Roseau dans un champ

Des Fragments pour repenser notre monde

Des Liasses de feuillets composées de Fragments regroupés en Pensées forment l’ouvrage inachevé de Blaise Pascal. Ces réflexions sur la Grandeur et la Misère de l’Homme traversent les siècles et les événements sans pour autant perdre de leur profondeur. En ces temps troublés et inattendus pour l’ensemble de l’humanité, il est possible de nous interroger sur ce que nous avons sans doute un peu oublié : notre finitude. Cette expérience que nous pensions singulière et individuelle concerne l’humanité toute entière et la condition humaine en particulier. Le sentiment de toute-puissance est illusoire, peut-être nous faut-il revenir à l’essentiel. Face à nos faiblesses avérées, comment retrouver nos forces oubliées, celles de Penser et de Comprendre ?

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait plus noble que ce qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. » (Pensées, Fragment 347)

« Roseau pensant. – Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai pas davantage en possédant des terres : par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point : par la pensée, je le comprends. » (Pensées, Fragment 348)

Les fragments 347 et 348 des Pensées de Blaise Pascal révèlent ce que la philosophie peut nous apprendre de la situation si étrange que nous sommes amenés à vivre bien malgré nous.

Ces deux fragments, si courts soient-ils, donnent à la fois une explication argumentative, une définition mais aussi une conclusion de la situation paradoxale dans laquelle se trouve l’Homme. Fragile et fort dans sa conscience : Etre « connaissant » et tellement ignorant de sa propre condition.

L’Homme et le roseau

Pascal ne définit aucunement l’Homme comme un animal raisonnable, contrairement à ce que nous avons l’habitude de lire habituellement mais comme un « roseau pensant ». L’Homme ne domine pas la nature, il en fait partie et c’est sans doute ici que se joue son destin. L’auteur commence par rabaisser l’Homme dans une négation « l’Homme n’est qu’un roseau » faisant partie du règne végétal. Il est frêle et balloté par les intempéries ; il n’est, dans un premier temps, qu’un élément subissant les affres de la nature elle-même. Pascal, enfonce le clou en expliquant qu’il est « le plus faible de la nature », renforçant cette idée de faiblesse humaine.

Tout réside dans cette idée de « roseau » : souple, s’adaptant malgré tout aux contraintes, se relevant sans cesse. Dualité de l’idée de l’Homme : il est ceci et cela dans le même temps : fragile et souple, contraint par les éléments et possiblement résilient.

Un « roseau pensant », conscient et ayant la capacité de réfléchir, de questionner cette nature et de se questionner, de « ré-fléchir » sa propre condition. Améliorant sa technique, ses connaissances pour se rendre, comme le dirait Descartes, « Maitre et possesseur de la nature ». Puissance de la nature d’un côté, impuissance de l’Homme face à elle. Que reste-t-il à l’Homme ? Sans doute sa capacité à penser.

L’Homme et la fragilité

Après cette première analyse argumentative, Pascal va plus loin. L’Homme a souvent tendance à vouloir se mesurer à la nature en se croyant supérieur à elle. Comble de la prétention, syndrome de la toute-puissance, il oubli ainsi qu’il n’est qu’un « point » dans « l’univers ». Preuve de sa petitesse « une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer ». Il existe donc un écart de forces entre l’Univers qui peut « l’écraser » et l’Homme qui n’est qu’un point.

Que peut ce « point » dans l’Univers ? Il peut penser. Sa fragilité physique s’oppose à une autre grandeur. Il n’est donc pas « faible » mais « noble », digne parce qu’il est conscient de sa fragilité. La supériorité de l’Univers n’a donc aucune valeur car ce dernier, si grand et fort soit-il, ne sait pas qu’il possède cette puissance. Un Univers ignorant de lui-même, là est sa faiblesse.

L’Homme sait qu’il est mortel, il connait sa fragilité, c’est de cette connaissance qu’il tire sa grandeur. L’Homme se « comprenant » lui-même, là est sa force.

Ne serait-ce donc que vanité pour l’Homme que de s’acharner à se mesurer à cette Nature, à cet Univers ? Il faut seulement qu’il occupe son temps à « Bien penser » et peut-être, dans l’avenir à « repenser » ce monde qu’il a créé.

Penser c’est comprendre

« Quiconque pense commence toujours par se tromper » disait Alain. Travailler, s’obstiner, corriger est la bonne direction pour « bien penser » continuait le philosophe. Pascal, lui, explique par l’injonction, l’impératif, la Nécessité que nous devons « travailler à bien penser ».

Cette dignité qu’a l’Homme à bien penser résulte d’une méthode et non d’une simple contemplation de la Nature. L’Homme doit se résigner à faire partie de la Nature, de l’Univers mais également à accepter d’être « fini ». L’Homme est un point, une poussière dans l’Univers mais sa pensée lui permet de comprendre cela par son intellect. Ainsi se dessine deux définitions du verbe « comprendre » au fragment 348. Deux phrases successives montrent cette interdépendance entre l’Homme et l’Univers : l’une négative et l’autre positive.

« L’univers me comprend et m’engloutit, comme un point » et c’est notre faiblesse mais « par la pensée, je le comprends » et c’est là notre force.

S’il fallait conclure

Au travers de ces deux fragments, Blaise Pascal se pose la question de l’Homme mais au-delà de celle-ci, il tente de nous définir. Il pose la question de savoir ce qu’engendre le fait de Penser et de comment le penser. Par cette comparaison avec l’image du Roseau, Pascal montre que l’Homme doit être lucide par rapport à ce qu’il est : un Etre fragile qui s’oublie dans une toute-puissance vaine, dans une oblitération totale de sa finitude. L’Homme doit apprendre de l’Univers, de ce qu’il est et doit le comprendre pour mieux conduire sa pensée et se réfléchir dans un Tout dont il fait partie, aussi petite soit cette partie de l’Univers qui le comprend.

 

Un article par Sophie Sendra Toutes ses publications

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