Peut-on être juste sans respecter le droit international ?

Dans un entretien avec le New York Times (téléphonique, 7 janvier 2026), largement repris dans la presse, Donald Trump déclare que sa seule limite est sa « propre moralité » et ajoute qu’il n’a « pas besoin du droit international[1]».

Cette posture traverse notre époque : des dirigeants qui revendiquent d’agir selon leur propre morale, parfois contre les normes internationales. Leur argument ? Le droit international ne définit pas à lui seul la justice.

Une telle affirmation provoque souvent l’indignation. Comment peut-on revendiquer d’agir au-delà du droit ? Le droit international n’est-il pas ce qui empêche l’arbitraire et la loi du plus fort ?

Et pourtant, si l’on prend un instant de recul, cette position ne pose pas seulement un problème politique. Elle soulève une question philosophique ancienne : le droit suffit-il à définir ce qui est juste ?

Du droit divin au droit autonome : le tournant kantien

Pendant des siècles, droit et transcendance divine ont été indissolublement confondus. La loi était juste parce qu’elle reflétait un ordre supérieur, divin ou cosmique. Le souverain tirait son autorité de Dieu ; le droit n’était que l’expression terrestre d’une volonté céleste.

Emmanuel Kant opère une rupture fameuse : il pose l’autonomie morale du sujet comme sommet de la liberté humaine. Autrement dit, je suis libre non pas quand j’obéis à une loi extérieure imposée par une autorité transcendante, mais quand je reconnais en conscience la loi morale et que je m’y soumets parce que je la reconnais comme juste. L’autonomie culmine paradoxalement dans cette capacité à se donner à soi-même la loi et à s’y soumettre librement[2].

Cette révolution kantienne ne reste pas confinée à la philosophie morale. Tout le projet moderne du droit va consister à réinscrire cette autonomie dans un ordre juridique sécularisé. Le droit ne renvoie plus à Dieu, mais à l’humanité, à la raison, à l’universel. Ma liberté véritable se réalise dans ma capacité à me soumettre en conscience à une loi que je reconnais comme légitime parce qu’elle pourrait valoir pour tous.

Quand le droit redevient transcendance

Le droit international, et en particulier les droits de l’homme, cristallisent cette ambition. Ils prétendent valoir pour tous, partout, indépendamment des cultures, des États ou des régimes politiques. Progressivement, dans nos sociétés contemporaines, ils ont acquis un statut quasi sacré.

Voici l’ironie de l’histoire : ce droit sécularisé est devenu à son tour une forme de transcendance. Les institutions juridiques internationales, les cours, les conventions, les émetteurs de droit ont symboliquement remplacé les prophètes dans nos imaginaires. On ne discute plus leur légitimité, on s’y réfère comme à une évidence morale supérieure. Le droit international fonctionne désormais comme un absolu qui borne l’action politique, un horizon indépassable du juste.

Cette sacralisation n’est point sans effets pervers. Le droit peut alors apparaître comme un ensemble de règles abstraites, éloignées des situations concrètes, invoquées parfois plus pour préserver un ordre que pour rendre justice.

Quand le droit semble trop « froid »

La philosophe Simone Weil critiquait déjà ce qu’elle appelait la froideur du droit[3]. Selon elle, le droit ne suffit pas à dire la justice vécue, la justice ressentie, éprouvée dans des situations singulières. Il protège et organise. Il peut manquer ce qui fait l’essentiel : le sens du juste. Il fallait, disait-elle, retrouver une justice chaude, une morale incarnée.

Prenons un exemple concret : en 2011, l’intervention militaire en Libye fut permise par l’ONU pour protéger les populations civiles. Deux ans plus tard, face au massacre en Syrie, le Conseil de Sécurité resta paralysé par les vétos russes et chinois. Juridiquement, on ne pouvait rien faire. Moralement, l’impuissance semblait insupportable. Le droit international apparaissait alors comme une machine procédurale incapable de répondre à l’urgence.

Cette critique traverse encore nos débats contemporains. On la retrouve lorsque l’on reproche aux institutions internationales leur technicité, leur lenteur, voire leur incapacité à agir. C’est dans cet espace de tension que s’inscrit, précisément, le discours de figures comme Trump.

Trump : plus qu’un réaliste, un kantien paradoxal

Première tentation : voir dans la déclaration de Trump une simple realpolitik. La politique serait affaire de rapport de force, et le droit ne serait qu’un vernis pour masquer les intérêts. Cette lecture hobbésienne est familière : l’État de nature est un état de guerre ; seul un pouvoir souverain légitime peut imposer l’ordre par la force[4].

Mais Trump dit quelque chose de plus radical et de plus subtil. Il ne se contente pas de réaffirmer la primauté de la force. Il réfute la primauté transcendante du droit qui vaudrait comme absolu. Le droit, nous dit-il, ne borne pas toute mon action et n’est pas l’alpha et l’oméga du juste. Je puis être juste en me mettant en infraction, du moment que mon intention est juste.

En ce sens, Trump fait du kantisme paradoxal. Comme Kant, il refuse de faire du droit positif une transcendance extérieure qui s’imposerait mécaniquement. Il réaffirme la primauté de l’intention morale, de la conscience individuelle qui juge en situation. Il retrouve, à sa manière, l’intuition kantienne : ce n’est pas l’obéissance extérieure à la règle qui fonde la moralité d’un acte, mais la droite intention.

Jean-Paul Sartre parlait ainsi du « salaud » légal[5] : celui qui vit réglément, qui se retranche derrière les règles pour éviter toute responsabilité morale. On le sait bien : la légalité peut devenir un refuge confortable, dispensant de penser et de juger. Pensons aux fonctionnaires nazis qui invoquaient leur obéissance aux lois en vigueur, ou aux États qui respectent formellement les conventions internationales tout en les vidant de leur substance.

Mais un kantisme sans universel

Voici toutefois où Trump s’écarte radicalement de Kant. Chez Kant, l’intention morale doit être universalisable : je ne peux vouloir être juste que si je peux vouloir que ma règle d’action vaille pour tous. L’intention est soumise à l’épreuve de l’universel. C’est cette exigence qui empêche l’arbitraire : ma conviction personnelle ne suffit pas, elle doit pouvoir devenir une loi universelle.

Dans le discours de Trump, cette exigence disparaît. L’intention devient souveraine parce qu’elle est portée par un État, une nation, un chef. On pourrait parler ici d’un moralisme sans universalité, où la conviction subjective remplace la loi commune. L’intention se proclame juste sans avoir à justifier pourquoi elle devrait valoir pour tous.

Trump retrouve ainsi l’autonomie morale du sujet kantien – la capacité à juger par soi-même contre une transcendance extérieure – mais il abandonne ce qui rendait cette autonomie acceptable : son inscription dans un horizon universel.

Le paradoxe américain : la Constitution sacrée et la transgression héroïque

Cette posture peut surprendre dans un pays fondé à l’époque des Lumières, dont la Constitution est précisément un texte de droit à valeur sacrée. Les États-Unis se sont construits sur l’idée que le droit écrit, la règle constitutionnelle, protège contre l’arbitraire du pouvoir.

Et pourtant, c’est une conception profondément américaine que cette transgression héroïque du cadre. L’imaginaire du pionnier, du self-made man, de celui qui avance en brisant les règles établies traverse toute l’histoire américaine.

Ce paradoxe – vénérer la Constitution tout en célébrant la transgression – n’est peut-être pas une contradiction. On peut y voir une tension productive. Il rappelle que le droit n’a jamais été pensé comme un simple ensemble de règles posées là, figées pour l’éternité, mais comme l’expression toujours renouvelée d’un vouloir collectif.

Décider dans un monde d’exception

Cette posture s’inscrit aussi dans une vision du monde marquée par la crise permanente. Tout est urgence, conflit ou menace : alors, le droit apparaît comme un luxe. Il fonctionne en temps normal. Dans l’exception, il fait figure d’inadapté.

Le juriste et philosophe Carl Schmitt affirmait que le véritable souverain est celui qui décide dans la situation exceptionnelle[6]. Le droit encadre le quotidien ; la décision tranche quand le cadre ne suffit plus.

Trump se présente ainsi : comme celui qui ose décider pendant que les institutions hésitent. Cette figure parle à quelque chose de profond dans cette culture ; elle résonne au-delà de l’Amérique, partout où l’on reproche aux institutions internationales leur impuissance face aux présents défis.

Le risque majeur : l’intention sans médiation

Cette exaltation de l’intention morale pose un redoutable problème : qui juge de sa justesse ?

Si le droit se fait abstraction intouchable, il perd sa crédibilité. Tandis que, si l’intention se proclame juste sans passer par des institutions, des débats, des contre-pouvoirs, elle devient incontrôlable. L’histoire du siècle passé nous a appris à quels excès les convictions morales non médiées pouvaient conduire.

Le danger n’est point de reconnaître que le droit international n’est pas l’alpha et l’oméga du juste. Le danger est de couper l’intention morale de toute médiation collective. Car sans cette médiation, comment distinguer la conviction sincère de l’arbitraire ? Les plus dubitateurs eux-mêmes peinent à répondre : comment empêcher que la moralité autoproclamée ne devienne le masque de la force brute ?

Repenser le droit : ni positivisme froid, ni anarchie morale

La déclaration de Trump agit comme un révélateur. Elle nous oblige à repenser le droit international non comme un fétiche, ni comme un simple outil, mais selon ce qu’il devrait être : l’expression d’un vouloir collectif et d’une intention portant une légitimité sur le plan éthique et moral.

Le droit positif – cet ensemble de règles qui vaudraient simplement parce qu’elles sont posées là – ne suffit pas. Pas plus que ne suffit une peur quelque peu bourgeoise de l’anarchie : « si on ne respecte plus les règles, où va-t-on ? » Cette vision fait du droit le garant symbolique d’un ordre, une digue contre le chaos.

Mais le droit a-t-il du sens, s’il n’est pas relié à une intention morale partagée ? Et cette intention est-elle crédible que si elle n’est pas discutée, limitée, institutionnalisée ? Le droit peut-il être autre chose qu’une pratique collective, toujours à justifier et à réinterpréter ?

Concrètement, cela signifie plusieurs choses. D’abord, ne pas invoquer le droit international comme une incantation, si l’on n’est pas capable de dire en quoi telle norme sert effectivement la justice. Ensuite, accepter que le droit soit critiqué, réformé, adapté aux réalités. L’immuabilité n’est pas un gage de légitimité. Enfin, reconnaître qu’il existe des situations, tragiques ou aporétiques (sans issue), comme disent les philosophes, où aucune réponse n’est pleinement satisfaisante, où l’on doit choisir entre des imperfections.

Entre la loi froide et la morale solitaire

Entre la loi froide et la morale solitaire, il existe un espace : celui d’un droit vivant, habité, repris sans cesse. Un droit qui ne prétend pas détenir la vérité absolue. Un droit qui organise notre recherche commune du juste.

C’est peut-être là que se joue aujourd’hui l’essentiel : il ne s’agit pas de choisir entre le droit et la morale. Nous ne devrions pas, non plus, les confondre. Nous devrions réapprendre à les articuler.

Trump, paradoxalement, nous rappelle une vérité kantienne : le droit ne peut redevenir une transcendance extérieure sans trahir l’autonomie morale qui le fonde. Mais il nous rappelle aussi, par son échec à universaliser, que l’autonomie sans médiation collective conduit à l’arbitraire.

La tâche qui nous incombe est donc double : préserver l’autonomie morale du sujet contre la froideur du droit positif, tout en inscrivant cette autonomie dans un horizon universel et des institutions qui la médiatisent. N’est-ce pas à cette condition que le droit peut rester vivant, légitime, et, peut-être, juste ?

 

 

Un article par Clément Bosqué Toutes ses publications

 

[1] Donald Trump, entretien avec le New York Times, 7 janvier 2026, cité par Tristane Banon, “«Je n’ai pas besoin du droit international» : Trump assure que sa «moralité» est son unique limite pour agir dans le monde”, Le Figaro, 8 janvier 2026.

[2] Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), Ire section, “Transition de la connaissance morale commune de la raison à la connaissance philosophique”, où Kant distingue l’action simplement conforme au devoir de l’action accomplie par devoir et soutient que seule cette dernière possède une valeur morale.

[3] Simone Weil, L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Paris, Gallimard, 1949, spécialement la section consacrée à la critique des droits et du droit positif.

[4] Thomas Hobbes, Léviathan (1651), notamment la partie I, chap. XIII (« De la condition naturelle du genre humain, quant à sa félicité et à sa misère ») et chap. XVII (« Des causes, génération et définition d’un État »), où l’état de nature est défini comme un état de guerre de chacun contre chacun et où Hobbes fonde la légitimité du pouvoir souverain chargé d’assurer la paix.

[5] Sur la figure du “salaud”, voir Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, Paris, Gallimard, 1943 (notamment les analyses de la mauvaise foi).

[6] Carl Schmitt, Théologie politique. Quatre chapitres sur la doctrine de la souveraineté (1922), Paris, Gallimard, coll. “Tel”, p. X : “Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle” (Souverän ist, wer über den Ausnahmezustand entscheidet).

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