Comment la philosophie peut-elle analyser les phénomènes politiques actuels ? La mythologie gréco-romaine peut être d’un grand secours pour interpréter les comportements humains qui façonnent notre Histoire. L’Hydre de Lerne que combat Hercule dans les 12 travaux éponymes est sans doute la métaphore de ce que nous pouvons voir apparaitre en termes de mouvements et de personnages politiques.
Chaque jour nous donne à voir une nouvelle « tête » de l’Hydre politique qui se montre à nous. Avec des références du passé, nous tentons de donner un nom à ce « mouvement » protéiforme dont le seul but est d’être belliqueux sur tous les terrains dans une seule volonté de puissance. Mais ces références au passé ne semblent pas suffire à déterminer cette idéologie : néofascisme, néonazisme, libertarisme, impérialisme et autres termes en « isme » qui n’augurent rien de bon, tel un fléau nauséabond qui semble se régénérer à mesure qu’on le combat. L’approche frontale d’Hercule face à l’Hydre ne permet rien, la finesse d’analyse d’Iolaos son neveu en revanche trouve comment stopper son développement exponentiel. Ainsi, la morale veut que si on se trompe d’analyse de situation alors on se trompe de combat et par-là même, les mesures mises en place ne fonctionnent pas.
USA, au pays des libertés restreintes
Une liste de près de 120 mots-clés à bannir a été mise en place par l’administration Trump. Cette liste est censée montrer à quel point la liberté d’expression est garantie par cette administration ou comment faire passer une censure pour la défense de la liberté d’expression. Si vous ne comprenez pas la logique de cette phrase, c’est normal, car elle n’en a pas. Ou plutôt, elle est une stratégie qui met en avant un paradoxe qui ne met en exergue qu’une seule liberté d’expression, celle de ceux qui restreignent celle des autres. Cette restriction est nouvelle aux Etats-Unis car la liberté d’expression version US est normalement garantie par la constitution américaine et elle est non restrictive. Quelle est donc cette idéologie mise en œuvre par D. Trump ? Il ne faut pas se tromper, D. Trump n’a que des idées commerciales en tête, celle de l’ultralibéralisme sans foi ni loi. L’idéologie politique, elle, est portée par celles et ceux qui l’entourent désormais et qui l’ont portés au pouvoir. Trump est une « vitrine » qui permet un tropisme, celui de se tourner vers ce qui se manifeste le plus bruyamment au lieu de regarder vers ce qui est dans l’ombre, dans la discrétion. Les fondamentalistes religieux et conservateurs qui ont rédigé le « Projet 2025 » ne font que mettre en place ce qu’ils ont annoncé : le retour aux fondamentaux de l’histoire américaine, à savoir l’identité religieuse chrétienne, les préceptes bibliques, le rejet de la science au profit des croyances, le repli sur soi, la conquête des territoires.
L’Hydre à 9 têtes
Durant les 10 dernières années, il semblerait que l’Hydre de Lerne se soit manifestée sans que l’on s’en aperçoive. Depuis 2016, on a vu passer Trump puis Bolsonaro et on s’est dit après leur « chute » que s’en était fini. Et puis il y eu J. Milei, G. Meloni, V. Orban, E. Musk, A. Weidel, H. Kickl, JD Vance, S. Bannon. Pendant que tout le monde regarde les gesticulations et autres déclarations de Trump, l’Hydre se régénère et forme de nouvelles « têtes » ou d’anciennes qui veulent se recycler. La saturation médiatique (1 jour, 1 déclaration) et l’effet « roue libre » que manifeste le Président Trump est un échange de bons procédés : Trump fait du commerce, sature l’espace médiatique du « produit » qu’il est devenu lui-même, avec une liberté totale (dire tout et son contraire, phrases à l’emporte-pièce, fake news, inepties, injures) pendant que son Vice-Président et son entourage rédigent des décrets que Trump signe sans même y regarder. « A moi le commerce et l’argent roi, à vous l’idéologie et les décrets ». Ovide disait que « l’Hydre se multipliait sous le fer », en d’autres termes, si vous l’affrontez sans réfléchir, aussi brutalement qu’elle le fait elle-même, il vous en cuira car en lieu et place d’une seule tête éradiquée il en poussera deux. La démultiplication est exponentielle. Trump n’est pas la tête de l’Hydre qui reste immortelle. Il faut sans doute la chercher ailleurs puisqu’elle ne se contente pas du continent américain.
Tout comme dans l’émission The Apprentice, Trump joue à être le Boss et considère les autres chefs d’Etats comme des « apprentis » qui voudraient bien faire partie de sa Société. Ils passent tour à tour dans son bureau et ne savent qu’à leur retour dans leur beau pays, s’ils sont « virés » ou non du Deal proposé. A ce petit jeu de dupe, les chefs d’états renforcent et alimentent cette idéologie.
Côté guerre à l’international, c’est une redite des accords de Yalta version 2.0 à laquelle nous assistons. Les USA au côté de la Russie se partagent un plan Marshall réactualisé. Achats, ventes, négociations au plus offrant, tout y passe.
Cautérisation et plaies béantes
Après chaque défaite de l’Hydre à perdre ses têtes une à une, Hercule cautérisa les plaies afin qu’elles ne repoussent plus. Les démocrates américains ont sans doute pensé qu’à la chute de Trump en 2020, il ne reviendrait plus sur le devant de la scène. C’est bien mal connaître l’Hydre, toujours encline à se renouveler et à faire repousser ce que l’on croyait mort. En ouvrant la fenêtre d’Overton par des discours de plus en plus béants aux quatre vents de la démagogie et du simplisme, Trump transforma (et transforme toujours) cette fenêtre en véranda qui permet de rendre acceptable l’inacceptable, c’est d’ailleurs ce qui lui vaudra d’être réélu par un électorat qui a vu ici la possibilité d’en finir avec les frustrations, les peurs, les difficultés sans jamais s’apercevoir de l’illusion.
Le mythe dit qu’Hercule finit par enfouir la dernière tête sous terre puis par recouvrir le tout par un énorme rocher. Les démocrates ont sans doute cru que de petits cailloux suffiraient.
Rien ne résiste à l’alliance entre les sophistes de tous poils qui disent en peu de mots simplistes ce que certains ont envie d’entendre, surtout lorsque la pensée tend à se réduire en 280 caractères ou à la lecture en 30 secondes maximum.
La « faillite » du « produit » Démocrate américain peut sans doute s’expliquer par plusieurs causes et hypothèses, mais leur silence face à ce qu’il se passe est assourdissant.
S’il fallait conclure
Le jeu de Bonneteau est celui de l’illusion et de l’escroquerie par excellence. La règle est de faire croire au joueur qu’il sait où sont les cartes et le faire miser. Le faire gagner dans les premiers temps pour qu’il soit en confiance, puis le faire perdre systématiquement dans un tour de passe-passe qui lui donnera l’impression que malgré les pertes successives, il maîtrisera toujours le jeu. Le faire regarder ailleurs pour mieux exercer l’illusion est aussi une option. Pendant que nous regardons Trump qui n’est qu’une carte dans le jeu, l’Hydre fait son œuvre et ce, quel que soit le « isme » qu’on lui donne. Lorsque le peuple américain s’en rendra compte, il sera peut-être trop tard et nous regarderons les autres têtes de l’Hydre nous contempler sur notre continent, si ça n’est pas déjà le cas. Beaucoup diront « on ne savait pas ».
Très juste Sophie, notre foi en la docta ignorantia peut nous faire retomber dans celle plus profonde et aveugle… Et l’adage : « Unwissenheit ist ein Segen », perdrait de sa superbe … Merci pour cet article !