« MétaCités » d’Aude Hage, Une romancière dans la Ville

La philosophie a ceci de particulier qu’elle s’immisce dans tous les interstices de la littérature. Dans son roman MétaCités (Ed. IGB, 2021) Aude Hage interroge des thèmes tels que la responsabilité, le pouvoir, l’écologie, la science, la technologie, les libertés collectives et individuelles etc. Loin d’être uniquement un ouvrage de science-fiction, cette histoire est sans doute un tremplin pour de jeunes générations qui voudraient mener une réflexion plus vaste. Penser « au-delà » c’est sans nul doute se questionner sur « l’ici et le maintenant ». Une prise de conscience que la romancière veut tourner vers l’avenir… Pari réussi !

La Pause Philo : MétaCités semble destiné aux adolescents qui s’interrogent sur le monde de l’intelligence artificielle. Comment qualifier votre ouvrage ? Science-Fiction, anticipation, dystopie ?

Aude Hage : La science-fiction (SF) est un genre de la littérature de l’imaginaire qui se projette dans l’avenir en extrapolant les données actuelles de la science et de technologie. La SF est elle-même divisée en de multiples sous-genres dont l’anticipation et la dystopie. À la croisée de ces sous-genres, MétaCités imagine un monde où les Hommes ont pris pour devise Réussite, Prospérité, Sécurité. Pour atteindre cette exigence et être la plus puissante des Cités, les habitants de Métacité, les métacitiens, ont choisi de confier la gestion de leur Cité et plus largement de leurs vies aux Intelligences Artificielles réputées plus rationnelles et par conséquent plus efficaces ! C’est également un roman largement marqué par la dystopie car l’avenir qui y est dépeint est sombre. Néanmoins, j’ai tenu à ajouter une teinte utopique à travers la Cité de Phusis, qui imagine un avenir meilleur.

LPP : Vous parlez d’une ville « dissidente » qui s’insurge contre une IA qui aliène l’Humanité ? Pensez-vous qu’aujourd’hui la Liberté est en danger face aux projets scientifiques et technologiques prévus dans l’avenir ?

AH : Face aux Métacités, une Cité a choisi une autre voie : celle d’utiliser l’Intelligence Artificielle de manière différente, d’avoir foi en la créativité et plus largement en l’être humain. Cette ville se nomme Phusis. Le choix de ce nom n’est pas anodin. Pour les Grecs anciens, la Phusis désigne la nature dans un sens large, les éléments naturels, les changements et mouvements. En nommant ainsi cette Cité, j’ai voulu la définir comme le lieu où l’on expérimente une présence de l’homme dans la nature, un homme qui croît avec la nature et non pas un homme maître de la nature. Car aliéner et mépriser le vivant n’est-ce pas également aliéner et mépriser une part non négligeable de notre Être ? Ainsi, Phusis se dresse en contre-modèle à l’hyper rationalisme et à la recherche de richesse effrénée des Métacités.

Quant à la mise en danger de la Liberté face à certaines innovations, je répondrais que tout dépend de leur utilisation. C’est un point que j’ai tenu à mettre en avant dans le roman : partant d’une même technologie les Métacités et Phusis ont choisi deux voies différentes. Or, l’utilisation actuelle des Nouvelles Technologies de l’Information et des Télécommunications (NTIC) peut être liberticide. Je pense bien entendu à la République Populaire de Chine qui utilise la reconnaissance faciale pour fixer le « crédit social » d’un individu. Par un système de points bonus/malus, chacun est noté et peut se voir retirer certains droits, comme prendre le train. Dans le cas évoqué, il est évident que la Liberté est en danger ! Parfois, la situation est moins flagrante. Par exemple, lorsque de grandes firmes utilisent les données récoltées sur internet pour ensuite orienter les achats, voire le vote des citoyens. Je pense bien entendu au scandale de Cambridge Analytica, cette entreprise d’exploitation des données récoltées sur internet à des fins politiques, qui a influencé le cours des élections présidentielles états-uniennes en 2016.

LPP : Votre dissidence, votre résistance à vous est-ce, comme vous le faites, de publier un livre écoresponsable qui prévoit pour chaque ouvrage acheté de replanter 20 arbres ?

AH : L’engagement de reboisement est un choix de mon éditeur : IGB édition. Replanter est une première étape, mais ce n’est pas suffisant, sinon vous pourriez à juste titre me taxer de green washing, ou d’écoblanchiment (C’est-à-dire l’utilisation d’un discours marketing d’apparence écologique alors que dans la réalité des faits, l’acteur n’a absolument pas une attitude écoresponsable) ! Je tiens à vous rassurer tout de suite, IGB édition ne se contente pas de replanter des arbres, ils font réaliser leurs ouvrages par des imprimeurs français, ce qui limite le coût énergétique de l’acheminement et l’impact écologique de leur activité. À titre personnel, j’ai profondément modifié mon mode de vie par de petits gestes simples : réduction drastique des déchets, diminution des trajets en avion ou quasi-abandon de la consommation de viande. Je suis convaincue qu’une des solutions à la crise écologique à venir viendra des initiatives individuelles. Ainsi, nous pourrions nous amuser à imaginer une « main invisible » verte : la somme des efforts individuels pour sauver le climat permettrait d’endiguer le réchauffement planétaire. Mais, une telle approche occulterait la part immense des très grands pollueurs : élevage de masse, grandes firmes pétrolières, géants du numérique… sans oublier le rôle régulateur des États qui n’est pas toujours assumé. À moins qu’à l’image des grands boycotts menés par les Indiens après la Seconde Guerre mondiale, ce soit par la consommation que les citoyens agissent, la somme des résistances individuelles pourrait orienter la « main invisible » verte !

LPP : Sexualité, alimentation, objets connectés, « surhumain » – ou humain augmenté – : la surconsommation est un thème central de votre roman. La question qui se pose est encore celle de Rabelais : une science sans conscience ne serait-elle que ruine de l’âme selon vous ?

AH : Je suis ravie de cette question. Au début du roman se trouve une citation, et j’ai longuement hésité entre celle-ci et celle de Darwin : “Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements”. J’ai choisi cette dernière, car elle était dans la lignée de Phusis qui s’adapte au réel au lieu de tenter de le faire ployer à ses désirs. Pour revenir à la citation de Rabelais : la science (c’est-à-dire la connaissance, sans réflexion) ne permet pas à l’homme de réellement progresser. Avec la sagesse qui le caractérise, Rabelais avait posé les fondements d’une réflexion qui a encore cours aujourd’hui : la recherche de la connaissance effrénée doit-elle être freinée par l’éthique ? Les découvertes récentes en matière de manipulation génétique ouvrent un champ d’application incroyable pour l’humanité ! Aujourd’hui, il est techniquement possible de soigner certaines maladies génétiques, tout comme il est possible de choisir la couleur des yeux de son enfant ! Face au large panel qui s’offre à nous, je pense que l’éthique doit être partie prenante de la recherche scientifique ! Par ailleurs, il ne faut pas devenir frileux et tomber dans l’excès inverse en condamnant toute forme de recherche de connaissances au nom d’une vertu contraignante. Je pense au roman d’Umberto Eco, Le nom de la rose, où le moine bibliothécaire tue des hommes et détruit la connaissance pour protéger la foi. Ainsi, nous sommes dans une situation de funambule. Il n’est recommandable ni de se livrer à corps perdu à une science toute puissance en oubliant l’éthique, ni de refuser toute forme de progrès !

LPP : Cela fait plus de 40 ans que les écologistes alertent sur la dégradation du climat. La planète souffre et pourtant il existe encore des climato-sceptiques. Votre roman est-il une façon d’alerter la jeune génération sur ces enjeux ? Replacer l’Humain dans une responsabilité collective plutôt que dans un désir individuel semble très actuel ?

AH : Lorsque je vois les Fridays for future et la force de l’engagement de la jeunesse, je ne pense pas que mon rôle soit d’alerter les plus jeunes sur l’urgence climatique. C’est leur avenir et celui de nos enfants qui est en jeu et… ils le savent ! Nous devons être tous responsables ! Effectivement, le bouleversement climatique est global et chacun est concerné. Or, force est de constater que nous sommes écartelés entre notre responsabilité collective et notre confort, entre l’intérêt général et l’intérêt individuel. Lorsque l’on évoque le coût de la fabrication d’un smartphone en ressources naturelles et humaines, chacun est scandalisé. Or, qui serait prêt aujourd’hui à abandonner cet objet si pratique ? Je pense qu’il faut mener une réflexion de fond sur notre société. En montrant certains de nos travers dans MétaCités, j’espère pouvoir y contribuer. Par ailleurs, je pense qu’il faut replacer l’Homme dans une responsabilité collective, non par la contrainte mais par l’intelligence. À titre d’exemple, prenons les gilets jaunes. Le point de départ du mouvement est la taxe carbone, présentée comme ayant une vocation écologique. Mais son coût reposait principalement sur les populations les moins aisées. Ces dernières s’y sont opposées, non par climato-scepticisme, mais par nécessité, pour défendre leur propre survie. Alors, nous pouvons élargir notre questionnement : Quel est notre contrat social ? Que sommes-nous prêts à sacrifier pour protéger notre environnement ? Or, c’est la politique, au sens grec ancien du terme la polis, qui doit assumer son rôle et tracer des lignes directrices ! Ces lignes doivent être à la hauteur de l’enjeu climatique et sociétal actuel et non guidées par les peurs, la colère ou l’avidité.

LPP : Être « au-delà », aller « au-delà », vivre « au-delà » est une constante de la transcendance, de cette volonté humaine de créer un dépassement de soi et du réel. Votre titre MétaCités est tout à fait en phase avec la création des Métavers. Être « dissident » aujourd’hui serait-il d’être ici et maintenant dans toute notre imperfection “humaine, trop humaine” ?

AH : Tout d’abord le concept de métavers vient de la science-fiction, précisément d’un roman de Stephenson paru en 1992. Ce terme est composé de deux notions, meta, au-delà en grec ancien, et universe ! Dans le roman de Stephenson, Snow-crash, le héros vit dans un monde virtuel. La virtualisation des existences est un trait caractéristique et fort du mouvement cyberpunk né dans les années 1980. Ainsi dans le Neuromancien, roman fondateur paru en 1984, il est déjà question de cyberespace, alors que nous ne sommes qu’aux balbutiements d’internet. Donc, la prégnance croissante des univers virtuels sur nos vies est anticipée dès les années quatre-vingt. D’ailleurs, Guang, un des personnages de MétaCités, ne trouvant pas sa place dans l’univers ultra-concurrentiel et déshumanisé de sa Cité se construit une existence virtuelle qui ne comble jamais le vide réel de son existence. Il en est de même pour Félicien, qui faute de trouver l’amour, se réconcilie dans les bras numériques de ses fantasmes grâce au robot sexuel Coïta. Ainsi, accepter l’imperfection de l’humanité est une clé pour ne pas se brûler les ailes dans une course effrénée à une perfection inatteignable.

LPP : Vous abordez des thèmes philosophiques (Responsabilité, Liberté, Autorité, Pouvoir, Désir, Besoin, Science, Technologie …). Quel serait votre conseil de lecture pour une « Pause Philo » qui permettrait de poursuivre les réflexions de votre roman ?

AH : Je dirais de commencer par MétaCités. Puis, selon les thèmes qui vous ont touché, je vous proposerais plusieurs ouvrages ! Pour rester dans l’imaginaire tout en s’offrant des plages de réflexion, je conseillerais de lire les maîtres de cyberpunk, comme Gibson et son Neuromancien. Si vous avez aimé Dio, le marginal libertaire, allez voir du côté de Proudhon et de la dernière publication de Catherine Malabou : Au voleur ! Anarchisme et philosophie. Enfin, si vous êtes sensible à la problématique du consentement aveugle de l’homme au nom d’un confort aliénant, je vous recommanderais l’immense et inoxydable Discours de la servitude volontaire, écrit par Étienne de la Boétie lorsqu’il avait entre seize et dix-huit ans !

 

Pour aller plus loin :

Une interview réalisée par Sophie Sendra Toutes ses publications

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