Sébastien Arsac : « Les humains ont la possibilité de soulager les souffrances d’autres espèces : on est dans un monde d’interdépendance. »

Sébastien Arsac : « Les humains ont la possibilité de soulager les souffrances d’autres espèces : on est dans un monde d’interdépendance. »

Comment évolue notre rapport aux animaux domestiqués, tels les chiens, les vaches, les poules, les chats, les moutons, etc. ? Les animaux d’élevage en particulier devraient-ils encore au XXIème siècle avoir un destin et une fonction absolument décidés par les humains, sans que leurs intérêts propres, tels que les besoins physiologiques et comportementaux et affectifs et leur volonté individuelle de vivre soient pris en considération ?

La Pause Philo a rencontré Sébastien Arsac co-fondateur, avec Brigitte Gothière, de l’association L214. Nous le remercions d’avoir pris le temps de développer quelques notions d’éthique animale et de nous avoir livré son témoignage sur les activités de l’association L214, montrant comment la pensée guide l’action !

L’article de loi L214, datant de 1976, issu du code rural français existe justement pour apporter des réponses juridiques à des questions philosophiques, éthologiques, biologiques, sociales, commerciales, etc. Il stipule que : “Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce.” Cet article de loi étant assez peu respecté, les dispositifs réglant les conditions de vie et de mort des animaux d’élevage étant rarement décents, l’association L214 s’attache à dénoncer les conditions de vie et de mort de milliards d’animaux (vaches, cochons, poules, poissons) qui finissent, notamment, dans les assiettes. L’association L214 fait également la promotion de l’arrêt de l’exploitation animale et d’une évolution des relations entre les humains et les animaux, vers l’arrêt de la consommation de produits d’origine animale. Philosophiquement, on parle alors de véganisme.

 

Comment définir l’antispécisme ?

La Pause Philo : La question du spécisme – qui consiste à déconsidérer,  dévaloriser ou maltraiter d’autres espèces animales au seul motif qu’elles ne sont pas des homo sapiens, est souvent perçue comme une simple égalisation morale entre les humains et les autres espèces animales : beaucoup craignent que l’antispécisme soit, en termes éthiques, “une pente glissante”, c’est-à-dire qu’il mène à ne plus distinguer la valeur de la vie d’une mouche et d’un humain. Selon vous, l’antispécisme consiste-t-il à confondre tous les animaux peu importe leur espèce ou se limite-t-il à considérer que l’espèce ne devrait pas être un critère exclusif de discrimination ?

Sébastien Arsac : Plutôt la deuxième ! L’antispécisme n’est pas toujours très bien compris et peut-être que les gens qui retiennent la première possibilité évoquée ont envie de l’entendre de cette façon. Beaucoup considèrent que les antispécistes ne font pas de différence entre les humains et “les autres, les animaux”, en mettant tous les animaux dans un même paquet, alors que finalement il y a tellement d’espèces d’animaux différents que c’est compliqué de les penser dans un seul groupe. Il y a des différences de psychologie, de physiologie, de capacités cognitives ; il y a des mammifères, des corvidés, des invertébrés… Bref, le champ est tellement vaste !

“L’antispécisme consiste à trouver un autre critère que celui de l’espèce pour faire une discrimination.”

Si on regarde la construction de l’antispécisme en lui-même, ce n’est pas du tout ça. D’ailleurs, il y a plein de façons d’être antispéciste, et certaines s’opposent les unes aux autres. L’antispécisme est construit comme l’antiracisme ou l’antisexisme, il est simplement question de considérer qu’appartenir à une autre espèce est en soi un caractère arbitraire pour établir une distinction radicale entre les individus tout comme, par exemple, la couleur de peau chez les êtres humains est en soi une discrimination arbitraire qui ne justifie pas un traitement différent.

C’est comme cela que le définit le philosophe Peter Singer dans La libération animale : se poser la question de la sphère d’égalité morale est une question de droit et de considération des individus. Il demande en quoi le fait d’appartenir à une espèce ou à une autre  – en sachant que l’espèce est une classification construite, pas si évidente que cela à définir – serait un critère de discrimination suffisant. Ou alors, si l’on fait une discrimination sur l’espèce, il faut justifier que le fait d’appartenir à une autre espèce va entraîner certaines caractéristiques : ce serait par exemple considérer que le fait d’être bovidé entraîne de ne pas souffrir de la douleur… Or, on sait que ce n’est pas le cas.

Pour moi, l’antispécisme consiste à trouver un autre critère que celui de l’espèce pour faire une discrimination. Si on a envie d’en faire, il faut que ce soit justifié, que ce ne soit pas arbitraire.

À partir de là, on peut tout imaginer ! Quelqu’un d’antispéciste pour qui l’intellect ou la capacité à calculer une intégrale est un critère discriminant pertinent, par exemple. On ferait alors une catégorie bien délimitée que l’antispéciste en question pourrait justifier. Il pourrait expliquer selon lui qu’une personne ayant des connaissances solides en anatomie, ou encore un médecin capable sauver des gens, soit mieux considéré que d’autres, parce que c’est une personne qui aurait une valeur importante pour la société. C’est un exemple, je ne dis pas que je veux retenir ce critère ! Mais l’idée est qu’il faut pouvoir justifier les discriminations.

“L’antispécisme, tel qu’il est le plus largement accepté aujourd’hui, considère que le critère le plus pertinent pour accorder des droits à un individu est sa capacité à ressentir du plaisir et de la souffrance, d’être sentient.”

On peut donc être un antispéciste de plein de façons, en excluant plein d’animaux ou pas. En tout cas l’antispécisme, tel qu’il est le plus largement accepté aujourd’hui, considère que le critère le plus pertinent pour accorder des droits à un individu est sa capacité à ressentir du plaisir et de la souffrance, d’être sentient. Si on accepte cette idée, on admet qu’un animal a des intérêts, et que ces intérêts peuvent être positifs ou négatifs.

De ce point de vue là, les animaux qu’on exploite, mammifères, poissons, oiseaux, ont de façon assez certaine  – scientifiquement, ne serait-ce que par rapport à leur système nerveux ou, du point de vue éthologique, par rapport à leur comportement – la capacité à éprouver des sentiments et donc de souffrir. Même si la communication à ces sujets est parfois compliquée, la déclaration de Cambridge de 2012 (sur la conscience des animaux non-humains)  a fait consensus et dépasse même la question de la sentience. On voit aussi au niveau de l’évolution des cerveaux que les capacités émotionnelles sont dans des zones beaucoup plus anciennes évolutivement parlant que ce que l’on l’imaginait avant. Tout cela pose la question des limites : quels animaux sont sentients, lesquels ne le sont pas ? La question est éminemment scientifique et c’est passionnant.

“Il s’agit plutôt de considérer un individu et ses besoins, mais il n’est pas non plus question d’accorder le droit de vote aux poules.”

Quoi qu’il en soit, l’antispécisme ne consiste pas à affirmer, comme souvent on le pense ou on le simplifie, qu’un humain, un chien, une vache, une fourmi sont la même chose. Il s’agit plutôt de considérer un individu et ses besoins, mais il n’est pas non plus question d’accorder le droit de vote aux poules. En revanche, puisqu’une poule a besoin de gratter le sol, d’aller faire des bains de poussières, etc., il faut le lui accorder. C’est une question d’égalité de droit, mais il ne s’agit pas de nier qu’il existe des différences d’appréhension et de conception du  monde, du temps.

Car oui, bien sûr il y a des différences ! L’humain a une capacité à résoudre les problèmes qui est globalement supérieure aux autres animaux. Mais il faut aussi considérer que le critère seul de la supériorité (quelle qu’elle soit) est une pente glissante : tous les individus humains ne sont pas sur un pied d’égalité par rapport aux capacités physiques et intellectuelles. On pensera aussi aux différents âges de la vie, qui placent les individus dans des situations de vulnérabilité. La vieillesse peut faire des ravages sur la mémoire, or on considère aujourd’hui – et tant mieux ! – qu’il faut protéger les droits des personnes âgées, tout comme ceux des nourrissons, etc. On estime qu’ils ont des droits pour eux-mêmes.

De l’autre côté, il y a aussi une tendance à considérer que tous les animaux sont intelligents, ce qui est une survalorisation. J’entends parfois dire “Mais tu ne vois pas qu’un être humain et une vache ça n’est pas pareil ?” Et si si, je l’ai bien vu ! Je trouve qu’il est important aussi de rappeler que oui, on a bien relevé, les humains ont la capacité à construire des avions, à envoyer des satellites dans l’espace, etc., bref des choses que les dauphins n’arriveront (probablement) jamais à faire !

 

Un débat binaire ?

LPP : À vous écouter, finalement, l’antispécisme et la question du véganisme seraient souvent abordés de façon binaire : le bien et le mal, une bonne façon de penser d’un côté et une mauvaise façon  de l’autre.

Voulez-vous dire que sur ces sujets l’approche éthique, puisqu’elle nécessite une délibération, est moins évidente ? L’éthique n’est pas un programme donné de l’extérieur, ce n’est pas confortable. Elle réclame de trouver des critères, de les justifier. On ne sera peut-être pas tous d’accord sur les critères, mais il faudra malgré tout trouver un consensus global. De ce point de vue la morale ou l’idéologie sont plus confortables que la délibération éthique, non ?

S.A. : Oui, c’est pour cette raison d’ailleurs que je suis beaucoup plus intéressé par la philosophie utilitariste que par l’approche déontologique. Je ne maîtrise probablement pas assez, mais par rapport aux personnes avec lesquelles j’échange parfois sur ces sujets, je trouve qu’il peut y avoir une certaine malhonnêteté à ne pas reconnaître la complexité de la situation à laquelle nous avons à faire. C’est un peu dommage de caricaturer (toutes convictions confondues) les questions d’éthique animale et du véganisme en particulier, en les réduisant à “il ne faut pas tuer les animaux” ou “on n’expérimente pas sur les animaux”, etc. Sur l’expérience animale, quand on creuse un peu, cela ne fonctionne pas : de fait, ici et maintenant, si on n’expériemente pas, on condamne plein d’autres vies humaines et on se rend responsable de la mort de plein d’autres gens. Il me semble difficile de faire semblant de ne pas voir cela, tout comme il me semble difficile de condamner l’antispécisme en refusant de voir la complexité du problème.

 

Abolitionnisme et welfarisme, deux positions fondamentalement opposées ?

LPP : L214 est une association dont l’action consiste :
– à montrer les conditions de vie et de mort des animaux d’élevage, qui sont de fait majoritairement issus d’élevages intensifs ;
– à proposer une réduction de la consommation des produits d’origine animale ;
– à promouvoir le végétalisme, qui concerne uniquement le mode alimentaire ;
– voire à se diriger vers véganisme, qui tend à éviter autant que possible les produits d’origine animale (alimentation, vêtements, produits cosmétiques, etc.).

Dans le même temps, L214 soutient des actions welfaristes, dont l’objectif est de poursuivre la consommation de produits animaux en améliorant significativement les conditions de vie et d’abattage de ces animaux. Du point de vue philosophique strict, théorique, le véganisme et le welfarisme semblent être en contradiction. Cependant, pratiquement, l’association de ces deux approches est-elle une force (largeur de vue) ou une faiblesse (incohérence théorique) ?

S.A. : Évidemment, ce sont des questions que nous nous sommes posés, notamment en termes de positionnement de l’association. Nous avions proposé avec Brigitte Gothière aux membres de notre ancienne association Stop gavage un discours antispéciste et abolitionniste, visant à l’abolition de l’exploitation des animaux pour l’alimentation. Le pari était de parvenir à créer un association “aujourd’hui et maintenant” qui ait une influence sur notre société, ou du moins apporte sa propre part au débat et pose la question de l’éthique animale dans la sphère publique.

Il faut rappeler que nous avions un passé assez militant et circonscrit dans un milieu bien particulier, plutôt libertaire et anarchiste. En fin de compte, on avait peu d’influence sur la société. Je suis également passé par la PMAF (Protection Mondiale des Animaux de Ferme).

À la fois, j’étais en relation avec les personnes qui ont créé les Cahiers Antispécistes, avec une ouverture sur le monde anglo-saxon sur les textes philosophiques – comme Tom Regan, Peter Singer -, des textes féministes, d’autres interrogeant le lien entre tous ces mouvements, la question de la libération, de la prédation, du naturalisme, etc. Bref, des choses très théoriques. À la PMAF, il y avait des actions visant à former les gendarmes sur les réglementations portant sur le transport des animaux ; il y avait aussi la possibilité de participer à des plénières de l’Eurogroupe – une organisation à Bruxelles qui essaie de faire évoluer les réglementations sur le traitement des animaux au niveau européen.
En même temps, j’avais l’autre un pied dans un environnement plutôt squat, “do it yourself”, où on allait faire des tables de presse en diffusant nos brochures sur l’antispécisme, sur lesquelles on expliquait à quel point on était anti-sexisme, anti-âgisme, anti-homophobie, etc. On participait évidemment aux concerts organisés dans les squats, et tous nos tracts finissaient comme sous-verre pour les bières ! On était donc un peu en circuit fermé…

“On s’est donné pour mission de nourrir le débat philosophique, de parler de l’antispécisme, de la consommation de viande.”

Je découvrais avec la PMAF des choses que j’ignorais sur les possibilités d’action. On pouvait par exemple avoir des plénières à Strasbourg et à Bruxelles, avec des commissaires européens, des associations comme RPCA (la SPA – Société Protectrice des Animaux – anglaise) qui étaient assez puissantes. Il y avait donc un niveau de professionnalisation très important.

Tout ce mélange là est un peu à l’origine de la réflexion sur la posture de L214, abolitionniste et antispéciste. On voulait se démarquer d’associations comme Compassion in World Farming ou welfaristes. Dans le même temps, on s’est donné pour mission de nourrir le débat philosophique, de parler de l’antispécisme, de la consommation de viande. On a fait des manifs pour l’abolition des abattoirs, on soutient également toujours les Cahiers Antispécistes, puisque Brigitte fait partie du comité de rédaction.

“Si on ne faisait que répéter comme un mantra “Les animaux sont des êtres sensibles, qui ne doivent pas souffrir” cela n’allait pas marcher. Il fallait apporter des faits, du terrain. “

On s’est aperçu que pour être audible dans le débat public et médiatique, il fallait parler de choses concrètes. Si on ne faisait que répéter comme un mantra “Les animaux sont des êtres sensibles, qui ne doivent pas souffrir” cela n’allait pas marcher. Il fallait apporter des faits, du terrain. On avait déjà constaté lors de notre campagne avec Stop gavage que ce type d’approche serait plus audible. Nous nous sommes inspirés d’Henry Spira, un militant aux États-Unis, qui avait relevé les limites d’un discours qui fonctionne en circuit fermé. Il avait eu l’idée de monter des campagnes très concrètes pour militer contre des expériences sur des chats au Muséum d’Histoire Naturelle aux États-Unis, et a aussi essayé de motiver les industries qui font beaucoup d’expérimentations animale à investir sur des méthodes alternatives. On a trouvé tout cela très inspirant : il y avait à la fois des retombées concrètes, tout en engageant un débat public.

Par ailleurs, on a trouvé intéressant dans le positionnement d’Henry Spira d’exprimer clairement son antispécisme : il ne s’agit pas de dire “améliorons les conditions de vie des animaux d’élevage”. Il y a eu des incompréhensions sur la campagne de L214 contre l’exploitation des poules pondeuses en cage, qui a pu être associée à une campagne welfariste. Or, notre propos était bien, en demandant aux industries agro-alimentaires et aux supermarchés de s’engager à ne plus utiliser d’oeufs de poules élevées en cage, de réclamer que cela cesse et non pas proposer des élevages de poules en plein air. On ne fait pas passer comme message “achetez des oeufs de poule élevées en plein air”, mais bien “engagez-vous à ne plus utiliser d’oeufs de poules élevées en cage”. C’est bien en cela que notre discours est antispéciste et abolitionniste.

“Parfois on entend qu’il ne faut pas de consensus sur le bien-être animal, mais quand certains affirment cela, ils font un consensus vis-à-vis des animaux qui en sont réduits à subir les élevages intensifs.”

L124 n’est donc pas une association welfariste, mais une association abolitionniste qui oeuvre “ici et maintenant” en prenant en compte le contexte. Je suis rentré dans plein d’élevages en batterie et, je suis désolé, mais si on ne va pas sur le terrain, on ne s’aperçoit pas de la réalité et on peut alors rester dans son bureau devant son ordinateur à dire “Ah ils sont welfaristes”. Mais entre des poules pondeuses qui restent un an dans des cages minuscules sur des sols grillagés et des poules qui peuvent aller à l’extérieur, même si cela reste critiquable à bien des égards, je préfère qu’un élevage en batterie ferme pour six élevages en extérieur qui ouvrent. C’est évident ! Il suffit d’aller sur le terrain pour s’en rendre compte, on se demande même comment ces poules parviennent à survivre un an (en sachant qu’elles peuvent vivre huit ans), elles sont assez robustes…

La logique globale consiste à avoir un effet “ici et maintenant” dans la société dans laquelle on vit, et on ne se l’interdit pas ! Parfois, on entend qu’il ne faut pas de consensus sur le bien-être animal, mais quand certains affirment cela, ils font un consensus vis-à-vis des animaux qui en sont réduits à subir les élevages intensifs.

Finalement, je ne crois pas du tout au “Grand soir”. Pour filer la métaphore avec le racisme, on ne va pas sortir d’une société esclavagiste à une société non-esclavagiste sans faire de campagnes, sans sensibiliser, informer et alimenter les débats philosophiques. Il y a un processus avant d’arriver à une société de libération. Idem au sujet des femmes : on ne passe pas d’une société qui exploite les femmes à une société plus égalitaire en claquant des doigts. Penser comme cela serait du délire. Les changements passent par des paliers.

“Quand on nous donne la parole, que l’on va sur des plateaux télé parce qu’on a réussi à mettre au jour des scandales sur les abattoirs, on met en avant des cas précis à partir desquels le débat a une prise avec la réalité”

Ce qui est intéressant à mettre en perspective est que si on est inaudible dans la société, on ne fait rien évoluer. Il faut donc bien réfléchir à nos pratiques en tant qu’association, ne pas être trop dans le consensus comme peuvent l’être les associations welfaristes. Il faut aussi se demander si on trouve légitime, dans le fond, de manger des animaux. On sait nutritionnellement qu’on en n’a pas besoin, donc est-ce que ce ne serait pas une habitude de consommation particulièrement injuste ? Quand on nous donne la parole, que l’on va sur des plateaux télé parce qu’on a réussi à mettre au jour des scandales sur les abattoirs, on met en avant des cas précis à partir desquels le débat a une prise avec la réalité, ce qui permet d’éviter d’en rester à des débats théoriques.

La première fois que j’ai vu sur des brochures “Nous ne mangeons pas de viande pour ne pas tuer des animaux” (le slogan des Cahiers Antispécistes) vers la fin des années 90, je m’étais dit “Qu’est-ce que c’est subversif !”. Aujourd’hui, on peut lire des articles sur le sujet dans Libération, etc. : la question est posée, plus personne ne peut vraiment l’ignorer. Quel progrès ça a été ! Ce n’est plus une question complètement loufoque : il y a des gens qui portent cette réflexion, qui écrivent des bouquins à ce sujet, des philosophes qui y réfléchissent. Il y a peu, j’étais à un débat se tenant à Science Po, où le sujet était “Faut-il manger des animaux ?” :  l’amphi était plein, personne ne rigolait, les questions étaient d’un superbe niveau et tout cela n’aurait jamais pu avoir lieu avant.

“Soit les gens nous taxent d’être trop welfaristes, soit on nous voit comme des radicaux tenant des positions extrêmes. Je déduis de ces critiques qu’on est au bon endroit.”

En somme, L214 essaie d’être à la lisière : pas dans le consensus, tout en étant audible dans le contexte contemporain. Pourtant, soit les gens nous taxent d’être trop welfaristes par rapport au pur véganisme qui se pense être super radical, soit parfois le monde politique, très dans le consensus, nous voit comme des radicaux tenant des positions extrêmes. Je déduis de ces critiques qu’on est au bon endroit. Si on était beaucoup trop loin personne ne nous entendrait, et si il n’y avait pas de réelles victoires on ne servirait à rien “ici et maintenant”. Il faut bien évidemment qu’on balaie devant notre porte, on a plein de progrès à faire, mais encore une fois, on n’est que des petites personnes, il y a plein de choses qui nous passent à côté sur la question de l’animalité, sur notre rapport aux animaux etc. On reste des gens élevés et construits dans une société spéciste, on est donc profondément spéciste, cela n’empêche pas d’essayer de faire avancer l’ensemble de ce questionnement, notamment en agissant concrètement. Il ne s’agit pas de dire qu’on a tout compris, mais de participer à faire progresser le monde dans lequel nous évoluons.

 

Un monde antispéciste est-il un monde sans collaboration entre humains et animaux ?

LPP : Dans la philosophie végane et l’antispécisme, bien qu’il existe diverses approches et propositions, le lien entre les humains et les autres animaux est souvent pensé comme exploitation.
Force est de constater que cette tendance trouve un réel écho dans les faits, notamment dans les circuits d’élevage intensifs, dont les systèmes de production vont à l’encontre des intérêts et du bien vivre des humains qui y travaillent (agriculteurs, employés d’abattoirs, etc.), et bien évidemment des animaux, dont les conditions de vie et de mort sont assujetties à un productivisme majeur. Toutes ces raisons, parmi d’autres, devraient mener les humains à considérer sérieusement  “l’abolition de l’exploitation animale”.
Pourtant, on pensera par exemple au travail des animaux dans le domaine de la santé, comme les chiens guide qui accompagnent les personnes en situation de handicap visuel ou moteur, ou aux animaux de ferme qui sont essentiels dans les zones agri-forestières pour participer au maintien de la biodiversité.
L’abolition de l’exploitation animale devrait-elle selon vous conduire nécessairement à la fin de toute collaboration entre humains et animaux ?

S.A. : Là on va sur un sujet prospectif comme le livre Zoopolis le met en perspective. Cela pose la question de la domination, de l’exploitation. De fait, l’être humain a une place singulière dans le monde, qui est dissymétrique. L’être humain exerce une domination sur les autres espèces, c’est indéniable. Il est à l’aiguillage, c’est une responsabilité. Ensuite, il utilise ou non ce potentiel d’aiguillage, qui règle sa responsabilité vis-à-vis des autres être vivants. C’est là le revers de l’antispécisme parfois, certains diront : “Je me retire du monde, je suis contre la domestication, contre le droit d’ingérence, laissons les animaux tranquilles”. Cela me semble compliqué ! Si on renie notre appartenance au monde, on renie du même coup notre potentiel d’action. Pour moi, c’est aussi fort d’oser agir que de ne pas agir.

“Les humains ont la possibilité de soulager les souffrances d’autres espèces : on est dans un monde d’interdépendance.”

Toute la question est de savoir ce que l’on fait de ce pouvoir, comment on l’utilise. Dans mon idée et celles de plein d’autres gens, il s’agirait de l’utiliser avec bienveillance, et de ne pas l’utiliser uniquement pour ses propres intérêts. Il est donc aussi question de considérer les intérêts d’autres individus, issus d’autres espèces. Les humains ont la possibilité de soulager les souffrances d’autres espèces : on est dans un monde d’interdépendance.

Bien évidemment, cela pose des défis énormes : si un être humain est affecté par une pathologie, on va essayer d’utiliser nos connaissances pour améliorer sa vie, et je me dis qu’on devrait avoir une même démarche auprès des autres espèces. On voit déjà dans les faits qu’on a choisi certains animaux domestiques comme des compagnons de vie et que l’on sait très bien en prendre soin. Je ne vois aucune raison qui justifierait de ne pas en faire autant avec les autres animaux.

Sur la question de la collaboration en tant que telle, l’antispécisme ne me semble pas être  la fin du contact, de la vie et de la collaboration avec d’autres animaux. Je trouve qu’il ne s’agit pas d’avoir une position arrogante, il serait aussi intéressant et productif que l’humanité s’intéresse à des sujets qui valent le coup. Il y a plein de choses à faire dans cette société où il faut se mettre au boulot, comme les questions d’accès à l’alimentation, au soin, etc. La question est toujours de savoir si l’on agit uniquement en vue d’intérêts strictement privés ou pas. Les animaux font partie et participent de ce tout.

“Il sera bien plus aisé d’avoir un chien qui collabore de façon efficace, et d’établir une belle relation, avec lui si l’on comprend ses besoins et son fonctionnement spécifique.”

Après, si des animaux ont leur part dans nos activités, pourquoi pas, même si ces activités seraient de fait déterminées et édictées par les humains : les humains s’imposent eux aussi des choses les uns aux autres ! Si l’on était dans un monde où tout est merveilleux, où tout va bien, je dirais oui, laissons les animaux dans leur coin, mais après tout si des animaux peuvent contribuer au bien-être d’autres personnes, comme des personnes en situation de handicap, je dis oui ! Encore une fois, il est toujours question de voir comment c’est fait, dans le respect des animaux accompagnants. D’ailleurs, il sera bien plus aisé d’avoir un chien qui collabore de façon efficace et d’établir une belle relation avec lui si l’on comprend ses besoins et son fonctionnement spécifique. Il semble important dans ces cas de respecter aussi les intérêts du chien, qu’il puisse avoir des moments de jeu, d’autres où on le laisse tranquille – tout en sachant qu’en plus le chien peut tout à fait s’éclater dans son travail – oui, cela me semble plutôt bien. Le travail peut être une source d’épanouissement. Je pense aussi aux forces de l’ordre, qui sélectionnent des chiens qui ont une appétence pour les activités qu’on leur propose d’accomplir dans le cadre de leurs missions.

“On peut faire des choses avec les animaux, on peut s’éclater ensemble !”

De façon générale, si l’on se dirige vers une société qui prend sérieusement en compte les intérêts des autres animaux, je pense qu’on aura des gardes fous pour savoir ce qu’on peut faire ou pas. Bien sûr, il reste plein de choses à inventer ! Quoi qu’il en soit, je ne pense pas qu’il y ait une ligne de démarcation si nette : collaborer avec les animaux ou ne pas du tout collaborer avec eux. On peut faire des choses avec les animaux, on peut s’éclater ensemble ! Il ne faut pas oublier qu’il y a plein d’animaux grégaires qui ne font pas des choses uniquement dans leur propre intérêt. Je pense par exemple aux mères qui vont chercher de la nourriture pour leurs petits en dépit de leur propre fatigue, je me dis qu’on peut trouver une utilité sociale aux animaux et trouver des motivations à le faire.

Si on connaît mieux le comportement des animaux, notamment grâce à l’éthologie animale, on peut améliorer la collaboration entre les humains et d’autres animaux, pour que les choses ne soient pas faites et vécues dans la contrainte. Cela pourrait avoir un intérêt pour l’ensemble de la communauté de tous les animaux, les humains compris ! C’est aussi pour cela que c’est rageant de considérer toute l’énergie qu’on perd souvent à élaborer des choses futiles, alors qu’on pourrait aussi l’investir à construire une société plus pacifiée et évoluée, civilisée. Il faut creuser aussi ces pistes !

 

Interview réalisée par :

Anne-Laure Thessard

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