que lorsqu’on touche à la surface du corps, on mobilise en même temps la part profonde de l’âme humaine, de l’intime, des relations humaines… en un mot, de l’identité. C’est donc intéressant, et cela permet d’avoir une vision un peu à part dans le monde de la médecine et de la chirurgie.

Ainsi, la chirurgie esthétique et la chirurgie réparatrice nous apprennent que la chirurgie n’est pas seulement un geste mécanique : la chirurgie esthétique a un rôle social. En effet, la réparation sociale a autant d’importance que la réparation matérielle. Notre apparence nous lie avec autrui. Par exemple, une cicatrice sur le visage peut changer tout votre rapport au monde, votre rapport à vous-même… pourtant votre vie n’est pas en danger. Par la peau, on va donc accéder à des choses très profondes dans l’humain. C’est pourquoi, j’ai également un parcours en médecine légale : pour approfondir la question de la nature du préjudice esthétique et de sa réparation. Cette expérience a été forte et constructive.

 

Le chirurgien à la rencontre des philosophes

LPP : Vous avez sollicité l’aide d’étudiants en philosophie pour trouver des réponses à vos questionnements. Pouvez-vous nous parler de cette expérience ? Quel est votre rapport avec la philosophie ?

Dr. Awada : Avoir l’occasion de mobiliser des esprits très formés à l’exercice de la philosophie, qui vont réfléchir avec une autre méthodologie, en mobilisant d’autres mécanismes de pensée, permet d’appréhender les questions médicales sous un autre angle, avec un autre éclairage que celui apporté par le médecin. A mon sens, il est fondamental que la pratique de terrain puisse se nourrir d’une réflexion de fond forte. Ainsi, mobiliser des philosophes pour réfléchir sur des choses concrètes, me paraît être une voie passionnante pour faire progresser les pratiques, pour apporter un regard et une méthodologie nouvelle sur les questions de santé : on a des choses extraordinaires qui surgissent de ce type de discussion atypique, et qui font sens pour nourrir les pratiques médicales quotidiennes.

Collaborer avec des étudiants en philosophie était une expérience forte. J’espère avoir offert aux étudiants une vision particulière de mon métier. Et moi, ils m’ont également apporté des réponses, ou des pistes de réflexion nouvelles.

D’autre part, on a eu d’excellents retours sur les deux travaux qu’on a faits avec les étudiants de philosophie appliquée du Master Ethires. Par exemple, notre dernière mission consistait à réfléchir sur la structuration et l’organisation des systèmes de santé français : nous avons ainsi pu faire une cartographie de la perception du rôle du médecin. L’acte médical et la relation médecin-patient semblent aujourd’hui se réduire à l’acte de diagnostic et de prescription. Il y a une sorte de séparation entre l’aspect technique et l’aspect humain de notre discipline. Or ce n’est pas naturel, il s’agit là à mon sens d’une tendance contemporaine à dénaturer le métier du médecin. Fondamentalement la médecine est bien un art et non exclusivement une science, et le médecin, le chirurgien, sont comme des artisans : à la fois ultra-techniques, mais aussi sensibles, et toujours portés vers une esthétique toute médicale, le beau diagnostic, le beau geste…

Une autre mission du Master Ethires portait sur les transformations du corps humain hors du champ médical : cette mission abordait la question des frontières, de la légitimité de porter atteinte à l’intégrité corporelle. De tout temps et dans toutes les sociétés humaines, les pratiques de transformation corporelle ont toujours existé : liées à des pratiques médicales ou chirurgicales, à des pratiques d’ornementation corporelle ou encore aux rites funéraires. La chirurgie esthétique finalement est la convergence de ces trois aspects : c’est à la fois une pratique chirurgicale, une pratique d’ornementation, et un outil puissant pour lutter contre la mort et contre le sentiment de finitude. Transformer son corps, c’est s’inscrire dans une pulsion de vie.

Les enjeux de la relation médecin-patient

LPP : Pouvez-vous nous dire quelles sont, pour vous, les pistes envisageables pour préserver la relation médecin-patient ?

Dr. Awada : La préservation de la relation médecin-patient s’inscrit dans une réflexion plus globale sur la manière dont on oriente la société toute entière et notre rapport à l’autre. Si on réduit nos relations à des relations économiques et commerciales en permanence, on risque de basculer dans un système inhumain qui broie l’homme et non l’accompagne ou le porte. Il est urgent de préserver la relation médecin-patient : à mon sens, il faut réfléchir profondément aux modes d’organisation de nos structures de soins et de santé, car, en quelque sorte, les structures sont plus importantes que les hommes…

Si vous mettez un médecin ou un soignant vertueux dans une structure complètement dysfonctionnante, vous avez une bonne chance de broyer le médecin et le patient, et en même temps de broyer la relation médecin-patient. Par contre, une structuration qui prendrait vraiment en considération la relation interhumaine, la temporalité du soin, c’est-à-dire parfois une certaine lenteur, avec une place pour la parole et pour l’écoute, une place pour le toucher et pour la rencontre me paraitraît être une structure beaucoup plus saine, qui ne peut être que le terreau d’une relation médecin-patient préservée et équilibrée.

Tant que, dans la hiérarchisation de nos préoccupations, la pression économique sera la première, on ne peut pas s’assurer que la relation médecin-patient s’épanouisse pleinement car elle se réduit alors à une vision quasi industrielle : le plus rapide possible, le moins coûteux possible. Voilà le modèle de santé dominant qu’on est en train de construire.

Pour moi, dans la relation médecin-patient l’élément fondamental, c’est le temps : entendre et accepter un diagnostic, ça prend du temps ; se réparer, ça prend du temps ; guérir, ça prend du temps ; écouter, ça prend du temps. Si on veut des relations humaines et humanisantes, il faut du temps humain. Il faut penser de manière urgente à une société où le temps humain est au centre de tout et ainsi imaginer un système ou on utilise la technologie comme un outil pour gagner du temps humain, et non pas comme un outil qui remplace la relation humaine… comme c’est actuellement la tendance.

 

La médecine face au risque technologique

LPP : Après les avancées technologiques, l’offre esthétique permet de changer plusieurs parties du corps, qu’est-ce que vous pensez de tous ces changements possibles et accessibles ?

Dr. Awada : Il n’y a rien de nouveau ! On a simplement de nouveaux outils pour faire des transformations corporelles, mais on sait très bien que, même 2000 ans en arrière, les gens transformaient déjà leurs corps.

Le seul aspect qui attire mon attention, c’est l’augmentation des risques de charlatanisme et de marchands de merveilles : c’est-à-dire, il y a d’un côté la vraie médecine et la vraie chirurgie esthétique, et de l’autre côté, l’utopie et le marketing commercial. Si vous entendez des phrases du genre : »vous allez rajeunir », la réponse est non ! On ne rajeunit pas : on s’entretient, on ralentit le vieillissement, on réinvestit son corps pour se sentir bien dans sa peau, on corrige un défaut… mais on ne rajeunit pas, rajeunir c’est du marketing. Au XVIIIe siècle il y avait déjà des marchands de rêves, des charlatans faisaient la tournée des villages avec des potions magiques qui rendaient plus jeunes et plus beaux… On en est toujours là, avec plus de moyens pour communiquer, plus d’outils, mais les fantasmes sont toujours les mêmes.

En tant que médecin, mon rôle est de garder un esprit critique, de savoir évaluer scientifiquement les méthodes employées, et de pouvoir proposer à mes patients des traitements éprouvés et approuvés par nos Sociétés Savantes. Le rôle du chirurgien plasticien est d’accompagner ses patients dans leur projet esthétique, dans le cadre d’un vrai projet thérapeutique, et dans le respect du corps, de son anatomie, de sa temporalité et de sa physiologie. Ma vision du chirurgien plasticien est qu’il est le gardien du corps, comme un gardien d’un temple sacré.

Par ailleurs, une autre vraie question est celle des nouveaux usages des biotechnologies, c’est-à-dire la capacité à transformer le corps ou à introduire dans le corps, grâce à des techniques issues du monde de la médecine et de la chirurgie, des technologies qui ne sont plus destinées ni à soigner, ni embellir le corps humain… avec le risque de pouvoir contrôler ou de dénaturer le corps d’autrui. C’est la question du transhumanisme, où il y a vraiment une inconnue et un enjeu de société.

 

Interview réalisée par :

Lina Pulido

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